La princesse Marie n'avait pas saisi un mot de la conversation: une
seule chose la tourmentait, elle craignait qu'on ne s'aperçût de la
contrainte qui régnait entre son père et elle, et n'avait même pas prêté
la moindre attention aux amabilités de Droubetzkoï, qui en était à sa
troisième visite.
Le prince et ses invités quittèrent le salon, Pierre s'approcha d'elle
le chapeau à la main:
«Peut-on rester encore quelques instants? lui demanda-t-il.
--Oui certainement...» Et son regard inquiet semblait lui demander s'il
n'avait rien remarqué.
Pierre, dont l'humeur était toujours charmante après le dîner, souriait
doucement en regardant dans le vague:
«Connaissez-vous ce jeune homme depuis longtemps, princesse?
--Quel jeune homme?
--Droubetzkoï.
--Non, depuis peu....
--Vous plaît-il?
--Oui, il me paraît agréable... mais pourquoi cette question?
répondit-elle, pensant toujours, malgré elle, à la scène du matin.
--Parce que j'ai observé qu'il ne venait jamais à Moscou que pour tâcher
d'y trouver une riche fiancée.
--Vous l'avez remarqué?
--Oui, et l'on peut être sûr de le rencontrer partout où il y en a une!
Je le déchiffre à livre ouvert.... Pour le moment, il est indécis: il ne
sait trop à qui donner la préférence, ou à vous, ou à Mlle Karaguine. Il
est très assidu auprès d'elle.
--Il y va donc beaucoup?
--Oh! beaucoup!... Il a même inventé une nouvelle manière de faire la
cour, poursuivit Pierre avec cette malice, pleine de bonhomie, qu'il se
reprochait parfois dans son journal. «Il faut être mélancolique pour
plaire aux demoiselles de Moscou..., et il est très mélancolique auprès
de Mlle Karaguine.
--Vraiment! reprit la princesse Marie, qui, les yeux sur sa bonne
figure, se disait: «Mon chagrin serait assurément moins lourd si je
pouvais le confier à quelqu'un, à Pierre par exemple; c'est un noble
coeur, et il m'aurait donné, j'en suis sûre, un bon conseil!
--L'épouseriez-vous? continua ce dernier.
--Ah! mon Dieu, il y a des moments où j'aurais été prête à épouser
n'importe qui, le premier venu, répondit, presque malgré elle, la pauvre
fille, qui avait des larmes dans la voix.--Il est si dur, si dur d'aimer
et de se sentir à charge à ceux qu'on aime, de leur causer de la peine,
et de ne pouvoir y remédier; il ne reste plus alors qu'une chose à
faire, les quitter.... Mais où puis-je aller?
--Mais, princesse, au nom du ciel, que dites-vous?
--Je ne sais ce que j'ai aujourd'hui, ajouta-t-elle en fondant en
larmes.... N'y faites pas attention, je vous prie.»
La gaieté de Pierre s'évanouit: il la questionna affectueusement, en la
suppliant de lui confier son secret, mais elle se borna à lui répéter
que ce n'était rien, qu'elle avait oublié de quoi il s'agissait, et que
son seul ennui était le prochain mariage de son frère, qui menaçait de
brouiller le père et le fils.
«Que savez-vous des Rostow? continua-t-elle en changeant de sujet: on
m'a assuré qu'ils allaient arriver.... André aussi est attendu de jour
en jour. J'aurais voulu qu'ils se vissent ici.
--Comment envisage-t-il à présent la chose?» demanda Pierre, en faisant
allusion au vieux prince.
La princesse Marie secoua tristement la tête: «Toujours de même, et il
ne reste plus que quelques mois pour finir l'année d'épreuve; j'aurais
désiré la voir de plus près.... Vous les connaissez de longue date? Eh
bien! dites-moi franchement, la main sur le coeur, comment elle est et
ce que vous en pensez... mais bien franchement, n'est-ce pas? André
risque tant en agissant contre la volonté de son père, que j'aurais
voulu savoir...»
