III

Il y avait à Moscou, à cette époque, un médecin français, très bel

homme, de haute taille, aimable comme ses compatriotes savent l'être au

besoin, et qui s'était fait en peu de temps une grande réputation dans

les cercles les plus aristocratiques de la ville, où on le traitait même

en égal et en ami.

Le vieux prince, très sceptique en fait de médecine, l'avait toutefois

consulté, d'après le conseil que lui en avait donné Mlle Bourrienne, et

il s'habitua si bien à Métivier, qu'il finit par le recevoir

régulièrement deux fois par semaine.

Le jour de la Saint-Nicolas, tout Moscou se porta à son hôtel pour lui

présenter ses félicitations, mais personne ne fut reçu, à l'exception de

quelques intimes, invités à dîner et inscrits sur une liste qu'il avait

remise à la princesse Marie.

Métivier crut bien faire, en sa qualité de docteur, de forcer la

consigne et d'entrer chez son malade, dont l'humeur ce matin-là était

véritablement massacrante. Se traînant de chambre en chambre,

s'accrochant au moindre mot, il faisait semblant de ne rien comprendre

de ce qu'on lui disait, comme pour se ménager une occasion de se fâcher.

La princesse Marie ne connaissait que trop par expérience cette

irritation sourde, toujours prête à faire explosion dans un accès de

fureur, et aussi inévitable que le coup de feu d'une arme chargée; toute

la matinée se passa dans l'angoisse de ces pressentiments, mais il n'y

eut point d'éclat jusqu'à la visite du médecin. Après l'avoir laissé

pénétrer chez son père, elle s'assit, un livre à la main, dans le salon,

d'où elle pouvait aisément écouter, ou tout au moins deviner, ce qui se

passait dans le cabinet.

La voix de Métivier se fit d'abord entendre, puis celle du vieux prince,

puis les deux voix s'élevèrent à la fois, et la porte, ouverte avec

violence, laissa voir sur le seuil le docteur terrifié, et le vieillard,

en robe de chambre, le visage bouleversé par la colère:

«Tu ne le comprends pas, criait-il, et, moi, je le comprends, espion

français, esclave de Bonaparte!... hors d'ici! hors de ma maison!...» Et

il referma la porte avec fureur.

Métivier haussa les épaules, s'approcha de Mlle Bourrienne, qui, à ce

bruit, était accourue de l'autre pièce, et lui dit: «Le prince n'est pas

tout à fait dans son assiette, la bile le travaille, tranquillisez-vous,

je repasserai demain.» Puis il sortit du salon, en enjoignant le plus

grand silence, pendant qu'à travers la porte on entendait le bruit des

pantoufles qui traînaient sur le parquet, et les exclamations réitérées

de: «Traîtres! Espions! Traîtres partout! pas un instant de repos!»

Quelques minutes plus tard, la princesse fut appelée chez son père pour

y recevoir l'explosion à bout portant. N'était-ce pas sa faute, à elle,

lui dit-il, et à elle seule, si l'on avait laissé entrer cet espion?...

Et la liste qu'il lui avait remise, qu'en avait-elle fait?... Par sa

faute, à elle, il ne pouvait ni vivre ni mourir tranquille!... «Il faut

donc nous séparer, nous séparer, sachez-le, sachez-le! Je n'en puis

plus!» Il sortit un moment de sa chambre, mais, craignant sans doute

qu'elle ne prît point cette résolution au sérieux, il revint sur ses

pas, en s'efforçant de paraître calme: «Ne pensez pas, ajouta-t-il, que

je sois en colère: j'ai bien pesé mes paroles: nous nous séparerons.

Cherchez-vous un gîte ailleurs, n'importe où!» Et, mettant de côté la

tranquillité qu'il avait affectée un moment, pour se laisser aller de

nouveau à un emportement terrible, il la menaça du poing et s'écria:

«Dire qu'il ne se trouve pas un imbécile pour l'épouser!» Rentrant

précipitamment chez lui, il ferma de nouveau la porte avec fracas, fit

appeler Mlle Bourrienne, et le silence se rétablit aussitôt dans son

appartement.

Les six personnes invitées à dîner arrivèrent à la fois vers les deux

heures. C'étaient: le comte Rostoptchine, le prince Lapoukhine et son

neveu, le général Tchatrow, vieux militaire et camarade d'armes du

prince Bolkonsky, Pierre, et Boris Droubetzkoï. Tous l'attendaient au

salon.

