Dieu, présidant à toutes les créations de l'univers infini, ne dut

jamais en abandonner aucune aux simples évolutions de la matière. La

matière, privée du souffle de la vie spirituelle, n'existe en aucun

temps, en aucun lieu. Pierres et ossements sont encore des dépôts de vie

organique qui n'attendent que les combinaisons nécessaires (l'hymen

divin) pour servir de sanctuaires ou de foyers à l'éclosion d'une vie

nouvelle. Là où la vie est inerte, elle n'a pas cessé d'être. Elle

sommeille, ou elle attend; et que la vie repose ou s'arrête, qu'elle

s'agite mécaniquement ou qu'elle ait conscience de sa volonté, qu'elle

rêve ou qu'elle pense, qu'elle engendre ou qu'elle aime, toujours

l'amour divin plane sur elle, la résout, la remanie, la protége et la

perpétue.

Mais si l'amour divin préside sans cesse à ces évolutions de la

substance, il est difficile de concevoir que, dans une création déjà

formée, déjà plantureuse, déjà occupée par la vie organique, le type

supérieur, le type qui pense et agit librement, soit longtemps absent.

L'apparition tardive de l'homme sur la terre riche, belle et parée

d'animaux et de plantes, ne s'expliquerait que par une occupation

d'hommes antérieurs ressemblant à l'homme par les traits essentiels du

corps et de l'âme, mais appartenant cependant à une organisation dont la

force vitale se puiserait dans une autre atmosphère, dans un autre genre

d'alimentation, d'habitudes et de besoins. C'est probablement ce que

pensait saint Clément d'Alexandrie; c'est ce que pensèrent beaucoup de

savants rabbins. Enfin, c'est une croyance générale qui, raisonnée,

devint une opinion chez quelques Orientaux. Quand on leur demandait si

Dieu créerait encore des hommes nouveaux avant la fin du monde, ils

répondaient: «_Voulez-vous donc que le royaume de Dieu reste vide, et sa

puissance oisive? Dieu est créateur dans toute son éternité._»

L'erreur des poëtes théogoniques de l'antiquité fut, dira-t-on, de

supposer le règne de la vie humaine contemporain des cataclysmes de la

création, durant lesquels aucune vie organique ne pouvait subsister

ici-bas. Ils ne furent pas si insensés, ils placèrent ces êtres dans le

chaos des éléments et en firent des dieux.

Ils n'en firent pourtant pas de purs esprits[8]; ils leur supposèrent

une vie organique, corporelle, et par conséquent des passions. Leur

imagination se prêta donc à une supposition que la raison moderne,

éclairée par le progrès des sciences, ne peut pas rejeter: c'est que les

diverses combinaisons de la substance des mondes doivent produire, dans

ces mondes qui peuplent le ciel, des combinaisons variées d'organismes

et une foule d'êtres appropriés à la foule des milieux qu'elles

occupent.

[8] Le mythe des Hébreux, que nous avons soudé au christianisme, ne

fait pas non plus de ces géants, enfants de Dieu, des essences

éthérées, puisqu'il les unit aux filles des hommes. Nous ne faisons

cette remarque que pour les personnes qui prennent le mot de _géant_

à la lettre dans les livres sacrés. Il est fort contestable que ce

mot ait le sens matériel qu'on lui a longtemps attribué.

L'apparition de ces géants dans la Bible est postérieure à la

création de l'homme; elle arrive, par voie de génération, entre

l'ange et la femme; elle constitue une légende tout à fait en dehors

de notre sujet.

De cette hypothèse à celle des habitants célestes du feu, du vent et des

eaux, à la fable des Cyclopes, des Tritons et des fils d'Éole, il n'y a

qu'un pas. Seulement l'imagination se charge d'habiller à sa guise la

conséquence du principe admis par la raison. Nul astronome ne peut

affirmer que l'atmosphère embrasée du soleil soit un empêchement absolu

à l'existence d'êtres organisés vivant sur la face du soleil; seulement

ils nous disent que cette organisation ne peut être semblable à la

nôtre, et nous n'en doutons pas.

Pourquoi donc notre planète en fusion n'aurait-elle pas eu, comme les

autres astres brillants ou transparents de l'Éther, ses hommes, ses

animaux, ses anges ou ses démons, puisque la langue humaine n'a pas

d'autres noms à donner aux Uraniens inconnus de la patrie universelle?

