jamais en abandonner aucune aux simples évolutions de la matière. La
matière, privée du souffle de la vie spirituelle, n'existe en aucun
temps, en aucun lieu. Pierres et ossements sont encore des dépôts de vie
organique qui n'attendent que les combinaisons nécessaires (l'hymen
divin) pour servir de sanctuaires ou de foyers à l'éclosion d'une vie
nouvelle. Là où la vie est inerte, elle n'a pas cessé d'être. Elle
sommeille, ou elle attend; et que la vie repose ou s'arrête, qu'elle
s'agite mécaniquement ou qu'elle ait conscience de sa volonté, qu'elle
rêve ou qu'elle pense, qu'elle engendre ou qu'elle aime, toujours
l'amour divin plane sur elle, la résout, la remanie, la protége et la
perpétue.
Mais si l'amour divin préside sans cesse à ces évolutions de la
substance, il est difficile de concevoir que, dans une création déjà
formée, déjà plantureuse, déjà occupée par la vie organique, le type
supérieur, le type qui pense et agit librement, soit longtemps absent.
L'apparition tardive de l'homme sur la terre riche, belle et parée
d'animaux et de plantes, ne s'expliquerait que par une occupation
d'hommes antérieurs ressemblant à l'homme par les traits essentiels du
corps et de l'âme, mais appartenant cependant à une organisation dont la
force vitale se puiserait dans une autre atmosphère, dans un autre genre
d'alimentation, d'habitudes et de besoins. C'est probablement ce que
pensait saint Clément d'Alexandrie; c'est ce que pensèrent beaucoup de
savants rabbins. Enfin, c'est une croyance générale qui, raisonnée,
devint une opinion chez quelques Orientaux. Quand on leur demandait si
Dieu créerait encore des hommes nouveaux avant la fin du monde, ils
répondaient: «_Voulez-vous donc que le royaume de Dieu reste vide, et sa
puissance oisive? Dieu est créateur dans toute son éternité._»
L'erreur des poëtes théogoniques de l'antiquité fut, dira-t-on, de
supposer le règne de la vie humaine contemporain des cataclysmes de la
création, durant lesquels aucune vie organique ne pouvait subsister
ici-bas. Ils ne furent pas si insensés, ils placèrent ces êtres dans le
chaos des éléments et en firent des dieux.
Ils n'en firent pourtant pas de purs esprits[8]; ils leur supposèrent
une vie organique, corporelle, et par conséquent des passions. Leur
imagination se prêta donc à une supposition que la raison moderne,
éclairée par le progrès des sciences, ne peut pas rejeter: c'est que les
diverses combinaisons de la substance des mondes doivent produire, dans
ces mondes qui peuplent le ciel, des combinaisons variées d'organismes
et une foule d'êtres appropriés à la foule des milieux qu'elles
occupent.
[8] Le mythe des Hébreux, que nous avons soudé au christianisme, ne
fait pas non plus de ces géants, enfants de Dieu, des essences
éthérées, puisqu'il les unit aux filles des hommes. Nous ne faisons
cette remarque que pour les personnes qui prennent le mot de _géant_
à la lettre dans les livres sacrés. Il est fort contestable que ce
mot ait le sens matériel qu'on lui a longtemps attribué.
L'apparition de ces géants dans la Bible est postérieure à la
création de l'homme; elle arrive, par voie de génération, entre
l'ange et la femme; elle constitue une légende tout à fait en dehors
de notre sujet.
De cette hypothèse à celle des habitants célestes du feu, du vent et des
eaux, à la fable des Cyclopes, des Tritons et des fils d'Éole, il n'y a
qu'un pas. Seulement l'imagination se charge d'habiller à sa guise la
conséquence du principe admis par la raison. Nul astronome ne peut
affirmer que l'atmosphère embrasée du soleil soit un empêchement absolu
à l'existence d'êtres organisés vivant sur la face du soleil; seulement
ils nous disent que cette organisation ne peut être semblable à la
nôtre, et nous n'en doutons pas.
Pourquoi donc notre planète en fusion n'aurait-elle pas eu, comme les
autres astres brillants ou transparents de l'Éther, ses hommes, ses
animaux, ses anges ou ses démons, puisque la langue humaine n'a pas
d'autres noms à donner aux Uraniens inconnus de la patrie universelle?
