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EVENOR ET LEUCIPPE

LES AMOURS

DE L'AGE D'OR

LEGENDE ANTÉDILUVIENNE

PAR

GEORGE SAND

PARIS

COLLECTION HETZEL

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS

RUE VIVIENNE, 2 BIS

1861

Tous droits réservés.

PARIS.--IMPRIMERIE J. CLAYE, RUE SAINT-BENOIT, 7

PRÉFACE

En général, une préface est destinée à faire ressortir, le plus

modestement que l'on peut, les qualités du livre que l'on présente au

lecteur. Il serait mieux entendu de lui en signaler tous les défauts;

dûment averti, il en serait mieux disposé à l'indulgence.

Je vais essayer de cette méthode en disant qu'_Evenor et Leucippe_ n'est

ni une histoire, ni un roman, ni un poëme proprement dit; que le livre

est peut-être fort prosaïque pour ceux qui ne voudraient y trouver

qu'une fantaisie, et très-osé pour ceux qui le prendraient trop au

sérieux. C'est comme le discours préliminaire, sous forme de récit, d'un

ouvrage que j'avais entrepris et auquel je n'ai pas tout à fait renoncé:

ouvrage qui serait, à la fois, le roman et l'histoire de l'amour à

travers tous les âges de l'humanité. Par amour, je n'entendrais pas

seulement l'attrait réciproque des sexes, mais tous les grands amours;

et, pour commencer, le conte d'_Evenor et Leucippe_ est tout aussi bien

le développement du sentiment maternel que celui du sentiment conjugal.

Voulant faire les choses en conscience, j'ai dû remonter à la

manifestation du premier amour intellectuel dont les mythes anciens nous

ont transmis la légende, et, trouvant que celle d'Adam et Ève avait été

surabondamment amplifiée et commentée, j'ai choisi des types moins

arbitraires. Les motifs de ce choix, comme ceux des inductions

romanesques auxquelles je me suis abandonnée avec une complaisance que

le lecteur ne partagera peut-être pas, on les trouvera à travers le

livre, et c'est encore là un des défauts que je dois signaler à la

critique pour faciliter son travail, et au lecteur pour l'engager à la

patience.

George Sand.

Nohant, 25 août 1855.

LES AMOURS

DE

L'AGE D'OR

LÉGENDE ANTÉDILUVIENNE

INTRODUCTION.

LA CRÉATION.

Au sein du puissant univers, la rencontre des nuées cométaires engendra

un corps brûlant qui roula aussitôt dans les abîmes du ciel, obéissant

aux lois qu'il y rencontra, lois éternelles, dont les accidents les plus

formidables à nos yeux ne sont que les conséquences nécessaires d'un

ordre préétabli, infini, éternel dans son ensemble.

La suprême loi de l'univers, c'est la vie. Le dispensateur infatigable

de cette vie sans repos et sans limites, c'est Dieu. Donner la vie est

un acte d'amour. Dieu est donc le foyer universel de l'amour infini.

Ces dépôts, éléments ou débris de matière cosmique qu'on appelle

nébuleuses, comètes, astéroïdes, etc., sont comme la poussière créatrice

des mondes. Le nôtre en est une condensation et une combinaison

quelconque. Leur approche épouvante les hommes, et pourtant la vie est

dans le sein de ces foyers mystérieux répandus dans l'espace.

Ce monde, un des plus petits de ceux qui peuplent l'infini, vécut donc

d'une vitalité brûlante, dès l'instant où il prit une marche régulière

dans ces champs de l'Éther où sa route venait de lui être imposée. Une

masse de substances en fusion s'étreignant et se dévorant sans cesse,

tel fut le théâtre du gigantesque incendie qui, durant _des chaînes de

siècles véritablement démesurées_, apparut dans les plaines du ciel,

comme un imperceptible flambeau, étoile ou comète, pour les habitants

des autres mondes.

Révélation ou induction, les mythes des anciens ont une grande

profondeur. La vision de l'enfer a eu sa réalité ici-bas. Le règne de

Pluton n'est pas un vain rêve. Relégué au fond des entrailles de la

terre, le sombre esprit du feu rugit encore par la bouche des volcans:

mais il a possédé l'empire de notre monde, il a plané à sa surface, il a

fait corps avec lui; il y a versé des torrents de flammes, il y a

promené ses torches fumantes et soufflé ses gaz méphitiques. Soufre et

bitume, foudres et brasiers, amalgame ou liquéfaction de métaux,

tonnerres effroyables, essor de nuées ténébreuses chassées au loin par

les flammes dévorantes, effervescence sans frein du principe chimique,

voilà ce qu'attestent les vestiges de ce premier âge de la terre.

Était-ce donc là la vie? C'était la _vitalité minérale_, la création de

la charpente osseuse d'un monde destiné à appeler la vie dans son sein:

donc c'était déjà la vie.

Un second âge transforme radicalement en apparence le destin de cette

planète; mais il ne fait réellement que le modifier. Le principe

chimique va être refréné fatalement par ses propres résultats. Ainsi que

le combustible se vitrifie dans la fournaise, la masse incandescente

s'est solidifiée et un peu refroidie à la surface, et les

incommensurables masses de fumée que l'ardeur du feu refoulait dans les

zones supérieures de l'atmosphère vont s'épancher en pluies diluviennes

sur le sol encore brûlant.