Pourquoi la loi du progrès, que nous avons admise relativement à notre

monde, nous ferait-elle conclure que s'il y a eu des hommes avant nous,

ils devaient nous être inférieurs? Dans l'ensemble des choses, nos

progrès ne sont que relatifs, et il n'est pas prouvé que nos âmes, en

changeant d'habitat, ne seront pas momentanément châtiées de leurs

égarements par quelques pas en arrière sur l'échelle des êtres.

Je n'admets pas que nous retournions dans le corps des animaux, mais

j'admets que nous pouvons, par notre faute, descendre dans la hiérarchie

des mondes, et subir notre expiation dans le chaos douloureux de quelque

création en travail. La formation ignée de notre globe a pu être un

séjour de tumulte et d'angoisses pour d'autres Uraniens déchus et

frappés d'une peine temporaire. (Je n'en conçois pas d'éternelle dans

les desseins de la Providence.)

Quant à notre destinée ici-bas, il y a longtemps qu'on l'a comparée à un

purgatoire, et il est fort possible qu'elle ne soit pas autre chose.

Il est pourtant possible encore, car tout est possible, que l'âge du

feu, que nous avons appelé l'âge de Pluton, ait été fort brillant au

moral comme au physique, et que ces minéraux qui sont peut-être en

partie le résidu calciné des dépouilles et des monuments des générations

évanouies aient été les organes et les effets d'une vie splendide,

donnée en récompense à des âmes heureuses. Si le soleil est un monde en

fusion, cette terrible idée d'une éternelle combustion nous a-t-elle

empêchés d'y élancer nos désirs et nos rêves? Les anciennes théogonies

n'en ont-elles pas fait le séjour de légions séraphiques, et Milton n'y

a-t-il pas placé un ange fidèle et resplendissant, chargé d'entretenir

la fournaise céleste?

Nous n'irons pas si loin dans nos hypothèses; nous arracherons le voile

qui couvre la face de ces anges ou démons antérieurs à l'homme sur la

terre, hommes eux-mêmes, selon nous, et, fidèle à notre plan, nous ne

leur donnerons aucun aspect trop fantastique.

Nous ne ferons donc apparaître ni les Titans à cent bras, ni les hommes

au corps d'airain enflammé de l'île de Crète, ni les gorgones d'Hésiode,

ni les monstres à plusieurs têtes ou à têtes d'animaux des musulmans, ni

même les archanges ailés du mysticisme. Nous nous tiendrons dans de plus

humbles données, prenant l'époque où la dernière race ancienne et la

race humaine nouvelle purent se donner la main, l'une prenant possession

de la terre et de la vie, l'autre abdiquant ces deux royautés pour

l'empire céleste.

Nous serons donc préadamite? Oui, et même sans hérésie, parce que nous

supposerons qu'Adam n'est pas le premier homme, mais seulement un des

premiers hommes. L'isolerons-nous dans le paradis terrestre? Oui, par

accident et momentanément, parce que le sentiment de l'âme humaine dans

la solitude est une des faces de sa puissance ou de sa faiblesse.

Supposerons-nous, avec certains vieux chrétiens, qu'il avait reçu la

science infuse sous forme de livres tombés du ciel? Non, car en lui

accordant le don complet de la parole, nous faisons déjà beaucoup pour

le conserver dans l'état de parfaite innocence.

Et où placerons-nous son Atlantide, son bosquet primitif, son jardin de

l'Éden ou des Hespérides? Absolument où vous voudrez; car on a écrit

beaucoup de volumes pour promener le berceau de notre race du pôle nord

au centre de l'Afrique, de la mer Blanche à la Méditerranée, des rives

de la mer Caspienne à celles de l'Irlande, des cimes du Caucase à celles

de la Sardaigne, etc.

