IX

Noël était venu, et, sauf la messe en grande pompe et les cérémonies

religieuses, avec les ennuyeux cortèges de félicitations des voisins et

de la domesticité, sauf les robes neuves qui faisaient leur apparition à

cette occasion, rien n'était survenu ce jour-là de plus particulier, de

plus extraordinaire, qu'un froid de vingt degrés, par un temps calme, un

soleil éblouissant, et une nuit étoilée et scintillante.

Après le dîner du troisième jour des fêtes, lorsque chacun fut rentré

dans son coin, l'ennui s'installa en maître dans toute la maison.

Nicolas, revenu d'une tournée de visites dans le voisinage, dormait d'un

profond sommeil dans le grand salon. Le vieux comte suivait son exemple

dans son cabinet. Sonia, assise à une table ronde du petit salon,

copiait un dessin. La comtesse faisait une patience, et Nastacia

Ivanovna, le vieux bouffon à figure chagrine, assis à une fenêtre entre

deux vieilles femmes, ne soufflait mot. Natacha, qui venait d'entrer, se

pencha un moment au-dessus du travail de Sonia, et, s'approchant de sa

mère, s'arrêta devant elle en silence:

«Pourquoi erres-tu comme une âme en peine? Que veux-tu?

--Je le veux lui, lui,... ici,... tout de suite!» répliqua Natacha, les

yeux brillants, et d'une voix saccadée.

Le regard de sa mère plongea dans le sien.

«Ne me regardez pas ainsi, je vous en supplie, je vais pleurer!

--Assieds-toi là.

--Maman, il me le faut, lui! Pourquoi dois-je ainsi périr d'ennui...» Sa

voix se brisa, les larmes jaillirent de ses yeux, et, quittant

brusquement le salon, elle se dirigea vers la chambre des filles de

service, où une vieille femme de chambre en sermonnait une jeune, qui

arrivait toute haletante du dehors.

«Il y a temps pour tout, grommelait la vieille, tu t'es amusée assez

longtemps!

--Laisse-la tranquille, Kondratievna, dit Natacha. Va, Mavroucha, va!»

Poursuivant sa tournée, Natacha arriva dans le vestibule. Un vieux

domestique et deux jeunes laquais y jouaient aux cartes; son entrée

interrompit leur jeu et ils se levèrent: «Et ceux-ci, que vais-je en

faire?» se dit-elle.

«Nikita, va, je t'en prie... où pourrais-je bien l'envoyer?... Ah! va me

chercher un coq quelque part, et toi, Micha, apporte-moi de l'avoine.

--Un peu d'avoine? demanda gaiement Micha.

--Va, va donc vite! dit le vieux.

--Et toi, Fédor, donne-moi un morceau de craie!»

Arrivée ensuite à l'office, elle fit préparer le samovar, bien que ce

ne fût pas encore l'heure du thé; elle avait envie d'exercer son pouvoir

sur le sommelier Foka, l'homme le plus morose, le plus grincheux de tous

leurs serviteurs. Il n'en crut pas ses oreilles et s'empressa de lui

demander si c'était bien sérieux:

«Ah not' demoiselle!» murmura Foka en faisant semblant de se fâcher.

Personne ne donnait autant de commissions aux domestiques, personne ne

les envoyait de tous côtés, comme Natacha. Dès qu'elle en apercevait un,

elle s'ingéniait à lui trouver de la besogne: c'était plus fort qu'elle.

On aurait dit qu'elle essayait sur eux sa puissance, qu'elle tenait à

voir si l'un d'eux ne s'aviserait pas un beau jour de se révolter

contre sa tyrannie, et pourtant c'étaient ses ordres qu'ils exécutaient

toujours avec le plus d'empressement: «Et maintenant que ferai-je? Où

aller?» se dit-elle en enfilant le long corridor, où le bouffon venait à

sa rencontre: «Nastacia Ivanovna qu'est-ce que je mettrai au monde?

--Toi? des puces, des cigales et des grillons, c'est sûr!

--Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu, se dit Natacha, toujours la même chose,

toujours le même ennui, où me fourrer?» Sautant lestement de marche en

marche, elle monta au second et entra chez Ioghel. Deux gouvernantes y

étaient en train de causer avec M. et Mme Ioghel; le dessert, composé

d'un plat de quatre mendiants, était posé sur la table, et l'on

discutait vivement sur la cherté de l'existence à Moscou et à Odessa.

Natacha s'assit un instant, écouta d'un air pensif et se leva: «L'île

de Madagascar!... Ma-da-gas-car!» murmura-t-elle en scandant chaque

syllabe, et elle sortit sans répondre Mme Schoss, qui était fort

intriguée de sa mystérieuse exclamation. Rencontrant Pétia et son menin,

fort occupés tous deux du feu d'artifice qu'on devait tirer à la tombée

de la nuit:

«Pétia! lui cria-t-elle, porte-moi jusqu'au bas!...» Et elle sauta sur

le dos de Pétia, en lui enlaçant le cou de ses deux mains, et ils

arrivèrent ainsi, l'un portant l'autre, en gambadant et en galopant

jusqu'à l'escalier.

«Assez, merci.... Madagascar!» répéta-t-elle, et, sautant brusquement à

terre, elle descendit les degrés en courant.

Après avoir exploré son royaume, fait acte de pouvoir, après s'être

convaincue que ses sujets étaient obéissants et qu'il n'y avait que de

l'ennui à en tirer, Natacha rentra dans la grande salle, prit une

guitare et alla s'asseoir dans le coin le plus sombre, en effleurant de

ses doigts les basses cordes, et en cherchant l'accompagnement d'un air

d'opéra que le prince André et elle avaient entendu ensemble un soir à

Pétersbourg. Les quelques accords, incertains et confus, qu'elle

ébauchait timidement du bout de ses doigts auraient sans doute frappé

l'oreille la moins exercée par leur manque d'harmonie et de sens

musical, tandis que, grâce à la vivacité de son imagination, ils

réveillèrent en elle une longue série de souvenirs. Adossée au mur et à

moitié cachée par une petite armoire, les yeux fixés sur un filet de

lumière qui venait de l'office, en glissant sous la porte, elle écoutait

avec délices, et évoquait le passé.

Sonia traversa la salle, un verre à la main. Natacha lui jeta un coup

d'oeil et le reporta aussitôt sur la fente de la porte; il lui sembla

qu'elle s'était déjà trouvée dans cette même situation, entourée de ces

mêmes détails, et regardant Sonia passer un verre à la main: «Oui, oui,

c'était bien ainsi!» pensa-t-elle.

«Sonia, qu'est-ce que cela? ajouta-t-elle en faisant quelques notes.

--Comment, tu es là! dit Sonia en tressaillant et en s'approchant pour

écouter.... Je ne sais pas, est-ce _la Tempête_? demanda-t-elle en

hésitant, avec la certitude de se tromper.

--Oui, c'est bien ainsi, pensa Natacha, elle a tressailli alors et elle

s'est approchée doucement en souriant et alors aussi j'ai pensé, comme

je le pense à présent... qu'il y a en elle ce quelque chose qui me

manque.... Non, reprit-elle tout haut, tu n'y es pas, c'est le choeur

dans le _Porteur d'eau;_ écoute!... et elle en fredonna le motif.... Où

allais-tu?

--Changer l'eau du verre, je vais achever le dessin.

--Tu es toujours occupée, toi, et moi, jamais! Où est Nicolas?

--Il dort, je crois.

--Va le réveiller, Sonia. Dis-lui qu'il vienne chanter!»

Sonia la quitta, et Natacha se prit de nouveau à songer, et à se

demander comment tout cela avait pu se passer. N'ayant pu résoudre ce

grave problème, elle retomba dans ses souvenirs: elle le revit, «lui»,

et sentit ses regards passionnés fixés sur elle: «Qu'il revienne au plus

tôt! J'ai si grand'peur qu'il ne tarde encore!... Et puis, il n'y a pas

à dire, je vieillis, et je ne serai plus ce que je suis à présent....