C'est le règne de Neptune, c'est la lutte prodigieuse des océans qui se

forment, avec les forces plutoniennes qui se débattent et se tordent, en

proie à une longue agonie, une agonie de _plusieurs centaines de mille

ans_. C'est l'époque de ces volcans sous-marins dont notre sol porte

encore des traces si frappantes, l'époque des flots bouillonnants

précipités sur le brasier qui siffle en s'éteignant peu à peu. Longtemps

encore l'eau est ardente et les bassins des mers ne sont que d'immenses

bouilloires. La terre tremble sous des chocs prodigieux, se fend,

s'éclate et vomit ses entrailles.

Qu'est-ce donc que cet épouvantable combat de deux éléments en apparence

acharnés à la destruction l'un de l'autre? Est-ce la lutte parricide de

l'esprit des eaux né de l'esprit du feu, et de l'esprit du feu refusant

l'empire de la terre à cette puissance nouvelle échappée de son propre

sein?

Non, ce cataclysme, dont l'imagination de l'homme ne peut embrasser

l'horreur et la durée (à peine perceptible peut-être dans les archives

du ciel), ce n'est ni un chaos ni une destruction, c'est un hyménée,

c'est un acte de l'amour divin, et le rugissement qui plane sur cette

couche brûlante, c'est l'hymne nuptial de la matière qui émet et reçoit

le principe d'un nouvel élément de vie.

Oui, c'est la vie organique qui s'élabore et qui lentement surgit sur la

terre nouvelle. Les protubérances volcaniques que les eaux n'ont pu

engloutir se dégagent peu à peu à mesure que les cataractes du ciel

s'épuisent. Les mers tendent à s'asseoir dans leurs bassins refroidis,

les continents futurs apparaissent à la surface des eaux comme des îles

dont chaque heure de la création voit agrandir imperceptiblement la

surface.

La cendre et la fange, toutes les substances en dissolution, longtemps

agitées et promenées dans les flots troublés, se précipitent ou

adhèrent. La végétation s'éveille, d'abord muette et mystérieuse au sein

des mers, seul réceptacle assez refroidi pour la favoriser,

insensiblement épanouie à la surface de la terre.

Au règne des plantes aquatiques, «des lichens, des mousses, des fucoïdes

et des autres végétaux des prairies de l'Océan,» succède le règne des

fougères «et de toutes les fastueuses arborescences» que brise

aujourd'hui la pioche du mineur.

En même temps que la plante, l'animal commence à respirer. Un même

principe, principe dès lors nouveau sur la terre, puisqu'il est la

combinaison et comme l'enfantement de ceux qui l'ont précédé, appelle le

développement des divers modes de la vie. Les premiers êtres «flottent

entre la végétation et l'animalité.» Ébauche primitive de la création

organique, les zoophytes et les mollusques voient peu à peu surgir

autour d'eux les premiers poissons, et au-dessus des poissons, les

premiers ovipares «vont vivre à découvert sous le ciel.»

L'embryon est formé, un âge nouveau se prépare; des types élémentaires

s'agitent déjà dans l'humide et dans le sec. Par une progression

continue, le règne de Pan s'établit sur la terre, devenue non pas le

plus vaste, mais le plus intéressant réceptacle de la vie perfectible

ici-bas.

Durant ce troisième âge, les mammifères paraissent, «ils animent par

leurs ébats les savanes et les immenses forêts des deux mondes.» Une

multitude de types, de mieux en mieux organisés, s'enchaînent dans une

échelle de combinaisons progressives, depuis l'animalcule impétueux et

vorace qui s'agite dans la goutte d'eau, jusque l'éléphant dont le large

et paisible front abrite des instincts merveilleux, peut-être des

rudiments de pensée, de mémoire et de prévoyance.

Avant d'assister par l'imagination (elle seule peut éclairer pour nous

une pareille scène) à l'éclosion de la vie humaine sur notre planète,

tâchons de nous faire une idée de cette opération de la nature qui

transforme le principe vital de type en type, comme l'alchimiste

transmuait les métaux de creuset en creuset.

Je dis: tâchons de nous en faire une idée; je ne dis pas: tâchons d'en

surprendre le spectacle. Il échappera toujours à l'appréciation de nos

sens, car c'est un mystère complétement divin, un de ces mystères dont

la vraie religion nous permet de rechercher les causes et les fins, mais

dont l'athéisme le plus froidement attentif ne surprendra jamais le fait

palpable.

Le croyant ne l'expliquera pas davantage; mais le croyant aveugle n'y

regardera même pas, tandis que le croyant qui veut croire davantage y

regardera de tous ses yeux; car plus il y regardera, plus il se

convaincra que si tout miracle n'est qu'un fait naturel, par la même

raison, le moindre des faits de la nature est un miracle sublime de

l'auteur de la nature.

Prenez une de ces fleurs que l'on appelle papilionacées, et regardez un

papillon. N'est-ce pas le même plan qui a présidé à la structure de ces

deux êtres? Regardez vingt ou trente fleurs au hasard, vous trouverez

vingt ou trente insectes qui leur ressemblent comme couleur ou comme

forme. Certains rapprochements seront même si frappants,

l'ophrys-mouche, la mouche-feuille, etc., que vous hésiterez entre

l'animal et le végétal.

Les ailes supérieures et les pattes d'une sauterelle sont des feuilles

de blé et des brins d'herbe ajustés sur un corps qui, lui-même,

ressemble à un épi de graminée. Les observateurs sont souvent frappés de

ces analogies, et les naturalistes aiment à se persuader que la nature a

revêtu certains êtres d'une livrée semblable à celle des milieux qu'ils

habitent pour les aider à se dérober à l'oeil perçant de leurs ennemis.