Boris, qui était venu à Moscou en congé, avait demandé à lui être

présenté, et avait si bien su conquérir ses bonnes grâces, que le vieux

prince fit une exception en sa faveur et le reçut chez lui, malgré sa

qualité de jeune homme à marier.

La maison Bolkonsky n'était pas classée dans ce que l'on était convenu à

Moscou d'appeler «le monde», mais le seul fait d'être admis dans ce

cercle exclusif et intime était considéré comme une distinction des plus

flatteuses; Boris avait saisi cette nuance, lorsque quelques jours

auparavant le comte Rostoptchine, invité à dîner, devant lui, par le

général gouverneur, pour le jour de la Saint-Nicolas, lui avait répondu

par un refus, en ajoutant: «Il me faudra, vous savez, aller saluer les

reliques du prince Nicolas Andréïévitch.

--Ah oui, c'est vrai!... Et comment se porte-t-il?» avait répliqué le

général gouverneur.

Le petit groupe réuni en attendant l'heure du dîner, dans l'antique et

vaste salon démodé, faisait l'effet d'un conseil de juges délibérant sur

une grave question, car tantôt ils se taisaient, et tantôt ils se

parlaient à voix basse. Le prince Bolkonsky parut enfin, taciturne et

sombre; sa fille, plus intimidée et plus embarrassée que jamais,

répondait du bout des lèvres aux hôtes de son père, et ils pouvaient

voir facilement qu'elle ne prêtait aucune attention à ce qui se disait

autour d'elle. Le comte Rostoptchine seul tenait le dé la conversation

et racontait tour à tour les nouvelles de la ville et les nouvelles

politiques. Lapoukhine et le vieux Tchatrow parlaient peu. Le prince

Nicolas Andréïévitch écoutait en juge suprême, et de temps en temps, par

son silence, par une inclination de tête, ou par un mot, donnait à

entendre qu'il prenait acte de ce qu'on soumettait à son appréciation.

Il s'agissait de politique, et au ton général de la conversation il

était aisé de s'apercevoir qu'on blâmait unanimement notre conduite de

ce côté-là et qu'on n'hésitait pas à trouver que tout marchait de

travers, et de mal en pis. La seule limite devant laquelle le causeur

s'arrêtait ou était arrêté dans ses jugements, c'était lorsque, pour les

motiver, il aurait dû s'en prendre directement à la personne de

l'Empereur.

On parla de l'occupation par Napoléon du grand-duché d'Oldenbourg, de la

dernière note russe, fort hostile au conquérant, envoyée à toutes les

puissances de l'Europe:

«Bonaparte se comporte avec l'Europe comme un corsaire avec un vaisseau

capturé, dit le comte Rostoptchine, en citant une phrase qu'il répétait

volontiers depuis quelques jours. La longanimité ou l'aveuglement des

Souverains est incompréhensible! C'est le tour du Pape, à présent;

Bonaparte travaille sans se gêner à renverser la religion catholique, et

pas une voix ne s'élève! Notre Empereur est le seul qui ait protesté

contre l'occupation du grand-duché d'Oldenbourg, et encore...» Le comte

s'arrêta court; il était arrivé à la limite extrême au delà de laquelle

personne n'osait s'engager.

«Il lui a proposé un autre territoire en échange du grand-duché, ajouta

le vieux prince Bolkonsky. Déposséder des grands-ducs, c'est pour lui

chose aussi simple que pour moi de transporter des paysans de Lissy-Gory

à Bogoutcharovo!

--Le duc d'Oldenbourg supporte son malheur avec une force de caractère

et une résignation admirable, dit Boris en prenant part à la

conversation d'un air respectueux. Il avait été présenté au grand-duc à

Pétersbourg, et il lui plaisait de laisser entendre qu'il le

connaissait. Le prince lui jeta un coup d'oeil, et fut sur le point de

lui lancer une épigramme, mais il n'en fit rien. Le trouvant sans doute

trop jeune, il ne daigna pas s'occuper de lui.

--J'ai lu notre protestation à ce sujet et je suis étonné que la

rédaction en soit si mauvaise,» dit le comte Rostoptchine, avec la

nonchalance assurée d'un homme parfaitement au courant de la question.

Pierre le regarda avec une stupéfaction naïve:

«Qu'importe le style, comte, si les paroles sont énergiques!

--Mon cher, avec nos cinq cent mille hommes de troupes il serait facile

d'avoir un beau style, lui répondit Rostoptchine, et Pierre comprit le

sens et la portée de sa critique.