Qui sait? Peut-être arrivera-t-il aujourd'hui? Peut-être est-il déjà

arrivé? Peut-être est-il là, au salon?... Ne serait-il pas par hasard

ici depuis hier, et ne l'aurais-je pas oublié?...» Elle se leva, déposa

sa guitare, et passa dans la pièce voisine. Tout le monde était réuni

autour de la table de thé, les professeurs, les gouvernantes, les

invités; les domestiques servaient les uns et les autres... mais le

prince André n'y était point!

«Ah! la voilà, dit le vieux comte, viens t'asseoir ici!» Mais Natacha

s'arrêta près de sa mère, sans répondre à l'invitation de son père; ses

yeux cherchaient quelqu'un.

«Maman... donnez-le-moi, donnez-le-moi plus vite, plus vite,»

murmura-t-elle en retenant avec peine un sanglot. Elle s'assit et écouta

la conversation: «Mon Dieu, se dit-elle, toujours les mêmes personnes,

et toujours la même chose.... Papa aussi tient sa tasse comme

d'habitude, et souffle dessus comme hier, comme il soufflera demain...»

Elle éprouva une sourde irritation contre eux tous, et elle leur en

voulait de ce qu'il n'y avait rien de changé.

Après le thé, Nicolas, Sonia et Natacha se blottirent dans leur coin

favori de la grande salle: c'était là qu'ils causaient entre eux à coeur

ouvert.

X

«T'arrive-t-il quelquefois, dit Natacha à son frère, de sentir qu'on n'a

plus rien devant soi, qu'on a déjà reçu toute sa part de bonheur, et

d'être, non pas ennuyé, mais profondément triste?

--Certainement! Il m'est arrivé bien souvent de voir des amis et des

camarades gais et en train, de l'être moi-même comme tous les autres, et

de me trouver tout à coup envahi par une tristesse et un dégoût

invincibles de la vie, au point de me demander si ce ne serait pas pour

chacun de nous l'heure de mourir. Je me souviens, par exemple, qu'un

jour, au régiment, la musique jouait, et j'étais plongé dans une telle

mélancolie, que je n'ai pas même songé à aller parader à la promenade!

--Comme je te comprends! Et moi, je me souviens, reprit Natacha, qu'une

fois, étant toute petite, on m'avait punie pour avoir mangé des prunes,

je crois... j'étais innocente, et vous autres vous dansiez... on m'avait

laissée seule dans la chambre d'étude... je pleurais, je pleurais de

chagrin et sur moi, et sur vous tous qui me faisiez tant de peine!

--Oui, je me rappelle même que je suis allé te consoler, et que je ne

savais comment m'y prendre... nous étions très ridicules alors!... Je

possédais un petit bonhomme à grelots, dont je t'ai fait cadeau à cette

occasion.

--Te rappelles-tu aussi, poursuivit Natacha, bien avant cela, lorsque

nous étions hauts comme la main, notre oncle nous a appelés dans son

cabinet, il y faisait sombre, et tout à coup nous y avons vu....

--Un nègre! acheva Nicolas avec un joyeux sourire. Certainement, je le

vois comme s'il était là, et j'en suis encore à me demander si c'était

un songe, une réalité ou un conte bleu inventé à plaisir.

--Il avait des dents blanches et nous regardait de ses yeux noirs.

--Vous le rappelez-vous, Sonia?

--Oui, oui, mais bien vaguement.

--Papa et maman m'ont pourtant toujours assuré qu'il n'y a jamais eu de

nègre chez nous.... Et les oeufs, te rappelles-tu les oeufs que nous

roulions à Pâques, et le jour où deux petites vieilles grimaçantes sont

sorties du parquet, et se sont mises à tourner autour de la table?

--Oui, oui, et papa qui, avec sa fourrure sur le dos, tirait des coups

de fusil sur le perron... tu ne l'as pas oublié non plus?...» Et ainsi

défilaient l'un après l'autre devant eux, non pas les mélancoliques

souvenirs de la vieillesse, mais ces doux et innocents tableaux de la

première enfance, qui se perdent dans un vague lointain plein de poésie

et flottent entre la réalité et le songe.

Sonia rappela aussi comme elle avait eu peur de Nicolas, à cause des

brandebourgs de sa jaquette, et que sa bonne lui avait assuré que sa

robe en serait un jour garnie de haut en bas:

«C'est alors qu'on m'a raconté que tu étais venue au monde sous un chou,

dit Natacha.... Je n'osais pas dire que c'était faux, mais cela me

préoccupait beaucoup!»