Cette explication est naïve, mais n'y en a-t-il pas une plus profonde

qui se présente à la pensée? Ces formes et ces couleurs qui se sont

imprimées à la substance universelle, pour faire d'abord une plante

organisée et ensuite un être mieux organisé encore qui se nourrit dans

son sein ou qui voltige dans l'air avec ses parfums, n'est-ce pas une

idée produisant une idée plus parfaite, un résultat intellectuel se

complétant dans un résultat intellectuel plus complet?

Pourtant ce papillon, qui semble s'être détaché de la branche comme une

fleur tout à coup animée et prenant son vol, n'a pas été engendré par

cette fleur qui reste à jamais immobile sur sa tige. L'un est bien la

conséquence de l'autre, mais il n'en est pas le produit. Ce n'est pas le

pollen de la plante qui a donné naissance à cet être découpé comme sa

feuille ou nuancé comme sa corolle. La semence du végétal ne s'est pas

convertie en oeuf d'insecte que le soleil s'est chargé de faire éclore.

Cela n'est pas, cela ne se peut pas, cela ne s'est jamais produit.

Il faut donc se garder de croire qu'aucun type soit le moule palpable

d'un autre type. Le seul moule, c'est celui où la nature, c'est-à-dire

la substance, mise en mouvement par la pensée divine, a jeté

successivement toutes ses épreuves, modifiant le moule même après chaque

type, mais d'une manière si délicatement progressive, que, d'un type à

l'autre, on suit l'enchaînement de l'idée, bien que, du point de départ,

un caillou, je suppose, jusqu'au point du dernier résultat, l'homme, il

y ait un abîme de siècles et un abîme de dissemblances.

Tel est le divin procédé de la nature. La Genèse nous dit que Dieu opéra

autrement, et qu'en six jours il fit l'univers; les jours de la Genèse

sont de vastes allégories pour quiconque veut conserver le respect

qu'inspire un monument de la foi de nos pères. Mais Dieu, qui ne nous a

pas révélé l'âge de l'univers, a du moins écrit lui-même la Genèse de

notre planète dans les entrailles de cette même planète; et, à cette

lettre morte, celui qui ne se repose jamais, parce que l'amour infini ne

connaît point la lassitude, a fait succéder sans lacune la lettre

vivante de la création vivante.

Les philosophes du siècle dernier, repoussant à la fois la superstition

folle et la foi sérieuse, se sont demandé avec quoi Dieu avait créé le

monde, disant qu'avec rien Dieu même ne pouvait pas faire quelque chose.

Ils avaient raison: Dieu ne fait pas l'impossible, parce que devant

celui qui sait tout, l'impossible n'existe pas.

Dieu n'a pas fait quelque chose avec rien, parce que le _rien_ des

philosophes railleurs n'existe pas. Quel est donc le coin grand comme

l'ongle dans ce vaste univers où il n'y ait _rien_? Ouvrez le champ de

l'infini à la science, ou seulement à la poésie, à la rêverie de

l'homme, et elles y chercheront en vain le vide et le néant. Ces trois

mots: _vide_, _néant_, _rien_, ne sont que des mots destinés dans la

langue de l'homme à exprimer les bornes relatives de son savoir et de sa

puissance. Quand vous croyez avoir la main vide, elle est encore pleine

d'atomes insaisissables dont chacun est un monde. Lorsque, dans le

sommeil, votre cerveau est vide de jugement, il est encore rempli de

songes et d'images.

Ce n'est donc pas de rien et avec rien, c'est avec _tout_, puisque c'est

avec la substance universelle animée par l'amour infini, que Dieu,

passant d'un type à l'autre, a créé tous les types s'enchaînant les uns

aux autres, sans pour cela émaner les uns des autres par la génération.

Chaque espèce créée doit se reproduire _dans son espèce_, dit la Genèse.

Si c'est ainsi que l'on veut entendre ce texte, il est formel, il est

absolu, et c'est ainsi, pour notre part, que nous l'entendons.

On verra tout à l'heure pourquoi nous insistons nous-même de tout notre

pouvoir sur ce procédé du divin artiste; procédé mystérieux, il est

vrai, et dont l'opération est tout à fait inconnue à l'homme, mais qui

n'en est pas moins inébranlable, comme l'homme peut s'en convaincre par

lui-même.

En effet, l'homme essaye à son tour de créer des êtres nouveaux en

modifiant ceux qui servent à ses besoins ou à ses plaisirs. L'industrie

humaine fait éclore, par la greffe et le croisement, des variétés de

fruits, de fleurs ou d'animaux que le jardin de l'Éden n'a point offerts

aux regards des premiers hommes; mais ces résultats de l'art sont

éphémères. Il faut les entretenir par les soins de la vie domestique,

sinon la nature reprend ses droits, la plante et le bétail dégénèrent

rapidement, la variété artificielle s'efface et le type sauvage reparaît

dans toute sa puissance. Le procédé de l'homme, tout ingénieux et savant

qu'il est, n'atteint donc jamais les sources du grand fleuve de la vie,

et s'il en détourne un instant de légers filets, pour peu qu'il cesse de

les contenir dans sa main, il les voit retourner avidement à leur lit

naturel. Que l'homme ne se demande donc pas comment de rien Dieu fait

quelque chose; qu'il se demande plutôt comment de quelque chose l'homme

ne peut rien faire qui ait le cachet ineffaçable de l'oeuvre de Dieu.