Or, comme ce n'est ni d'un Esquimau ni d'un Cafre que nous recherchons

la trace dans ce premier âge; comme c'est à un homme blanc, ou tout au

plus doré par un bienfaisant soleil, que nous voulons nous intéresser,

il nous faut admettre que cet homme, semblable à nous, est né sous une

latitude où nous pourrions naître et nous développer sans souffrance,

par conséquent dans une atmosphère souple, pure et tempérée. Ce peut

être aussi bien en Sardaigne, comme le veulent quelques-uns, que sur les

flancs des montagnes de l'Himalaya. Ce peut être aussi dans les prairies

éternelles de la Lombardie, ou sur les croupes de l'Apennin, ou encore

sous les ombrages du Latium. Qu'importe? Comme nous admettons plusieurs

berceaux différents et plusieurs groupes épars, que chacun de nous

cherche dans ces souvenirs d'avant la naissance et dans ces souvenirs de

la vie présente qui semblent s'enchaîner les uns aux autres par je ne

sais quel incompréhensible mirage. Il nous est arrivé à tous d'être

saisis, à la vue de certaines personnes, de certaines demeures et de

certains paysages, d'une vague réminiscence impossible à expliquer,

comme si un abîme de ténèbres nous séparait du moment où nous sommes et

de celui où nous avons déjà été dans des circonstances analogues. Deux

amis, deux époux qui parcourent ensemble un lieu enchanté, se demandent

et se persuadent aisément qu'ils l'ont déjà vu et déjà parcouru

ensemble, qu'ils se sont déjà aimés en ce lieu, dans un temps que leur

mémoire ne peut préciser, mais dont elle leur retrace les images

fugitives et les délicieuses émotions. Oui, nous avons tous cru

reconnaître, quelque part ou auprès de quelqu'un, notre paradis

terrestre et l'objet de notre premier amour.

Ce fut donc dans un beau climat, sous un beau ciel, que le fier et doux

enfant se trouva seul, un matin, au premier sourire de l'aube nouvelle.

Il avait dix ou douze ans, et il n'était pas nu, car il avait une mère

qui garantissait sa peau délicate de la morsure des abeilles ou du

déchirement des ronces. Sans doute il arrivait de quelque pays un peu

plus froid que celui où sa course venait de l'emporter, car il avait le

corps protégé par des peaux soyeuses de chevreaux blancs comme la neige.

Quel nom lui donnerons-nous? Alorus, Adam, Kaioumaratz, Protogonos ou

cent autres? Pour ne pas choquer les personnes qui prennent la Genèse de

Moïse au pied de la lettre, appelons ce bel enfant du doux nom d'Evenor,

qui fut révélé à Platon, puisque aussi bien nous voici dans une

Atlantide quelconque.

FIN DE L'INTRODUCTION.

EVENOR ET LEUCIPPE

I

L'AGE D'OR.

L'enfant dont notre légende fait le type, non du premier homme né sur la

terre, mais du premier qui entra dans une destinée particulière, n'avait

pas vu le jour dans le paradis terrestre. Que celui qui nous lit avec

sympathie nous aide à chercher la trace de ses premiers pas, trace

effacée dans la nuit des temps, comme celle que nos pas, à nous,

traçaient peut-être hier sur le sable.

Voici, d'après nos recherches dans le monde physique et moral, l'état de

la portion de l'humanité à laquelle appartenait notre Evenor.

C'était une peuplade sauvage, à coup sûr, si on la compare avec une

civilisation quelconque des temps plus modernes, mais très-civilisée si

la pureté des moeurs et des pensées compte pour quelque chose dans la

valeur des êtres humains. Bien que presque toute la science et presque

toute la philosophie de notre siècle aient décrété que l'homme a dû

commencer par la barbarie, nous osons présumer que non et dire:

l'enfance n'est pas la barbarie.

Les premiers hommes ne furent pas muets, à moins qu'on ne les suppose

inférieurs aux animaux, dont aucun n'est absolument muet. Ils eurent un

langage élémentaire peu compliqué, mais complet dans la limite de leurs

besoins d'affection, c'est-à-dire de domesticité et d'association. En

outre, ils ne furent pas, même dès le premier jour de leur existence,

identiquement semblables les uns aux autres dans l'ordre intellectuel.