Une porte s'ouvrit à ce moment, et une femme, s'écria, en passant sa

tête par l'entrebâillement:

«Mademoiselle, mademoiselle, on a apporté le coq!

--Inutile, Polïa, renvoie-le,» dit Natacha.

Dimmler, qui était entré sur ces entrefaites, s'approcha de la harpe

reléguée dans un coin, et, en l'ôtant du fourreau, lui fit rendre un son

discordant.

«Édouard Karlovitch, jouez-nous mon Nocturne favori, celui de M. Field,»

lui cria la comtesse, de l'autre pièce.

Dimmler prit un accord, et se tournant de leur côté:

«Comme vous voilà tranquilles, jeunesse!

--Oui, nous philosophons,» répondit Natacha, et ils continuèrent à

causer de leurs rêves.

Dimmler avait à peine commencé le Nocturne, que Natacha se leva,

traversa la chambre à pas de loup, prit la bougie qui brûlait sur la

table, l'emporta dans le salon voisin, et revint occuper sa place sur le

canapé. Il faisait nuit noire dans la salle, dans leur coin surtout,

mais les rayons argentés de la lune, pénétrant par les grandes fenêtres,

se jouaient sur le parquet.

«Sais-tu, dit Natacha tout bas, pendant que Dimmler, après avoir exécuté

le morceau demandé, laissait errer ses doigts au hasard sur les cordes,

ne sachant à laquelle de ses réminiscences musicales s'arrêter; sais-tu,

Nicolas, que lorsqu'on remonte de souvenir en souvenir, on va si loin,

si loin, qu'on en arrive à se rappeler ce qui a précédé notre propre

venue en ce monde, et....

--Mais c'est de la métempsycose, dit Sonia, qui n'avait pas oublié ses

leçons d'autrefois. Les Égyptiens croyaient que nos âmes avaient habité

des corps d'animaux, et qu'elles y retournaient après notre mort.

--Je n'en crois rien, reprit Natacha tout bas, bien que la musique eût

cessé depuis un moment; mais je sais pour sûr que nous avons été des

anges là-bas, quelque part, et même peut-être ici, et que c'est pour

cela que nous avons gardé le souvenir d'une vie antérieure.

--Peut-on se joindre à vous? demanda Dimmler, en s'approchant de leur

groupe.

--Si nous avons été des anges, comment sommes-nous tombés plus bas?

--Comment, plus bas? Mais qui te dit que c'est plus bas?... qui peut

savoir ce que j'ai été? reprit Natacha avec conviction. L'âme étant

immortelle, si ma destinée est de vivre éternellement dans l'avenir, je

dois avoir vécu dans le passé, et j'ai donc aussi une éternité derrière

moi.

--Oui, mais il est difficile de se la représenter, cette éternité,

objecta Dimmler, dont le sourire moqueur avait complètement disparu.

--Pourquoi difficile? demanda Natacha. Après le jour d'aujourd'hui vient

le jour de demain, et puis le surlendemain, et toujours ainsi: hier a

été, demain sera, et....

--Natacha, c'est à ton tour maintenant, chante-moi quelque chose, lui

dit sa mère.... Que faites-vous là dans un coin, comme des

conspirateurs?

--J'en ai si peu envie, maman!» Cependant elle se leva, et Nicolas se

mit au piano. Se plaçant selon son habitude au milieu de la salle, à

l'endroit le plus favorable pour la résonance, Natacha chanta la romance

favorite de sa mère.