Disons quelle est l'importante conséquence de ce principe, car, bien que

l'apparition de l'homme sur la terre caractérise, après de nouvelles

chaînes de siècles incommensurables, un âge nouveau, l'âge que le

philosophe[1] dont nous adoptons la division nomme l'âge de _Jupiter,

père des humains_; bien que l'apparition de ce nouvel être tende à

modifier la face des choses d'ici-bas, la gradation a été si peu

sensible, que c'est dans le même regard, étendu sur la chaîne entière

des êtres, que nous devons apprécier la perfection de ses derniers

résultats. Disons donc à quoi nous avons voulu répondre en distinguant

l'enchaînement de la _création_ de celui de la _génération_.

[1] Jean Reynaud. Voyez _Ciel et Terre_.

L'homme n'est-il pas le fils du singe? Voilà ce que les esprits un peu

initiés aux nouveaux systèmes de l'histoire naturelle demandent avec une

inquiète ironie aux experts dans cette science. Et certains de ces

experts hésitent à répondre, entraînés par le réalisme de leurs

observations à dire oui, mais attristés, effrayés de la conséquence

ignoble et révoltante de leur assertion.

Eh bien, ce n'est pas aux naturalistes proprement dits à résoudre la

question horrible; c'est aux savants qui ont étudié la nature en

observateurs, en anatomistes, en philosophes, en artistes, en

métaphysiciens et en moralistes. Écoutez ces grands esprits: ils vous

diront que l'homme est vraiment le fils de Dieu, tandis que toutes les

créatures inférieures ne sont que son ouvrage[2].

[2] Un jeune poëte a résumé ces interrogations, que son espoir domine,

par des vers simples et forts:

Je cherche vainement le sein

D'où découle notre origine.

Je vois l'arbre;--mais la racine?

Mais la souche du genre humain?

Le singe fut-il notre ancêtre?

Rude coup frappé sur l'orgueil!

Soit! mais je trouve cet écueil:

Homme ou singe, qui le fit naître?

(_Le Banquet_, poëme par Henri Brissac).

Voyons quelle serait la genèse des naturalistes réalistes proprement

dits. Un couple d'animaux cyniques, malfaisants, hideux, perdu dans

quelque forêt éloignée de son domicile accoutumé, aurait été surpris par

une de ces grandes évolutions de la nature qui transforment

matériellement les êtres, ou seulement dans un milieu déjà existant,

mais non encore pratiqué par l'espèce en question. Voyons ce qu'il en

advient.

Ces animaux essayent en vain de vivre dans ces conditions anormales; ils

s'y reproduisent dans l'accablement ou dans l'excitation d'un état

maladif; puis ils meurent, ils disparaissent, laissant à la face du ciel

un autre couple d'êtres modifiés qui participent de leur nature et d'une

nature nouvelle. Ce couple, soumis à des hasards du même genre que ceux

du couple qui l'a produit, peut, au bout de quelques générations, faire

apparaître la race humaine. Quels sont ces couples intermédiaires? Nous

les supposons ici pour rendre l'hypothèse plus admissible, bien que la

science ne les connaisse pas et n'en ait retrouvé aucune trace

matérielle. Quels qu'ils soient, pour être logique, le naturaliste

réaliste doit voir le premier être qui, par le don de la parole, mérite

le nom d'homme, sous l'aspect de l'homme qui rappelle le mieux le type

du singe; par conséquent, l'_Adam_ de cette genèse est un de ces

effroyables sauvages des mers du Sud qui outrage toute femme qu'il

rencontre, après l'avoir à moitié tuée[3].

[3] Un historien très-savant arrive à de pareilles conclusions par une

voie tout opposée. A force d'expliquer les mythes anciens, il voit

la première postérité d'Adam, les peuples primitifs violant leurs

propres filles et mangeant leurs enfants. O Jean-Jacques!

qu'aurais-tu pensé de cette forêt primitive?

Détournons nos regards de cette origine. Admettons, puisqu'il le faut,

qu'il y a des races, soit dégradées par l'isolement de la vie sauvage,

soit placées moins favorablement, dès leurs premiers pas dans la vie,

pour acquérir, à moins de longues épreuves, le degré d'intelligence qui

caractérise l'homme complet; mais ne nous laissons pas imposer les

premières ébauches de la création humaine pour les ancêtres directs de

nos races perfectibles; repoussons l'idée étroite et fataliste de la

création continue par voie de génération continue.

Quant à la chute de l'homme, qui aurait fait descendre fatalement

certains membres de sa postérité à l'état de dégradation où nous voyons

aujourd'hui certaines peuplades sauvages, ne prenons point le mythe

d'Adam pour un récit à la lettre. De même que _chaque strate de pierre

est un feuillet de la Genèse_ par rapport à l'ordre et à la durée de la

création antérieure à l'homme, de même chaque progrès de l'esprit

humain, soit dans la voie du mal, soit dans celle du bien, embrasse

probablement des périodes de siècles que ne comporte pas la courte

existence d'un seul couple d'individus. Rassurons-nous, d'ailleurs: le

fruit de l'arbre de la science n'a pas encore été cueilli, et la pauvre

Ève n'a pu qu'en respirer avec ardeur le mystérieux parfum. Si ce fruit

merveilleux n'était pas encore à l'arbre du paradis, gardé par le dragon

de l'ignorance, si nous avions reçu de notre première mère la

connaissance nette et durable du bien et du mal, le mal serait détruit,

et le serpent aurait depuis longtemps la tête écrasée. C'est notre

ignorance à tant d'égards qui perpétue sur la terre le règne de Satan,

car le mal relatif n'est que l'ignorance du bien absolu.