Pourquoi la loi du progrès, que nous avons admise relativement à notre
monde, nous ferait-elle conclure que s'il y a eu des hommes avant nous,
ils devaient nous être inférieurs? Dans l'ensemble des choses, nos
progrès ne sont que relatifs, et il n'est pas prouvé que nos âmes, en
changeant d'habitat, ne seront pas momentanément châtiées de leurs
égarements par quelques pas en arrière sur l'échelle des êtres.
Je n'admets pas que nous retournions dans le corps des animaux, mais
j'admets que nous pouvons, par notre faute, descendre dans la hiérarchie
des mondes, et subir notre expiation dans le chaos douloureux de quelque
création en travail. La formation ignée de notre globe a pu être un
séjour de tumulte et d'angoisses pour d'autres Uraniens déchus et
frappés d'une peine temporaire. (Je n'en conçois pas d'éternelle dans
les desseins de la Providence.)
Quant à notre destinée ici-bas, il y a longtemps qu'on l'a comparée à un
purgatoire, et il est fort possible qu'elle ne soit pas autre chose.
Il est pourtant possible encore, car tout est possible, que l'âge du
feu, que nous avons appelé l'âge de Pluton, ait été fort brillant au
moral comme au physique, et que ces minéraux qui sont peut-être en
partie le résidu calciné des dépouilles et des monuments des générations
évanouies aient été les organes et les effets d'une vie splendide,
donnée en récompense à des âmes heureuses. Si le soleil est un monde en
fusion, cette terrible idée d'une éternelle combustion nous a-t-elle
empêchés d'y élancer nos désirs et nos rêves? Les anciennes théogonies
n'en ont-elles pas fait le séjour de légions séraphiques, et Milton n'y
a-t-il pas placé un ange fidèle et resplendissant, chargé d'entretenir
la fournaise céleste?
Nous n'irons pas si loin dans nos hypothèses; nous arracherons le voile
qui couvre la face de ces anges ou démons antérieurs à l'homme sur la
terre, hommes eux-mêmes, selon nous, et, fidèle à notre plan, nous ne
leur donnerons aucun aspect trop fantastique.
Nous ne ferons donc apparaître ni les Titans à cent bras, ni les hommes
au corps d'airain enflammé de l'île de Crète, ni les gorgones d'Hésiode,
ni les monstres à plusieurs têtes ou à têtes d'animaux des musulmans, ni
même les archanges ailés du mysticisme. Nous nous tiendrons dans de plus
humbles données, prenant l'époque où la dernière race ancienne et la
race humaine nouvelle purent se donner la main, l'une prenant possession
de la terre et de la vie, l'autre abdiquant ces deux royautés pour
l'empire céleste.
Nous serons donc préadamite? Oui, et même sans hérésie, parce que nous
supposerons qu'Adam n'est pas le premier homme, mais seulement un des
premiers hommes. L'isolerons-nous dans le paradis terrestre? Oui, par
accident et momentanément, parce que le sentiment de l'âme humaine dans
la solitude est une des faces de sa puissance ou de sa faiblesse.
Supposerons-nous, avec certains vieux chrétiens, qu'il avait reçu la
science infuse sous forme de livres tombés du ciel? Non, car en lui
accordant le don complet de la parole, nous faisons déjà beaucoup pour
le conserver dans l'état de parfaite innocence.
Et où placerons-nous son Atlantide, son bosquet primitif, son jardin de
l'Éden ou des Hespérides? Absolument où vous voudrez; car on a écrit
beaucoup de volumes pour promener le berceau de notre race du pôle nord
au centre de l'Afrique, de la mer Blanche à la Méditerranée, des rives
de la mer Caspienne à celles de l'Irlande, des cimes du Caucase à celles
de la Sardaigne, etc.