--Chacun aujourd'hui noircit du papier, dit le maître de la maison, ils

ne font que cela à Pétersbourg. Mon «Andrioucha» a composé tout un

volume pour le bien de la Russie.... Ils ne savent que griffonner.»

La conversation languissait, mais le vieux général Tchatrow, après avoir

fait force «hem! hem!», lui donna une nouvelle impulsion:

«Connaissez-vous l'incident qui s'est passé à la revue l'autre jour à

Pétersbourg, et la conduite du nouvel ambassadeur de France?

--Il me semble avoir entendu blâmer sa réponse à Sa Majesté.

--Jugez-en plutôt.... L'Empereur daigna attirer son attention sur la

division des grenadiers et sur la beauté du défilé; l'ambassadeur y

resta complètement indifférent, et l'on dit même qu'il se permit de

faire observer que chez eux, en France, on ne s'occupait point de ces

vétilles. Sa Majesté ne lui répondit rien, mais, à la revue suivante,

elle feignit d'ignorer sa présence.»

Tous se turent: ce fait touchait l'Empereur: aucune critique n'était

donc possible!

«Insolents! dit le vieux prince. Vous connaissez Métivier? Eh bien, je

l'ai chassé de chez moi ce matin. On l'avait laissé pénétrer, malgré ma

défense, car je ne voulais voir personne...» Et, jetant un regard de

colère à sa fille, il leur conta son entretien avec le docteur, qui,

d'après lui, n'était qu'un espion, et détailla les raisons qu'il avait

de le croire, raisons très peu convaincantes, à vrai dire, mais que

personne ne se risqua à réfuter.

Quand on servit le champagne en même temps que le rôti, les convives se

levèrent pour féliciter l'amphitryon, et sa fille s'approcha également

de lui.

Il la toisa d'un air dur, méchant, en lui tendant sa joue ridée, rasée

de frais; on voyait, à son air, qu'il n'avait point oublié la scène du

matin, que sa décision restait inébranlable, et que seule la présence

des invités l'empêchait de la lui signifier une seconde fois! Se

déridant enfin un peu, lorsque le café fut servi au salon, il exposa,

avec une vivacité toute juvénile, son opinion sur la guerre qui allait

s'engager:

«Nos guerres avec Napoléon, dit-il, seront toujours malheureuses tant

que nous rechercherons l'alliance de l'Allemagne, et que, par une

conséquence déplorable du traité de paix de Tilsitt, nous nous mêlerons

des affaires de l'Europe. Il ne fallait prendre parti ni pour ni contre

l'Autriche, et c'est vers l'Orient que nous devons exclusivement nous

porter. Quant à Bonaparte, une conduite ferme et des frontières bien

gardées seront suffisantes pour l'empêcher de mettre le pied en Russie,

comme il l'a fait en 1807.

--Mais comment nous décider à faire la guerre à la France, prince?

demanda Rostoptchine. Comment nous lèverions-nous contre nos maîtres,

contre nos dieux? Voyez notre jeunesse, voyez nos dames! Les Français

sont leurs idoles, Paris est leur paradis!» Il éleva la voix, pour être

bien entendu de tous: «Tout est français, les modes, les pensées, les

sentiments! Vous venez de chasser Métivier, tandis que nos dames se

traînent à ses genoux. Hier, à une soirée, j'en ai compté cinq de

catholiques qui font de la tapisserie le dimanche en vertu d'une

dispense du saint-père, ce qui ne les empêche pas d'être à peine vêtues,

et dignes de servir d'enseignes à un établissement de bains. Avec quel

plaisir, prince, n'aurais-je pas retiré du Musée la grosse canne de

Pierre-le-Grand, pour en rompre, à la vieille manière russe, les côtes à

toute notre jeunesse!... Je vous jure que leur sot engouement serait

bien vite allé à tous les diables!»

Il se fit un silence: le vieux prince approuvait de la tête et souriait

à la boutade de son convive:

«Et maintenant, adieu, Excellence... et soignez-vous! ajouta

Rostoptchine, en se levant avec sa brusquerie habituelle, et en lui

tendant la main.

--Adieu, mon ami, tes paroles sont une vraie musique; je m'oublie

toujours à t'écouter,» et, le retenant doucement, il lui offrit à baiser

sa joue parcheminée. Les autres, imitant l'exemple de Rostoptchine, se

levèrent également.

La guerre et la paix, Tome II · 第 43 / 102 题