Nous ne savons pas du tout si les animaux inférieurs sont identiquement

doués de la même dose d'_instinct_, dans une même espèce et même dans

une simple variété. Nous sommes à même de remarquer qu'entre deux

animaux domestiques, deux chevaux, par exemple, ou deux chiens, nés du

même couple, élevés de la même façon, l'un est d'un caractère tout

différent de l'autre, celui-ci plus ardent, celui-là plus éducable; l'un

doux et comme réfléchi, l'autre fantasque et comme tourmenté par le

besoin de sa liberté. Mais si nous voyons ce fait, nous ne savons rien

des autres faits analogues que la nature enveloppe d'un impénétrable

mystère. Nous ne savons pas si telle araignée file et tisse sa toile

avec plus d'adresse et de dextérité que telle autre araignée sortie du

même nid; si telle ablette fuit avec plus de prévoyance et de prestesse

qu'une autre la dent vorace du brochet. Quant à nous, comme nous ne

pouvons nous décider à laisser au hasard la gouverne d'une chose, si

petite qu'elle soit dans la création, nous voulons admettre que

l'alouette qui cache bien son nid est plus intelligente que celle qui le

laisse en vue du vautour, et que le vautour même qui découvre le nid

échappé à l'oeil d'un autre vautour est plus attentif et plus pénétrant

que celui-là.

Que cela tienne, dans l'individu, à un développement plus ou moins

parfait des organes propres à l'espèce, peu importe; les facultés

diffèrent probablement chez tous les êtres appartenant à un type, de

même que les types diffèrent les uns des autres.

A plus forte raison, les hommes durent naître plus ou moins bien doués

d'organes appropriés aux dons des diverses facultés intellectuelles. Si

on le niait, il faudrait les supposer inférieurs aux animaux. Et si l'on

niait ce que nous attribuons aux animaux, il faudrait alors admettre que

l'homme, pour leur être supérieur, a dû naître en dehors de la loi

d'identité.

L'homme n'a donc pas commencé par le mutisme, ni par l'absence

d'individualité. A peine un ou plusieurs de ces êtres nouveaux

eurent-ils fait leur apparition sur la terre, que parmi ceux-ci, ou à

côté de celui-là, apparut un être semblable à lui dans l'apparence

générale, mais plus beau de corps pour lui plaire, ou plus subtil

d'esprit pour le conseiller, ou plus aimant pour le persuader. Les

hommes ont donc été, dès le principe, éducateurs, et, sous la secrète et

invisible inspiration de Dieu, révélateurs les uns aux autres.

On a fait, dans l'antiquité, de naïves recherches pour découvrir la

langue primitive commune aux hommes nouveaux, et on s'est imaginé qu'il

devait exister quelque part une langue naturelle. Il n'y a pas de langue

particulière naturelle aux hommes, puisqu'ils ont reçu de la nature le

don de se créer à chacun une convention de langage appropriée à leurs

besoins et à leurs idées. Toute langue est donc une convention, et

l'organe de la voix et de la prononciation étant susceptible de

modifications infinies, on pourrait dire que la langue naturelle à

l'homme, c'est la langue de l'infini.

Chaque groupe d'hommes qui se trouva isolé au commencement inventa donc

sa langue, sauf à la changer, à l'étendre ou à la modifier, selon que le

groupe se grossissait d'éléments pris en dehors de lui. Ces groupes

devenant des tribus, des peuplades, des peuples, des nations, chacun

garda le langage de sa convention devenu sa coutume, avec l'heureuse

faculté de pouvoir apprendre toutes les autres langues de l'univers.

L'éducation fit ce progrès de rendre les langues communicables; mais

déjà, à la création des premiers éléments du langage, l'éducation des

hommes entre eux avait joué un grand rôle, et chacun, inventant une part

de cette manifestation, l'avait fait accepter de ceux qui l'entouraient.

On croit tout expliquer des rapides progrès de l'homme en disant que

barbare, muet, sans individualité, c'est-à-dire stupide au commencement,

il avait en lui la virtualité de tout son progrès futur. Je n'en doute

pas, puisque, de nos jours, il a encore le germe latent d'un progrès

immense à accomplir; mais il a des droits et des devoirs, ou, si l'on

veut, tout simplement des besoins naturels moraux qui se sont manifestés

à lui-même dès qu'il a commencé à vivre. Le sentiment et l'intelligence,

le coeur et l'esprit sont indivisibles chez l'homme. La première femme

qui a été mère a trouvé, dans sa sollicitude, l'intelligence de soigner

son premier-né; et si l'on nous dit que certaines femmes des tribus

sauvages pendent le leur à une branche d'arbre dans une corbeille de

joncs, le matin, pour aller à la chasse, sauf à le trouver mort de faim

ou dévoré, le soir, quand elles reviennent, croyons alors que ces

sauvages-là sont traqués par la misère ou dégradés par l'isolement au

point de ne plus pouvoir vivre dans ce que l'on appelle l'état de

nature.