Pierre crut entrevoir, dans cette insistance de la princesse à lui
demander la vérité, rien que la vérité, une disposition malveillante à
l'égard de la fiancée de son ami; il était évident que la princesse
Marie attendait de lui un mot de blâme.
«Je ne sais comment répondre à votre question, dit-il en rougissant sans
cause, et en lui faisant part sincèrement de ses impressions. Je n'ai
pas analysé son caractère, et je ne sais pas ce qu'il vaut, mais je sais
qu'elle est la séduction même: ne me demandez pas pourquoi, je ne
saurais vous le dire.»
La princesse Marie soupira; ses craintes se confirmaient de plus en
plus:
«Est-elle intelligente?»
Pierre réfléchit:
«Peut-être non, peut-être oui, mais elle ne tient pas à en faire preuve,
car elle est la séduction même, et rien de plus.
--Je désire l'aimer de tout coeur! dites-le lui si vous la voyez avant
moi, reprit la princesse Marie avec tristesse.
--Ils seront ici dans peu de jours,» ajouta Pierre.
Elle lui dit alors que son projet bien arrêté était de la voir dès son
arrivée, et de faire tout ce qui lui serait possible auprès de son père
pour lui faire accepter de bon gré sa future belle-fille.
V
Boris, qui n'avait pas réussi à trouver une riche héritière à
Pétersbourg, poursuivait à Moscou les mêmes recherches, et il hésitait
entre les deux partis les plus brillants de la ville, Julie Karaguine et
la princesse Marie; cette dernière lui inspirait, malgré sa laideur,
plus de sympathie que l'autre; mais, depuis le dîner du jour de la
Saint-Nicolas, il essaya en vain d'aborder le sujet délicat qu'il avait
en vue; ses assiduités furent également en pure perte, car la princesse
Marie ne lui prêtait qu'une oreille distraite, ou lui répondait au
hasard.
Julie, au contraire, acceptait ses hommages avec plaisir, bien qu'elle y
mît une manière d'être toute particulière.
Elle avait vingt-sept ans; la mort de ses frères l'avait rendue très
riche, mais sa beauté n'était plus la même, bien qu'elle fût persuadée,
malgré tout, que jamais elle n'avait été plus belle et plus séduisante:
sa nouvelle fortune contribuait à entretenir ses illusions. Son âge la
rendant moins dangereuse pour les hommes, ils profitaient de ses dîners,
de ses soupers, de l'agréable société qu'elle réunissait autour d'elle,
sans craindre de se compromettre, ou de s'engager par trop avec elle.
Celui qui l'aurait évitée avec soin dix ans plus tôt, y allait hardiment
aujourd'hui, et la traitait, non plus comme une demoiselle à marier,
mais comme une bonne connaissance, dont le sexe lui était indifférent.
Le salon Karaguine était cette année le plus brillant et le plus
hospitalier de la saison. En dehors des dîners et des soirées à
invitations spéciales, on y trouvait tous les jours une nombreuse
réunion, composée d'hommes surtout, avec un excellent souper à minuit,
et l'on ne se séparait guère avant les trois heures du matin. Julie ne
laissait passer ni un bal, ni une représentation, ni un pique-nique,
sans y prendre part, et ses toilettes sortaient de chez la meilleure
faiseuse; elle se donnait cependant le genre d'être blasée, de ne plus
croire ni à l'amitié, ni à l'amour, ni à aucune joie en ce monde, et de
n'aspirer qu'au repos «là-bas, là-bas». On aurait dit qu'elle avait eu
une violente et cruelle déception en amour, ou qu'elle avait perdu un
être adoré; rien de pareil ne s'était pourtant produit dans son
existence. Mais, ayant fini par se persuader à elle-même que sa vie
avait été éprouvée par de grandes douleurs, elle en avait peu à peu
convaincu les autres. Tout en s'amusant et en amusant la jeunesse qui
l'entourait, elle s'adonnait à une constante et douce mélancolie; aussi,
après avoir tout d'abord fait chorus avec elle, chacun se livrait-il
avec entrain à la causerie, à la danse, aux jeux d'esprit, aux
bouts-rimés, qui étaient surtout fort en vogue chez les Karaguine.