Or, comme ce n'est ni d'un Esquimau ni d'un Cafre que nous recherchons
la trace dans ce premier âge; comme c'est à un homme blanc, ou tout au
plus doré par un bienfaisant soleil, que nous voulons nous intéresser,
il nous faut admettre que cet homme, semblable à nous, est né sous une
latitude où nous pourrions naître et nous développer sans souffrance,
par conséquent dans une atmosphère souple, pure et tempérée. Ce peut
être aussi bien en Sardaigne, comme le veulent quelques-uns, que sur les
flancs des montagnes de l'Himalaya. Ce peut être aussi dans les prairies
éternelles de la Lombardie, ou sur les croupes de l'Apennin, ou encore
sous les ombrages du Latium. Qu'importe? Comme nous admettons plusieurs
berceaux différents et plusieurs groupes épars, que chacun de nous
cherche dans ces souvenirs d'avant la naissance et dans ces souvenirs de
la vie présente qui semblent s'enchaîner les uns aux autres par je ne
sais quel incompréhensible mirage. Il nous est arrivé à tous d'être
saisis, à la vue de certaines personnes, de certaines demeures et de
certains paysages, d'une vague réminiscence impossible à expliquer,
comme si un abîme de ténèbres nous séparait du moment où nous sommes et
de celui où nous avons déjà été dans des circonstances analogues. Deux
amis, deux époux qui parcourent ensemble un lieu enchanté, se demandent
et se persuadent aisément qu'ils l'ont déjà vu et déjà parcouru
ensemble, qu'ils se sont déjà aimés en ce lieu, dans un temps que leur
mémoire ne peut préciser, mais dont elle leur retrace les images
fugitives et les délicieuses émotions. Oui, nous avons tous cru
reconnaître, quelque part ou auprès de quelqu'un, notre paradis
terrestre et l'objet de notre premier amour.
Ce fut donc dans un beau climat, sous un beau ciel, que le fier et doux
enfant se trouva seul, un matin, au premier sourire de l'aube nouvelle.
Il avait dix ou douze ans, et il n'était pas nu, car il avait une mère
qui garantissait sa peau délicate de la morsure des abeilles ou du
déchirement des ronces. Sans doute il arrivait de quelque pays un peu
plus froid que celui où sa course venait de l'emporter, car il avait le
corps protégé par des peaux soyeuses de chevreaux blancs comme la neige.
Quel nom lui donnerons-nous? Alorus, Adam, Kaioumaratz, Protogonos ou
cent autres? Pour ne pas choquer les personnes qui prennent la Genèse de
Moïse au pied de la lettre, appelons ce bel enfant du doux nom d'Evenor,
qui fut révélé à Platon, puisque aussi bien nous voici dans une
Atlantide quelconque.
FIN DE L'INTRODUCTION.
EVENOR ET LEUCIPPE
I
L'AGE D'OR.
L'enfant dont notre légende fait le type, non du premier homme né sur la
terre, mais du premier qui entra dans une destinée particulière, n'avait
pas vu le jour dans le paradis terrestre. Que celui qui nous lit avec
sympathie nous aide à chercher la trace de ses premiers pas, trace
effacée dans la nuit des temps, comme celle que nos pas, à nous,
traçaient peut-être hier sur le sable.
Voici, d'après nos recherches dans le monde physique et moral, l'état de
la portion de l'humanité à laquelle appartenait notre Evenor.
C'était une peuplade sauvage, à coup sûr, si on la compare avec une
civilisation quelconque des temps plus modernes, mais très-civilisée si
la pureté des moeurs et des pensées compte pour quelque chose dans la
valeur des êtres humains. Bien que presque toute la science et presque
toute la philosophie de notre siècle aient décrété que l'homme a dû
commencer par la barbarie, nous osons présumer que non et dire:
l'enfance n'est pas la barbarie.
Les premiers hommes ne furent pas muets, à moins qu'on ne les suppose
inférieurs aux animaux, dont aucun n'est absolument muet. Ils eurent un
langage élémentaire peu compliqué, mais complet dans la limite de leurs
besoins d'affection, c'est-à-dire de domesticité et d'association. En
outre, ils ne furent pas, même dès le premier jour de leur existence,
identiquement semblables les uns aux autres dans l'ordre intellectuel.