L'état de nature, nous ne craignons donc pas de le réhabiliter. Vouloir

y retourner serait criminel et insensé. Ce serait transgresser la loi

divine qui ne nous y a placés que pour nous apprendre à en sortir peu à

peu. Mais refuser de s'y reporter par la pensée, comme à une situation

douce et bienfaisante, comme à un berceau doux, propre et parfumé

d'amour, c'est peut-être insulter la Providence, c'est tout au moins

douter d'elle et méconnaître l'action de Dieu à notre origine.

A notre origine, nous ne vécûmes donc pas confondus avec les animaux

comme ces boschimen dont on ne sait pas du tout l'histoire, et que l'on

a supposés gratuitement appartenir à l'état de nature. Ces sauvages

isolés, ou réunis en petits groupes, qui mangent des larves

d'insectes[9], et qui placent, dit-on, leur tanière parmi celles des

bêtes féroces dont ils ne diffèrent pas par les moeurs, n'ayant aucune

notion de la Divinité et n'étant susceptibles d'aucune culture, me

paraissent d'abord très-mal décrits par les voyageurs; car, à cette

absence de religion élémentaire, on ajoute qu'ils sont superstitieux et

croient à de bons et à de mauvais génies. Certains paysans de nos

contrées civilisées sont dans le même cas, et, par là même, les plus

grossiers attestent une certaine notion de la Divinité, bien qu'ils ne

comprennent nullement l'enseignement catholique qu'ils reçoivent.

D'ailleurs, quand tout serait vrai dans ces relations assez

contradictoires, cela ne prouverait rien, sinon que plus l'homme se

trouve isolé du mouvement des autres hommes, plus il perd des facultés

et des priviléges de l'humanité.

[9] Ce ne serait pas, à tout prendre, une preuve de barbarie bien

concluante. Dans nos colonies, des gens très-civilisés mangent avec

délices le ver palmiste.

Quant à la notion du bien et du mal retirée aux premiers hommes par

l'arrêt des inductions physiologiques et philosophiques, je ne me sens

aucun scrupule à la leur restituer. Le bien et le mal sont relatifs, je

le sais, dans l'ordre social et historique; mais cela ne prouve pas

qu'ils ne soient pas absolus dans l'état de nature. Il n'est pas besoin

d'un grand développement de l'intelligence et du raisonnement pour que

le coeur parle et nous instruise de ce qui froisse ou déchire le coeur

des autres. Un tout petit enfant, sur les genoux de sa mère, la voit

pleurer. Il ne devine pas pourquoi elle pleure, mais il voit qu'elle

pleure. Il sait que les larmes sont l'expression du chagrin ou tout au

moins de la souffrance et de la contrariété. Il s'en rend compte,

puisqu'il se sert des cris et des pleurs comme d'un langage pour

exprimer ses besoins. Il ne sait pas encore parler, donc il ne sait pas

consoler sa mère; mais il la caresse, et même il pleure avec elle par un

mouvement que vous pouvez appeler, si bon vous semble, sympathie

nerveuse, mais qui n'en est pas moins reçu et produit par sa sensibilité

morale. Encore deux ou trois ans, et cet enfant comprendra plus ou

moins, selon son degré de développement, que tout acte de désobéissance

de sa part qui afflige sa mère est mal; que tout acte contraire, qui la

réjouit et la console, est bien.

Longtemps encore, il sera emporté à faire ce mal relatif par

l'irréflexion de l'enfance; mais tout acte de sa réflexion sera une voix

de sa conscience; car la conscience est dans le coeur[10], et, du moment

que l'homme a aimé quelqu'un ou quelque chose, il a compris qu'il ne

devait pas faire souffrir cette personne ou détruire cette chose.

L'amour, qui a été mis au coeur de l'homme en même temps que la vie dans

son sein, suffit donc pour établir en lui un raisonnement qui distingue

ce qui afflige et ce qui réjouit les autres et lui-même; par conséquent,

ce qui leur est nuisible, il l'appelle mal, ce qui leur est doux, il

l'appelle bien.

[10] Je n'ai pas besoin, j'imagine, d'expliquer qu'en employant ici le

mot _coeur_, je le prends dans une acception tout intellectuelle,

qui équivaut à celle de _sentiment_.