Seuls quelques jeunes gens, Boris entre autres, prenaient une part plus
intime à la tristesse de Julie, et devisaient longuement avec elle de la
vanité de ce monde, en regardant ses albums pleins d'images, de pensées
et de poésies sur des sujets graves et solennels.
Elle témoignait une faveur marquée à Boris, compatissait à son
désillusionnement précoce, et lui offrait les consolations de sa
précieuse amitié, car elle aussi avait tant souffert dans sa vie! Son
album n'avait pas de mystères pour lui, et Boris y dessina, sur un
feuillet, deux arbres avec l'inscription suivante: «Arbres rustiques,
vos sombres rameaux secouent sur moi les ténèbres et la mélancolie;» sur
un autre, un cercueil, au-dessous duquel il écrivit ces vers:
«La mort est secourable et la mort est tranquille....
«Ah! contre les douleurs il n'est pas d'autre asile.»
Julie, enchantée, trouva les vers délicieux, et lui répondit par une
phrase de roman qu'elle se rappela pour la circonstance:
«Il y a quelque chose de si ravissant dans le sourire de la mélancolie!
C'est un rayon de lumière dans l'ombre, une nuance entre la douleur et
le désespoir, qui laisse entrevoir l'aurore de la consolation.»
Boris, reconnaissant de ce touchant à-propos, lui répliqua aussitôt par
cette stance:
_«Aliment préféré d'une âme trop sensible,_
_Toi, sans qui le bonheur me serait impossible,_
_Tendre mélancolie, ah! viens me consoler,_
_Viens calmer les tourments de ma sombre retraite,_
_Et mêle une douceur secrète_
_À ces pleurs que je sens couler[13].»_
Julie jouait souvent de la harpe, et choisissait tout exprès, pour son
ami, les nocturnes les plus plaintifs; celui-ci, à son tour, lui lisait
l'histoire de la «pauvre Lise[14]«, et l'émotion le forçait souvent à
s'arrêter au milieu de sa lecture. Lorsqu'ils se rencontraient dans le
monde, leurs regards se disaient qu'ils étaient les seuls à se
comprendre, et à s'apprécier à leur juste valeur.
Anna Mikhaïlovna multipliait ses visites; se constituant la partenaire
assidue de Mme Karaguine, elle trouvait de première main auprès d'elle
tous les renseignements désirables sur la dot de Julie. Elle sut bientôt
que cette dot se composait de deux biens dans le gouvernement de Penza,
et de superbes forêts dans celui de Nijni-Novgorod. Toujours humble et
résiliée aux décrets de la Providence, elle découvrait même, dans la
douleur éthérée qui unissait l'âme de son fils à l'âme de la riche
héritière, le témoignage certain de la volonté du Très-Haut.
«Boris m'assure que son coeur ne trouve de repos qu'ici, chez vous....
Il a perdu tant d'illusions dans sa vie, et il est si sensible!
disait-elle à la mère.--Toujours charmante et mélancolique, cette chère
Julie, disait-elle à la fille.--Ah, mon ami, comme je me suis attachée à
Julie, disait-elle à son fils; je ne puis t'exprimer à quel point je
l'aime, et comment ne pas l'adorer, c'est un être céleste! Sa mère aussi
me fait tant de peine: je l'ai trouvée l'autre jour toute préoccupée des
comptes-rendus de ses terres et des lettres reçues de Penza; elles ont
une très belle fortune, mais comme elle la régit toute seule, on la
pille, on la vole... à ne pas s'en faire une idée!»
Boris souriait imperceptiblement en écoutant ces doléances cousues de
fil blanc, mais ne s'en intéressait pas moins aux détails de la gestion
de Mme Karaguine.