Nous ne savons pas du tout si les animaux inférieurs sont identiquement
doués de la même dose d'_instinct_, dans une même espèce et même dans
une simple variété. Nous sommes à même de remarquer qu'entre deux
animaux domestiques, deux chevaux, par exemple, ou deux chiens, nés du
même couple, élevés de la même façon, l'un est d'un caractère tout
différent de l'autre, celui-ci plus ardent, celui-là plus éducable; l'un
doux et comme réfléchi, l'autre fantasque et comme tourmenté par le
besoin de sa liberté. Mais si nous voyons ce fait, nous ne savons rien
des autres faits analogues que la nature enveloppe d'un impénétrable
mystère. Nous ne savons pas si telle araignée file et tisse sa toile
avec plus d'adresse et de dextérité que telle autre araignée sortie du
même nid; si telle ablette fuit avec plus de prévoyance et de prestesse
qu'une autre la dent vorace du brochet. Quant à nous, comme nous ne
pouvons nous décider à laisser au hasard la gouverne d'une chose, si
petite qu'elle soit dans la création, nous voulons admettre que
l'alouette qui cache bien son nid est plus intelligente que celle qui le
laisse en vue du vautour, et que le vautour même qui découvre le nid
échappé à l'oeil d'un autre vautour est plus attentif et plus pénétrant
que celui-là.
Que cela tienne, dans l'individu, à un développement plus ou moins
parfait des organes propres à l'espèce, peu importe; les facultés
diffèrent probablement chez tous les êtres appartenant à un type, de
même que les types diffèrent les uns des autres.
A plus forte raison, les hommes durent naître plus ou moins bien doués
d'organes appropriés aux dons des diverses facultés intellectuelles. Si
on le niait, il faudrait les supposer inférieurs aux animaux. Et si l'on
niait ce que nous attribuons aux animaux, il faudrait alors admettre que
l'homme, pour leur être supérieur, a dû naître en dehors de la loi
d'identité.
L'homme n'a donc pas commencé par le mutisme, ni par l'absence
d'individualité. A peine un ou plusieurs de ces êtres nouveaux
eurent-ils fait leur apparition sur la terre, que parmi ceux-ci, ou à
côté de celui-là, apparut un être semblable à lui dans l'apparence
générale, mais plus beau de corps pour lui plaire, ou plus subtil
d'esprit pour le conseiller, ou plus aimant pour le persuader. Les
hommes ont donc été, dès le principe, éducateurs, et, sous la secrète et
invisible inspiration de Dieu, révélateurs les uns aux autres.
On a fait, dans l'antiquité, de naïves recherches pour découvrir la
langue primitive commune aux hommes nouveaux, et on s'est imaginé qu'il
devait exister quelque part une langue naturelle. Il n'y a pas de langue
particulière naturelle aux hommes, puisqu'ils ont reçu de la nature le
don de se créer à chacun une convention de langage appropriée à leurs
besoins et à leurs idées. Toute langue est donc une convention, et
l'organe de la voix et de la prononciation étant susceptible de
modifications infinies, on pourrait dire que la langue naturelle à
l'homme, c'est la langue de l'infini.
Chaque groupe d'hommes qui se trouva isolé au commencement inventa donc
sa langue, sauf à la changer, à l'étendre ou à la modifier, selon que le
groupe se grossissait d'éléments pris en dehors de lui. Ces groupes
devenant des tribus, des peuplades, des peuples, des nations, chacun
garda le langage de sa convention devenu sa coutume, avec l'heureuse
faculté de pouvoir apprendre toutes les autres langues de l'univers.
L'éducation fit ce progrès de rendre les langues communicables; mais
déjà, à la création des premiers éléments du langage, l'éducation des
hommes entre eux avait joué un grand rôle, et chacun, inventant une part
de cette manifestation, l'avait fait accepter de ceux qui l'entouraient.
On croit tout expliquer des rapides progrès de l'homme en disant que
barbare, muet, sans individualité, c'est-à-dire stupide au commencement,
il avait en lui la virtualité de tout son progrès futur. Je n'en doute
pas, puisque, de nos jours, il a encore le germe latent d'un progrès
immense à accomplir; mais il a des droits et des devoirs, ou, si l'on
veut, tout simplement des besoins naturels moraux qui se sont manifestés
à lui-même dès qu'il a commencé à vivre. Le sentiment et l'intelligence,
le coeur et l'esprit sont indivisibles chez l'homme. La première femme
qui a été mère a trouvé, dans sa sollicitude, l'intelligence de soigner
son premier-né; et si l'on nous dit que certaines femmes des tribus
sauvages pendent le leur à une branche d'arbre dans une corbeille de
joncs, le matin, pour aller à la chasse, sauf à le trouver mort de faim
ou dévoré, le soir, quand elles reviennent, croyons alors que ces
sauvages-là sont traqués par la misère ou dégradés par l'isolement au
point de ne plus pouvoir vivre dans ce que l'on appelle l'état de
nature.