Pourtant, s'il nous fallait choisir, pour comprendre l'existence de

l'homme, entre cette Genèse de Moïse, avec sa riante poésie et sa sombre

fatalité, et celle que nous venons d'ébaucher, nous préférerions de

beaucoup la première. Si elle fait Dieu injuste et cruel, du moins elle

le laisse à l'état de Dieu tout-puissant, en relation avec l'oeuvre de

ses mains, tandis que l'autre hypothèse ne fait de lui qu'une loi active

de la matière, livrée à ses propres caprices de reproduction.

Maintenant que nous avons écarté, non par la force de nos raisonnements,

mais par la protestation de notre âme, la filiation génératrice de

l'animalité, nous pouvons envisager l'homme, sorti à son heure de

l'action fécondante de l'amour divin avec la substance universelle.

Certes, entre ce nouvel être et ceux qui ont précédé sa venue, il s'est

manifesté des types qui sont comme des images inachevées de sa structure

générale; mais, par la raison qu'elles sont restées vivantes et à jamais

inachevées, ces ébauches n'ont pu engendrer l'image complète et achevée

de l'homme. Le singe est resté singe, selon l'ordre de Dieu: _Croissez

et multipliez chacun selon votre espèce._

Quels sont les traits essentiellement distinctifs entre l'homme et les

derniers anneaux de la chaîne de créatures qui l'ont devancé? Les

métaphysiciens nous disent: L'homme est l'être qui pense, c'est-à-dire

celui qui se connaît, celui qui peut dire _moi_. Les philosophes

ajoutent: C'est celui qui cherche, c'est-à-dire celui qui a l'inquiétude

et le besoin du progrès, en attendant qu'il en ait le désir et la

notion. Les naturalistes disent: C'est celui qui parle, c'est-à-dire

celui qui sait exprimer ses idées et ses volontés.

A nos yeux, ces trois points essentiels en appellent un quatrième.

L'homme se connaît par l'intelligence; il peut ne chercher le progrès

que par un besoin d'intelligence; il peut n'avoir trouvé la parole que

par un effort de l'intelligence. Cette triple faculté de penser, d'agir

et de parler peut partir d'un même foyer, l'amour de soi, l'intérêt

personnel, l'égoïsme. J'oserai donc ajouter: l'homme est celui qui peut

aimer, car il me faut l'homme complet, tel qu'il a été conçu par la

pensée divine.

D'ailleurs, j'oserai encore dire que la différence de la pensée, de

l'action et du langage de l'homme, avec la pensée, l'action et le

langage des animaux ne me paraît pas établir une distinction assez

tranchée entre l'homme et l'animal. L'animal, dans les espèces qui

approchent le plus de l'organisation humaine, pense, agit et parle

jusqu'à un certain point; et, dans les espèces les plus infimes, il y a

encore des instincts de prévoyance et des codes d'association qui

entraînent impérieusement la faculté de s'entendre par un langage

quelconque. Le monde des fourmis et celui des abeilles ne nous ont pas

révélé le mystère de leurs manifestations individuelles. Là, l'industrie

et l'activité règnent avec un ordre et une persistance dont le genre

humain n'offre aucun exemple. L'_instinct_ me paraît un mot bien vague

pour expliquer cette uniformité de destinées providentielles des êtres

non progressifs. Entend-on par là une loi fatale, résultat matériel de

l'organisation? Il n'y a, dans aucune organisation, de résultats

purement matériels. Toute action, tout vouloir vient de l'esprit

commandant à la matière. Je ne puis donc voir entre l'industrie du

castor et celle de l'homme qu'une différence du plus au moins; par

conséquent, entre le langage de l'homme et celui du castor que la

différence d'une grande extension d'idées à une extension plus limitée.

Et qui osera nous dire qu'aucune langue humaine soit aussi belle, aussi

étendue, aussi variée que le chant mystérieux du rossignol? Si l'on

considère ce chant comme une simple expression de joie et d'amour, où

trouver une expression plus complète et plus pénétrante? Si ce n'est

qu'une délectation musicale, l'oiseau est un grand artiste; si c'est un

langage, l'oiseau est bien éloquent. L'homme l'écoute avec ravissement,

et cette mélodie le transporte véritablement dans les rêves de l'Éden.

Si certains animaux nous paraissent muets, c'est que, ou nos perceptions

ne sont pas assez fines pour saisir leur voix, ou ils s'entendent au

moyen d'une pantomime encore plus insaisissable. Si d'autres nous

paraissent répéter à satiété un cri ou un râle monotone, indice d'une

volonté ou d'un besoin toujours les mêmes, c'est peut-être que nous ne

savons pas l'écouter avec assez de délicatesse ou d'attention pour

reconnaître une infinité d'inflexions différentes dans le son de cet

instrument monocorde. Tout est mystère dans ce monde où nous ne pouvons

pénétrer que par l'observation des faits extérieurs. Aussi les traits

d'intelligence extraordinaire de certains animaux nous jettent-ils dans

une grande stupeur, et certains naturalistes, habitués à surprendre ces

phénomènes, arrivent-ils insensiblement à mettre l'instinct de la brute

au-dessus de l'intelligence humaine.