Julie attendait de pied ferme la demande de son ténébreux adorateur,
bien décidée à l'accueillir favorablement; mais son manque complet de
naturel, son envie par trop visible de se marier, et l'obligation
inévitable de renoncer à un sentiment peut-être plus sincère, causaient
à Boris une répulsion secrète qui l'empêchait de faire un pas de plus en
avant. Cependant son congé tirait à sa fin. Chaque soir, en revenant de
chez les Karaguine, il remettait sa déclaration au lendemain; mais le
lendemain, après avoir contemplé la figure couperosée de Julie, la
rougeur de son menton, dissimulée sous une couche de poudre, ses yeux
langoureux, sa physionomie affectée, prête à échanger son masque de
mélancolie contre l'expression exaltée de bonheur que sa proposition lui
aurait inévitablement donnée, il sentait son ardeur se glacer; c'était
au point que l'attrait des belles propriétés et de leurs revenus, dont
il se considérait déjà comme l'heureux propriétaire, ne parvenait pas à
la raviver. Julie remarquait son indécision, et parfois elle craignait
de lui avoir inspiré une antipathie insurmontable, mais son amour-propre
féminin chassait bientôt cette pensée de sa cervelle, et elle attribuait
sa timidité à l'amour qu'elle lui inspirait. Sa mélancolie tournait
cependant à l'irritation, et elle se décida à prendre des mesures
énergiques, dont l'arrivée inopinée d'Anatole Kouraguine lui facilita
bientôt l'exécution. Sa langueur disparut comme par enchantement, elle
devint d'une gaieté charmante, et témoigna à ce dernier une
bienveillance des plus marquées.
«Mon cher, dit Anna Mikhaïlovna à son fils, je sais de bonne source que
le prince Basile envoie son fils à Moscou pour lui faire épouser
Julie.... Tu ne saurais croire combien ce projet me fait de peine, je
l'aime tant!... qu'en penses-tu?»
L'idée d'en être pour ses frais, de perdre le fruit de tout un mois de
pénible vasselage, et de voir passer dans les mains d'un imbécile comme
Anatole les revenus qu'il aurait su si bien employer, exaspérait Boris.
Aussi résolut-il fermement d'aller sans plus tarder demander la main de
Julie! Elle le reçut d'un air dégagé et souriant, lui raconta combien
elle s'était amusée la veille, et le questionna sur son prochain départ.
Malgré son intention de lui déclarer ses sentiments et d'être du dernier
tendre, Boris ne put s'empêcher de se récrier, et d'accuser les femmes
d'inconstance, de frivolité, et de changement d'humeur, suivant les
personnes dont il leur plaisait d'agréer les hommages. Julie, offensée,
lui répliqua qu'il avait parfaitement raison, et que rien n'était plus
ennuyeux que la monotonie. Boris allait lui répondre par un mot piquant,
lorsque l'humiliante perspective de quitter Moscou sans avoir atteint
son but, ce qui ne lui était jusqu'à présent jamais arrivé, arrêta ce
mot sur ses lèvres. Il baissa les yeux pour mieux en cacher l'expression
irritée et indécise, et lui dit à demi-voix: «Je ne suis point venu pour
me fâcher avec vous... au contraire, je...,» et, en la regardant pour
voir s'il devait oser poursuivre, il rencontra ses yeux inquiets,
suppliants, fixés sur lui dans une attente fiévreuse..., toute trace de
dépit en avait disparu: «Il me sera facile, se dit-il à part lui, de
m'arranger de façon à la voir rarement.... C'est commencé, il faut aller
jusqu'au bout!»... Et, rougissant de plus en plus, il continua «Vous
avez deviné mes sentiments pour vous...» Ces paroles auraient assurément
pu suffire, car Julie rayonnait d'un orgueil triomphant, mais elle ne
lui fit pas grâce d'une seule syllabe et il fut obligé de débiter tout
ce qui se dit en pareil cas, qu'il l'aimait, et qu'il n'avait jamais
aimé aucune femme avec cette violence... etc... etc.... Sachant fort
bien ce qu'elle pouvait exiger en échange des forêts de Nijni et des
terres de Penza, elle en reçut le prix qu'elle souhaitait en avoir. «Les
arbres dont les rameaux secouaient les ténèbres et la mélancolie» furent
bien vite oubliés, et les heureux fiancés, tout entiers à leurs projets
d'avenir et à l'arrangement en espérance de leur luxueuse demeure,
firent ensemble leurs nombreuses visites, et s'apprêtèrent à célébrer au
plus tôt leur brillant mariage.