L'état de nature, nous ne craignons donc pas de le réhabiliter. Vouloir
y retourner serait criminel et insensé. Ce serait transgresser la loi
divine qui ne nous y a placés que pour nous apprendre à en sortir peu à
peu. Mais refuser de s'y reporter par la pensée, comme à une situation
douce et bienfaisante, comme à un berceau doux, propre et parfumé
d'amour, c'est peut-être insulter la Providence, c'est tout au moins
douter d'elle et méconnaître l'action de Dieu à notre origine.
A notre origine, nous ne vécûmes donc pas confondus avec les animaux
comme ces boschimen dont on ne sait pas du tout l'histoire, et que l'on
a supposés gratuitement appartenir à l'état de nature. Ces sauvages
isolés, ou réunis en petits groupes, qui mangent des larves
d'insectes[9], et qui placent, dit-on, leur tanière parmi celles des
bêtes féroces dont ils ne diffèrent pas par les moeurs, n'ayant aucune
notion de la Divinité et n'étant susceptibles d'aucune culture, me
paraissent d'abord très-mal décrits par les voyageurs; car, à cette
absence de religion élémentaire, on ajoute qu'ils sont superstitieux et
croient à de bons et à de mauvais génies. Certains paysans de nos
contrées civilisées sont dans le même cas, et, par là même, les plus
grossiers attestent une certaine notion de la Divinité, bien qu'ils ne
comprennent nullement l'enseignement catholique qu'ils reçoivent.
D'ailleurs, quand tout serait vrai dans ces relations assez
contradictoires, cela ne prouverait rien, sinon que plus l'homme se
trouve isolé du mouvement des autres hommes, plus il perd des facultés
et des priviléges de l'humanité.
[9] Ce ne serait pas, à tout prendre, une preuve de barbarie bien
concluante. Dans nos colonies, des gens très-civilisés mangent avec
délices le ver palmiste.
Quant à la notion du bien et du mal retirée aux premiers hommes par
l'arrêt des inductions physiologiques et philosophiques, je ne me sens
aucun scrupule à la leur restituer. Le bien et le mal sont relatifs, je
le sais, dans l'ordre social et historique; mais cela ne prouve pas
qu'ils ne soient pas absolus dans l'état de nature. Il n'est pas besoin
d'un grand développement de l'intelligence et du raisonnement pour que
le coeur parle et nous instruise de ce qui froisse ou déchire le coeur
des autres. Un tout petit enfant, sur les genoux de sa mère, la voit
pleurer. Il ne devine pas pourquoi elle pleure, mais il voit qu'elle
pleure. Il sait que les larmes sont l'expression du chagrin ou tout au
moins de la souffrance et de la contrariété. Il s'en rend compte,
puisqu'il se sert des cris et des pleurs comme d'un langage pour
exprimer ses besoins. Il ne sait pas encore parler, donc il ne sait pas
consoler sa mère; mais il la caresse, et même il pleure avec elle par un
mouvement que vous pouvez appeler, si bon vous semble, sympathie
nerveuse, mais qui n'en est pas moins reçu et produit par sa sensibilité
morale. Encore deux ou trois ans, et cet enfant comprendra plus ou
moins, selon son degré de développement, que tout acte de désobéissance
de sa part qui afflige sa mère est mal; que tout acte contraire, qui la
réjouit et la console, est bien.
Longtemps encore, il sera emporté à faire ce mal relatif par
l'irréflexion de l'enfance; mais tout acte de sa réflexion sera une voix
de sa conscience; car la conscience est dans le coeur[10], et, du moment
que l'homme a aimé quelqu'un ou quelque chose, il a compris qu'il ne
devait pas faire souffrir cette personne ou détruire cette chose.
L'amour, qui a été mis au coeur de l'homme en même temps que la vie dans
son sein, suffit donc pour établir en lui un raisonnement qui distingue
ce qui afflige et ce qui réjouit les autres et lui-même; par conséquent,
ce qui leur est nuisible, il l'appelle mal, ce qui leur est doux, il
l'appelle bien.