Pour moi, j'avoue que cela me paraît jouer sur les mots. Il n'y a pas de

brute dans le monde organique un peu développé. Tout instinct est une

part plus ou moins restreinte de l'intelligence émanée du même principe

divin. Cette intelligence, admirablement départie à chaque espèce dans

la mesure de ses besoins, produit dans la pensée, dans l'activité, dans

le langage de chacune, des résultats analogues en ce qui touche aux

instincts de conservation et de reproduction de l'espèce et de

l'individu. Toutes, jusqu'à un certain point, savent dire _moi_, puisque

toutes savent chercher, saisir ou persuader, enfin posséder leur

_non-moi_. Toutes savent conserver avec des soins infinis le germe de

leur reproduction, soit en lui préparant des demeures d'une solidité et

d'une commodité admirables, soit en le déposant dans des retraites et

dans des conditions essentiellement favorables à son éclosion[4].

[4] Personne ne croit à l'amour maternel de la femelle du papillon,

qui doit mourir avant de voir éclore ses pontes. Pourquoi, dans

certaines espèces, se dépouille-t-elle le ventre, pour que cette

ouate protége ses oeufs contre le froid?

La véritable supériorité de l'homme n'est donc pas seulement dans son

intelligence, car on pourrait combattre les avantages de cette

supériorité à un point de vue matériel, il est vrai, mais avec des

raisons fort spécieuses. A un point de vue moral, la pureté et la

simplicité des grandes âmes peut encore plaindre les faux besoins du

luxe orgueilleux de l'homme plutôt que de les admirer. C'est cette

pensée qui faisait dire à Jésus cette sublime chose: «Voyez les lis des

champs! Ils ne travaillent ni ne filent, et pourtant, je vous le dis,

Salomon, dans sa gloire, n'a jamais été vêtu comme l'un deux!»

Mais pour que l'excellence de l'homme au faîte de la création soit

sensible et indiscutable, il faut le prendre au point de vue complet, il

faut regarder dans son coeur autant que dans sa tête et dans tous ses

organes; il faut le vouloir tel que Dieu l'a fait ou l'a destiné à

devenir, c'est-à-dire plus aimant, plus parfait dans l'amour que tous

les autres êtres du monde qu'il habite.

En ceci, l'homme est vraiment plus que l'ouvrage de Dieu, il est le fils

de Dieu. L'essence du principe créateur étant amour, depuis la formation

brûlante du roc que nous habitons jusqu'à notre apparition sur ce globe

transformé peu à peu en paradis terrestre, nous n'y avons été appelés

que par l'amour et pour l'amour. La création matérielle s'étant reposée

à cette heure-là sur la terre, un autre mode d'activité devait continuer

l'activité éternelle. Dieu ne pouvait nous abandonner à nos penchants

dans la somme de liberté dont il nous dotait, sans nous munir d'une

somme équivalente d'idéal divin. Il nous mit donc l'amour au coeur, non

plus seulement la passion instinctive qui préside à la génération des

êtres, mais un amour d'une nature plus exquise, aspirant à l'infini et

par cela même émanant de l'amour divin.

L'homme, né sociable, devait aspirer à la société dès ses premières

manifestations dans la vie: mais les sociétés devaient-elles réaliser

l'association d'intérêts positifs d'une ruche ou d'une fourmilière? Non;

l'homme devait faire entrer rapidement dans ses premiers besoins

d'association l'amour étendu à tous les objets de sa vie, Dieu, la

famille, la patrie, l'humanité.

Ces divers amours n'en font qu'un dans l'âme complète. Ils s'alimentent

les uns par les autres, et quand l'âme en laisse périr un seul, tous les

autres en sont mortellement atteints. Cet amour complet était donc en

germe dans le sein du premier homme, autrement il n'eût pas été homme.

LE PARADIS TERRESTRE.

Mais nous faisons-nous une idée bien logique de la création en adoptant

la tradition mythique d'un premier homme, et en voyant naître à ses

côtés une première femme qui va remplir à elle seule, avec lui seul, la

terre de sa postérité? Les traducteurs compétents trouvent, dans la

Genèse même, un sens collectif au nom d'Adam. Mais nous n'avons pas à

discuter les sources de la croyance générale sur le terrain de la

théologie. D'autres l'ont fait avec tant de science, de grandeur et

d'équité que nous n'y saurions rien ajouter, et le sujet est trop vaste

pour en rien extraire.

Contentons-nous de remonter, par la conscience, à la sagesse de l'oeuvre

divine. L'homme isolé de l'homme aurait-il pu vivre un jour ici-bas? Les

anachorètes portaient au désert la notion, le souvenir et la pensée

incessante de l'humanité. C'était pour fuir ses égarements, pour pleurer

sur ses douleurs, pour prier Dieu de lui pardonner, qu'ils se retiraient

dans la solitude. Mais l'homme, enfermé dès sa naissance dans une

solitude, même dans une solitude enchantée, l'homme ne faisant qu'un

avec une compagne aussi dénuée que lui de la notion de l'humanité

collective, eût-il pu reproduire des êtres intelligents et sociables?

Non, il n'eût pu donner la vie à des hommes, n'étant pas homme lui-même.