Quoiqu'elle eût déclaré ne pas se sentir bien disposée, de longtemps

elle n'avait chanté, et de longtemps encore elle ne chanta comme ce

soir-là. Le vieux comte, qui causait dans son cabinet avec Mitenka, se

hâta de lui donner ses dernières instructions dès qu'il entendit la

première note, comme un écolier pressé de finir sa tâche pour retourner

à ses jeux; mais comme il n'y parvenait pas, il se tut et écouta,

pendant que Mitenka, debout devant lui, écoutait en silence et d'un air

satisfait. Nicolas ne quittait pas sa soeur des yeux, et respirait avec

elle aux mêmes pauses. Sonia, subissant le charme de cette voix idéale,

songeait à l'immense différence qu'il y avait entre elle et son amie, et

se disait que jamais elle n'exercerait une pareille fascination. La

vieille comtesse avait interrompu sa patience, un doux et triste sourire

voltigeait sur ses lèvres, ses yeux étaient humides de larmes, et elle

branlait la tête au souvenir de sa propre jeunesse, à la pensée de

l'avenir de sa fille, et à cette union d'un caractère si étrange et si

inquiétant.

Dimmler, assis à côté d'elle, les yeux à moitié fermés, prêtait

l'oreille avec ravissement:

«C'est véritablement un talent européen, lui disait-il; elle n'a rien à

apprendre... tant de force, de douceur, de moelleux!...

--Ah! combien j'ai peur pour elle!» répondit la comtesse, car son coeur

de mère lui faisait deviner en Natacha une surabondance de sève qui

nuirait à son bonheur. Elle chantait encore, que Pétia se précipita tout

triomphant dans la salle, pour annoncer l'arrivée d'une troupe de

masques.

«Imbécile!» s'écria Natacha, en s'arrêtant court; et, se jetant sur une

chaise, elle se mit à sangloter si fort, qu'il lui fallut quelques

minutes pour se remettre: «Ce n'est rien, maman, rien, je vous assure,

ajouta-t-elle, en essayant de sourire;--Pétia m'a effrayée, voilà

tout!...» Et ses larmes coulaient de plus belle.

Toute la domesticité s'était costumée: les uns en ours, en Turcs, en

cabaretiers, en dames; les autres en monstres fantastiques. Apportant

avec eux le froid du dehors, ils n'osèrent d'abord franchir le seuil du

vestibule, mais, prenant peu à peu courage, se poussant mutuellement, et

se cachant les uns derrière les autres, ils pénétrèrent tous bientôt

dans la grande salle. Là leur timidité dégela enfin, ils se laissèrent

aller à la plus franche gaieté, et les chants, les danses, les jeux de

toutes sortes s'organisèrent à l'envi. La comtesse, après avoir examiné

et reconnu tous les masques, rentra au salon, en leur laissant son mari,

dont la figure réjouie les encourageait à s'amuser. La jeunesse s'était

éclipsée.

Mais au bout d'une demi-heure on vit paraître une vieille marquise, avec

des mouches, qui n'était autre que Nicolas; une Turque, Pétia; un

paillasse, Dimmler; un hussard Natacha; et un Tcherkesse, Sonia, toutes

deux avec des sourcils et des moustaches charbonnés au bouchon.

Après avoir été reçus avec une surprise bien jouée, et reconnus plus ou

moins vite, les jeunes gens, fiers de leurs déguisements, décidèrent à

l'unanimité qu'il fallait aller les montrer à des étrangers.

Nicolas, qui brûlait du désir de faire faire aux siens une longue

promenade en troïka[9], leur proposa, vu l'excellent état du chemin,

d'aller chez le «petit oncle», avec une dizaine de masques.

«Vous dérangerez le vieux, et voilà tout! leur dit la comtesse, car il

n'aura même pas la place pour vous recevoir. Si vous voulez faire une

course, allez plutôt chez les Mélukow.»

Mme Mélukow était une veuve du voisinage, dont la maison, pleine

d'enfants de tout âge, de gouverneurs et de gouvernantes, était située à

quatre verses d'Otradnoë.

«C'est fort bien imaginé, ma chère, dit le comte enchanté; je vais

aussi me costumer et me joindre à eux; je saurai bien réveiller

Pachette.»

Mais la comtesse n'entendait pas de cette oreille-là: c'était de la

folie! Cela n'avait pas le sens commun d'exposer son pied malade au

froid; le comte céda, et Mme Schoss s'offrit pour accompagner les jeunes

filles. Le costume de Sonia était le mieux réussi, ses sourcils et sa

moustache lui seyaient à merveille, sa jolie figure ressortait à

plaisir, et ses habits d'homme lui donnaient un aplomb et un entrain

inusités. Une voix secrète lui disait que cette soirée déciderait de son

sort. Quelques instants après, quatre traîneaux attelés en troïka, avec

grelots et clochettes, et dont les patins grinçaient et criaient sur la

neige durcie, défilèrent un à un devant le perron.