En vérité, cela me paraît si simple, que je m'imagine entendre la

fauvette, dans son nid, gronder celui de ses petits qui prend trop

d'ébats et qui tourmente ses frères moins forts que lui; et la leçon

qu'elle lui fait quand, pour essayer son petit bec, il tire les plumes

naissantes du dernier-né. Je ne peux pas croire que, dans cette famille,

élevée dans une poignée de mousse, il n'y ait pas une certaine loi

morale de la fraternité qui s'enseigne et qui s'accepte. Encore une

fois, si cette loi existe chez les animaux, comment n'existerait-elle

pas chez l'homme? Et si elle est un rêve de ma part quant à l'oiseau qui

est dans son nid, comment refuser de l'admettre au moins quant au

berceau de l'homme? Il faut bien pourtant qu'on se décide à en faire ou

l'égal ou le supérieur des autres êtres de ce monde.

Osons aller plus loin, et disons que, chez le premier homme, l'amour

pour la femme, et, chez la première mère, l'amour pour l'enfant furent

déjà immenses de prévoyances, de délicatesses, de dévouement et

d'ardeur, en comparaison de l'amour conjugal et maternel, déjà

très-touchant et très-développé, dont les animaux sont doués par la

Providence.

Ainsi le petit Evenor avait déjà la notion du bien et du mal, et il

m'est impossible de lui supposer des parents qui ne l'eussent pas dans

une certaine mesure.

Il était né au commencement de l'âge d'or, et, par âge d'or, il m'est

impossible de ne pas entendre un état de nature digne de l'homme, fils

de Dieu.

Sa famille, si nouvelle qu'elle fût sur la terre, était déjà formée d'un

couple générateur, associé par la loi naturelle de la monogamie

volontaire; d'une couvée de jeunes frères et soeurs élevés ensemble par

une mère tendre, protégés par un père courageux et prévoyant. Et autour

de cette famille, il y en avait plusieurs autres qui vivaient de la même

façon, avec plus ou moins de prévoyance et de tendresse, car les hommes

n'étaient pas identiques et ils se distinguaient déjà les uns des

autres, s'associant plus ou moins par des sympathies particulières, mais

ne connaissant pas encore le mal à un degré bien prononcé, car

l'occasion d'être hostile à ses semblables ne pouvait résulter d'une vie

encore facile et peu compliquée.

Toutefois, cet âge d'or, cette douce innocence qui ne connaissait pas sa

propre valeur, n'était pas le paradis terrestre. La terre était jeune et

belle, et la race humaine ne s'était pas encore assez multipliée pour ne

pas pouvoir s'abriter et se nourrir aux lieux où elle avait pris

naissance. Car il ne faut pas oublier, et en ceci je suis encore en

désaccord avec les modernes, que si l'homme, arrivant nu et faible

ici-bas, s'y fût trouvé immédiatement environné de fléaux considérables,

de chances de famine, de froid intense et de bêtes féroces, ce serait un

grand hasard qu'il eût pu survivre à tant de causes de destruction,

surtout s'il était imbécile au point de ne pas connaître le _moi_ et le

_non-moi_, c'est-à-dire de ne pas se distinguer du précipice qui

engloutit, du fleuve qui noie et du tigre qui dévore. Pour qu'il ait pu

vivre et couvrir la terre de sa race, il faut absolument qu'il soit né

intelligent et que son berceau ait été placé dans des contrées douces,

aplanies, protégées contre les rigueurs des saisons par des

circonstances géographiques particulières et dépourvues de ces animaux

qui font la guerre à l'homme avec chance de succès.

C'est donc sur un de ces grands plateaux inclinés doucement et fortifiés

de toutes parts par des falaises de rochers, que je vois la famille et

la tribu d'Evenor, à demi domiciliée, à demi errante, n'ayant pas à

redouter les reptiles monstrueux et les carnassiers féroces des régions

tropicales, ne connaissant pas les foudres des volcans et la fureur des

mers, trouvant partout des fleurs et des fruits que les rigueurs de

l'hiver ne venaient pas détruire en une nuit, et n'ayant besoin d'autre

abri que celui de simples huttes de branches sous un ciel clément.

Evenor et Leucippe: Les amours de l'Âge d'Or; Légende antidéluvienne · 第 2 / 15 段