[10] Je n'ai pas besoin, j'imagine, d'expliquer qu'en employant ici le
mot _coeur_, je le prends dans une acception tout intellectuelle,
qui équivaut à celle de _sentiment_.
En vérité, cela me paraît si simple, que je m'imagine entendre la
fauvette, dans son nid, gronder celui de ses petits qui prend trop
d'ébats et qui tourmente ses frères moins forts que lui; et la leçon
qu'elle lui fait quand, pour essayer son petit bec, il tire les plumes
naissantes du dernier-né. Je ne peux pas croire que, dans cette famille,
élevée dans une poignée de mousse, il n'y ait pas une certaine loi
morale de la fraternité qui s'enseigne et qui s'accepte. Encore une
fois, si cette loi existe chez les animaux, comment n'existerait-elle
pas chez l'homme? Et si elle est un rêve de ma part quant à l'oiseau qui
est dans son nid, comment refuser de l'admettre au moins quant au
berceau de l'homme? Il faut bien pourtant qu'on se décide à en faire ou
l'égal ou le supérieur des autres êtres de ce monde.
Osons aller plus loin, et disons que, chez le premier homme, l'amour
pour la femme, et, chez la première mère, l'amour pour l'enfant furent
déjà immenses de prévoyances, de délicatesses, de dévouement et
d'ardeur, en comparaison de l'amour conjugal et maternel, déjà
très-touchant et très-développé, dont les animaux sont doués par la
Providence.
Ainsi le petit Evenor avait déjà la notion du bien et du mal, et il
m'est impossible de lui supposer des parents qui ne l'eussent pas dans
une certaine mesure.
Il était né au commencement de l'âge d'or, et, par âge d'or, il m'est
impossible de ne pas entendre un état de nature digne de l'homme, fils
de Dieu.
Sa famille, si nouvelle qu'elle fût sur la terre, était déjà formée d'un
couple générateur, associé par la loi naturelle de la monogamie
volontaire; d'une couvée de jeunes frères et soeurs élevés ensemble par
une mère tendre, protégés par un père courageux et prévoyant. Et autour
de cette famille, il y en avait plusieurs autres qui vivaient de la même
façon, avec plus ou moins de prévoyance et de tendresse, car les hommes
n'étaient pas identiques et ils se distinguaient déjà les uns des
autres, s'associant plus ou moins par des sympathies particulières, mais
ne connaissant pas encore le mal à un degré bien prononcé, car
l'occasion d'être hostile à ses semblables ne pouvait résulter d'une vie
encore facile et peu compliquée.
Toutefois, cet âge d'or, cette douce innocence qui ne connaissait pas sa
propre valeur, n'était pas le paradis terrestre. La terre était jeune et
belle, et la race humaine ne s'était pas encore assez multipliée pour ne
pas pouvoir s'abriter et se nourrir aux lieux où elle avait pris
naissance. Car il ne faut pas oublier, et en ceci je suis encore en
désaccord avec les modernes, que si l'homme, arrivant nu et faible
ici-bas, s'y fût trouvé immédiatement environné de fléaux considérables,
de chances de famine, de froid intense et de bêtes féroces, ce serait un
grand hasard qu'il eût pu survivre à tant de causes de destruction,
surtout s'il était imbécile au point de ne pas connaître le _moi_ et le
_non-moi_, c'est-à-dire de ne pas se distinguer du précipice qui
engloutit, du fleuve qui noie et du tigre qui dévore. Pour qu'il ait pu
vivre et couvrir la terre de sa race, il faut absolument qu'il soit né
intelligent et que son berceau ait été placé dans des contrées douces,
aplanies, protégées contre les rigueurs des saisons par des
circonstances géographiques particulières et dépourvues de ces animaux
qui font la guerre à l'homme avec chance de succès.
C'est donc sur un de ces grands plateaux inclinés doucement et fortifiés
de toutes parts par des falaises de rochers, que je vois la famille et
la tribu d'Evenor, à demi domiciliée, à demi errante, n'ayant pas à
redouter les reptiles monstrueux et les carnassiers féroces des régions
tropicales, ne connaissant pas les foudres des volcans et la fureur des
mers, trouvant partout des fleurs et des fruits que les rigueurs de
l'hiver ne venaient pas détruire en une nuit, et n'ayant besoin d'autre
abri que celui de simples huttes de branches sous un ciel clément.