Les hommes, selon nous, ne sont donc pas entrés par un couple isolé dans

la vie, comme des types dans une collection. Les mêmes conditions

nécessaires d'existence venant à régner pour eux sur la terre, ou sur

une notable portion de la terre, l'espèce y a été appelée par le voeu

créateur en masses plus ou moins imposantes. Une seule graine peut bien

envahir un champ, un seul nid peut bien peupler une forêt, mais l'homme

n'est ni plante ni bête. Il a une âme plus étendue qui meurt quand un

amour, plus étendu que celui qui a pour but unique la reproduction, ne

vient pas la féconder.

Les hommes et les femmes ont donc dû éclore par groupes sur les sommets

de la terre, aussitôt que le sol, l'air et les fruits se sont harmonisés

avec les conditions de la vie humaine. Couronnement de la création, les

premiers humains s'y sont trouvés répandus comme les fleurs d'une

guirlande qu'une main divine rapproche pour les réunir.

Et cette main divine qui tressa la couronne, c'est l'attraction de

l'amour réciproque qui appela à se rassembler en sociétés les groupes

épars de la famille humaine.

Quelles furent ces sociétés primitives auxquelles, vu leur exiguïté

présumée, on donne le nom de familles ou de tribus? L'homme

d'aujourd'hui ignore leurs éléments, leurs formes et leur durée. Il ne

les raconte que par des symboles bibliques ou mythologiques, qui tous

leur attribuent une origine céleste placée dans le rêve d'un âge d'or.

L'âge d'or, disent les philosophes de notre temps, n'est pas derrière

nous, il est en avant de nous. Si, par âge d'or, ils entendent un état

complet d'innocence sans civilisation suffisante, je crois qu'il est

derrière nous, et que nous n'y retournerons jamais. S'ils entendent un

état de vertu éclairée, une notion complète de la vie amenant les hommes

au véritable amour, ils ont raison, l'âge d'or est en avant de nous.

Nous avons pour mission de développer ces germes qui couvaient, sans

secousse violente, dans l'enfance de l'humanité candide, et qui ont

germé depuis sans périr, au milieu des orages des passions et des

apparentes déviations du progrès moral.

Avouons d'ailleurs qu'il nous en coûterait à tous, du moins à tous ceux

d'entre nous qui cultivent l'idéal dans le passé, dans le présent et

dans l'avenir, de renoncer à ce beau jardin de la création, à ces moeurs

paradisiaques du premier âge de notre race, à cet Éden enfin qui a été

le rêve et comme le poëme de notre enfance, depuis la première rédaction

des souvenirs de l'humanité jusqu'à nos jours.

Est-il bon de mépriser cette tradition, ce vague souvenir peut-être d'un

paradis perdu, que notre imagination se représente sous l'aspect qui

plaît à chaque nature d'esprit, et où l'âme s'attache instinctivement

jusqu'à se sentir navrée d'un étrange et mystérieux regret? La tradition

est un des éléments de notre croyance; elle répond au sentiment, qui est

une des puissances de notre être. Admettons donc un âge d'or, rentrons

par l'imagination dans la forêt primitive de Jean-Jacques Rousseau, dans

l'Atlantide de Platon, dans ce jardin de délices des Orientaux, où

l'homme conserva la pureté angélique, les uns disent cinq cents ans, les

autres une demi-journée. Les traditions ont pris, chez les Orientaux

surtout, des formes allégoriques si nombreuses et si variées dans leur

unité de plan, que si l'on veut recomposer le poëme du _Paradis perdu_

(Milton a puisé dans toutes ces sources), on n'a que l'embarras du

choix.

Voulez-vous que les premiers ancêtres du genre humain s'appellent Evenor

et Leucippe? _Écoutez Socrate, un récit très-peu vraisemblable et

cependant très-vrai, s'il faut en croire Solon, le plus sage des sept

sages_: «L'Atlantide est une île enchantée, au centre de laquelle est

une petite montagne habitée par _un de ces hommes_ qu'on dit sortis du

sein de la terre.» Neptune entoura de retranchements la colline

d'Evenor, par jalousie sans doute, car il était épris de la belle Clyto,

fille unique de ce fils de la terre. «L'île fournissait en abondance

tout ce qui était nécessaire à la vie... Il y avait des mines

d'orichalque, métal qu'on ne connaît plus aujourd'hui que de nom, et qui

ne le cède pour le prix qu'à l'or. La terre nourrissait une foule

d'animaux tant domestiques que sauvages... on y voyait jusqu'à des

éléphants.»--Les descendants d'Evenor, fils de Neptune, par l'hymen de

ce dieu avec Clyto, firent de l'Atlantide un royaume des Mille et Une

Nuits. «Le temple de Neptune,» c'est toujours Platon qui parle, «revêtu

d'une couverture d'or, avait un stade de long. Sa hauteur était

proportionnée à son étendue, mais son architecture était d'un goût

bizarre. On avait représenté, dans le sanctuaire, Neptune debout sur un

char attelé de six chevaux ailés, d'une telle stature, que la figure

touchait à la voûte de l'édifice; autour du char étaient cent Néréides

assises sur des dauphins... Les archontes furent, _pendant un grand

nombre de générations_, justes, puissants et heureux. A la fin, le luxe

amena la dépravation des moeurs et le despotisme... Jupiter, indigné, et

résolu à punir les crimes des Atlantes, convoqua les immortels au centre

de l'univers, là où il contemple toutes les générations, et quand ils

furent assemblés...»