Natacha fut la première à se mettre au diapason de cette folie de

carnaval, qui, après avoir peu à peu gagné chacun de proche en proche,

arriva enfin à sa plus bruyante expression, lorsque tous les masques

descendirent le perron, et finirent par se grouper dans les différents

traîneaux, en riant aux éclats et en s'interpellant les uns les autres.

Deux des troïkas étaient attelées de chevaux de fatigue, la troisième de

ceux du comte, dont le cheval de brancard passait pour être un trotteur

du haras d'Orlow; la quatrième, avec son petit timonier noir et

ébouriffé, appartenait en toute propriété à Nicolas. Debout dans son

costume de vieille marquise, sur lequel il avait jeté son manteau de

hussard, serré à la taille par une ceinture, il rassemblait les rênes.

Comme la lune brillait d'un vif éclat, les rayons se reflétaient dans

les plaques de cuivre de l'attelage, et scintillaient dans la prunelle

des chevaux, dont les yeux se portaient avec inquiétude sur le groupe

bruyant qui s'agitait sous le sombre auvent de l'entrée.

Natacha, Sonia, Mme Schoss et deux filles de chambre s'assirent dans le

traîneau de Nicolas; Dimmler, sa femme et Pétia dans celui du comte, le

reste des masques dans les deux autres:

«Zakhare! va en avant!» cria Nicolas au cocher de la troïka de son père,

il voulait se donner le plaisir de le dépasser plus tard. Le traîneau du

vieux comte s'ébranla; ses patins, que la gelée semblait avoir soudés

au sol, crièrent, la cloche tinta avec force, les chevaux se serrèrent

contre le brancard, et partirent sur la neige brillante et ferme, en la

rejetant à droite et à gauche, comme du sucre cristallisé.

Nicolas venait en second: les autres s'élancèrent après lui sur l'étroit

chemin, en faisant entendre le même bruit et le même grincement. Pendant

qu'ils longeaient le mur extérieur du parc, l'ombre des grands arbres

dénudés se couchait en travers de la route, et interceptait par endroits

la vive clarté de la lune; mais à peine l'eurent-ils dépassé, que de

tous côté s'étendit à leurs regards la vaste plaine de neige immobile

qu'une lumière scintillante diaprait au loin des mille feux et des

paillettes sans nombre de ses chatoyants reflets. Tout à coup une

ornière imprima une violente secousse au premier traîneau, et fit bondir

les suivants, qui s'espacèrent à la file en troublant de leur bruit

insolent le calme immuable et souverain qui régnait autour d'eux:

«Des traces de lièvre!» s'écria Natacha, dont la voix perça comme une

flèche l'air immobile et glacé.

«Comme il fait clair, Nicolas!» dit Sonia, Nicolas se retourna pour

examiner cette jolie figure à moustaches et à sourcils noirs, qui, aux

rayons de la lune et sous son bonnet de zibeline, lui semblait éloignée

et rapprochée à la fois:

«Ce n'est plus Sonia, se dit-il en souriant.

--Qu'avez-vous, Nicolas?

--Rien!» lui répondit-il, et il reprit sa première position.

Arrivés sur la grand'route battue et labourée par les fers à crampons

des chevaux, et sillonnée de longues traces d'apparence huileuse qui

marquaient le passage des traîneaux, l'attelage tira sur les rênes et

accéléra sa course. Le cheval de gauche, la tête penchée en dehors,

avançait par bonds, tandis que le timonier, remuant les oreilles,

paraissait hésiter et se demander si le moment était venu de s'élancer à

son tour. Perdu dans le lointain, le traîneau de Zakhare faisait l'effet

d'une tache noire qui se détachait sur la blancheur de la neige à mesure

qu'il s'éloignait, le tintement de ses clochettes devenait de plus en

plus indistinct, et les chants et les cris des masques retentissaient

dans la nuit claire et pure.

«Eh là! mes amis chéris!» s'écria Nicolas, en ramenant les rênes d'une

main et en levant de l'autre son fouet. Le traîneau partit comme un

trait: la force du courant d'air qui frappait les visages, et les bonds

toujours plus rapides des deux chevaux de volée, donnaient seuls l'idée

de la vitesse de la course. Nicolas regarda en arrière les deux autres

cochers, qui, criant et encourageant leurs chevaux du fouet et de la

voix, faisaient galoper les timoniers, pour n'être pas distancés; celui

de Nicolas, se balançant sous la «douga[10]«du brancard, conservait

l'égalité de son allure, tout prêt à doubler le mouvement au moindre

signal.

Ils atteignirent bientôt la première troïka, et, après avoir descendu

une pente, ils arrivèrent sur une large route de traverse qui longeait

une prairie.

«Où sommes-nous? se demanda Nicolas; n'est-ce pas la prairie et la

colline du bord de la rivière? Mais non, vraiment, je ne m'y reconnais

plus! C'est du nouveau, de l'inconnu!... Dieu sait où nous sommes!...

Enfin n'importe!...» Et, appuyant ses chevaux d'un vigoureux coup de

fouet, il continua sa course droit devant lui.

Zakhare retint une seconde son attelage, et tourna son visage couvert de

givre vers Nicolas, qui lança sa troïka à fond de train.

«Attention, maître!» lui cria Zakhare, qui, penché en avant, les bras

tendus et faisant claquer sa langue, partit à son tour comme une flèche.

Pendant un moment les deux troïkas volèrent de front, mais bientôt,

malgré tous les efforts de Zakhare, Nicolas gagna de l'avance, et le

dépassa enfin, rapide comme l'éclair; un tourbillon de neige fine,

soulevé par les pieds de ses chevaux, s'abattit sur la troïka rivale,

les patins grincèrent, les femmes poussèrent des cris aigus, et les deux

attelages, confondant et enchevêtrant leurs ombres fugitives, luttèrent

entre eux de vitesse.

Nicolas, modérant l'ardeur des chevaux, regarda autour de lui; devant,

derrière, partout s'étendait à perte de vue la plaine féerique, parsemée

d'étoiles d'argent et toute baignée de lumière: «Zakhare me crie de

prendre à gauche.... Pourquoi à gauche? pensa-t-il. On dirait que nous

allons chez les Mélukow?... Pas du tout, nous allons à l'aventure, et à

la grâce de Dieu!... Comme tout cela est étrange et charmant à la

fois!...» Et il se retourna vers ceux qu'il menait.

«Vois donc sa barbe et ses cils, qui sont tout blancs,» dit tout à coup

l'un des deux jolis et fantastiques jeunes gens, aux sourcils arqués et

à la fine moustache.

«Celui qui vient de parler, c'est Natacha, je crois, se dit Nicolas, et

ce Tcherkesse là-bas, qui est-ce donc?... je ne le connais pas, mais je

l'aime!»

«N'êtes-vous pas transies?» Elles lui répondirent par un éclat de rire.

Dimmler s'égosillait de son côté; ce qu'il disait devait être drôle, car

on riait aux éclats dans son traîneau.

«De mieux en mieux, se disait à lui-même Nicolas, nous voilà maintenant

dans une forêt enchantée... de grandes ombres noires se confondent dans

un scintillement de pierreries et glissent sur un pavé de diamants....

N'est-ce pas un palais magique que je vois là-bas avec ses larges dalles

de marbre blanc et ses toits étincelants?... Ne viens-je pas d'entendre

comme des cris de bêtes fauves se répondant dans le lointain?... Mais,

si c'était tout simplement Mélukovka que j'aperçois? Ma foi, ce serait

tout aussi miraculeux, de les avoir conduits au hasard et d'être arrivé

à bon port!»

C'était bien Mélukovka en effet, car il vit les gens de la maison

sortir sur le perron avec des lumières, et s'avancer vers eux, tout

joyeux de cette distraction imprévue.

«Qui est là? cria une voix dans le vestibule.

--Des masques de chez le comte!... Ce sont ses attelages, répondirent

les domestiques.

La guerre et la paix, Tome II · 第 37 / 102 题