Le reste du texte manque; mais cette colère de Jupiter, père des

humains, ne présage-t-elle pas l'exil de l'Éden, le paradis perdu?

D'après cette version, que Platon dit avoir été communiquée à Solon par

un prêtre de Saïs, on ne voit pas que le premier homme ait perdu

l'innocence céleste; mais le dieu Neptune remplace le serpent tentateur;

il séduit, non pas la femme, mais la fille d'Evenor; il élève ses

enfants dans un paradis retranché qu'il peuple ensuite de sa

descendance; mais, en même temps qu'il a donné aux hommes nouveaux de

sages lois et beaucoup de science, il les livre à la corruption des

richesses et appelle ainsi sur leur tête les foudres de Jupiter.

Les talmudistes ont une foule de variations sur le thème sacré de la

Genèse. Les rabbins disent que le premier homme était si grand, que sa

tête touchait le ciel. C'est un symbole de la grandeur intellectuelle et

de l'essence divine de la créature. Les anges en furent jaloux, et Dieu

réduisit la taille de l'homme à mille coudées de haut. Il approchait

encore de la nature des anges, il avait connaissance de Dieu et de ses

attributs, «il n'ignorait même pas le nom incommunicable de Dieu; car

Adam ayant imposé le nom à tous les animaux, Dieu lui demanda: Quel est

mon nom? Adam répondit: _Jehovah_, celui qui est[5]...»

[5] Dom Calmet.

«... Quelques-uns se sont imaginés qu'Ève était le fruit défendu auquel

Adam ne pouvait toucher sans crime...;» que Caïn était le fils du

serpent...; que les génies ou les esprits sont nés d'Adam et de sa

première ou seconde femme, nommée Lilith.

«Certains hérétiques, dits ophites ou serpentins, croyaient que le

serpentin tentateur était Jésus-Christ, et ils nourrissaient un serpent

sacré[6].»

[6] En somme, le révérend dom Calmet ayant rapporté le chapitre de la

Genèse, dit: «Voilà tout ce que Moïse nous apprend de ce premier

père; mais les interprètes n'en sont pas demeurés là. Ils ont formé

mille questions sur son sujet. Il est vrai qu'il n'y a aucune

histoire qui fournisse un plus beau champ aux questions sérieuses et

intéressantes.»

On sait le culte du serpent dans toute l'antiquité, et comme quoi il

était le symbole, non du mal, mais de la science.

Les mythes banians mènent les premiers fils d'Adam dans ces contrées

lointaines, et racontent d'une façon romanesque leurs mariages. Ils

étaient quatre d'humeur différente. Bramon tenait de la terre; il était

d'un esprit sérieux et mélancolique. Dieu lui confia le livre des lois

divines et l'envoya vers l'Orient: il y trouva une femme grave et pieuse

comme lui, qui l'agréa pour époux et fut la mère d'un grand

peuple.--Cuttery, second fils d'Adam, tenait du feu: il avait l'esprit

martial et guerrier. Dieu lui donna une épée et l'envoya vers

l'Occident. Il y rencontra l'épouse qui lui était prédestinée; mais elle

ne se rendit point sans combattre, car elle était forte et armée comme

lui.

Le troisième fils d'Adam était Schudderi; il tenait de l'eau. Son esprit

était doux et liant. Dieu lui donna des balances et un sac, et, le

destinant au commerce, l'envoya vers le Septentrion. En chemin, il

ramassa des perles et des diamants, et c'est par là qu'il gagna le coeur

de celle qui devait peupler le Nord avec lui.

Le quatrième fils d'Adam, Urise, tenait de l'air. Il avait l'esprit

ingénieux, subtil et porté aux arts. Dieu lui donna des instruments de

mécanique et l'envoya au Midi. Il y bâtit un palais magnifique au bord

de la mer. La femme qu'il cherchait vint admirer cette merveille; mais,

pudique ou méfiante, elle se retira aussitôt qu'il descendit pour lui

parler. Il la suivit et la persuada par de douces paroles.

Cette genèse indienne doit être charmante dans l'original. On y voit les

quatre types du prêtre, du guerrier, du commerçant et de l'artiste

nettement dessinés, et j'imagine que les quatre types de femmes sont le

symbole des quatre principaux types de nations qui reçurent, de la

famille du premier législateur, la civilisation descendue peut-être des

sommets bénis de l'Atlantide.

Le champ est donc ouvert à l'imagination, et il ne tient qu'à toi,

lecteur, de rêver ton Éden et ton poëme. Cherchons-le ensemble.

Et d'abord, serons-nous préadamites? J'avoue que, pour mon compte, je me

risquerai de bon coeur dans cette croyance de saint Clément

d'Alexandrie, un des plus grands, des plus beaux, des plus charmants

esprits qui aient honoré les lettres et la philosophie.

Tout le monde sait en quoi consiste l'hypothèse des préadamites. Selon

eux, _les Adams_ des diverses cosmogonies ne seraient ni le premier ni

le dernier type de la race humaine. Plusieurs types analogues nous

auraient devancés sur la terre. Plusieurs autres types seraient appelés

à nous succéder.--En d'autres termes, avant que la terre fût un séjour

approprié à l'existence de l'homme organisé tel que nous le connaissons,

ce théâtre de la vie ayant déjà subi des modifications successives, la

sagesse divine, aidant la vertu naturelle des choses, y aurait fait

éclore des êtres non pas identiques, mais analogues à l'homme de nos

jours: c'est-à-dire des serviteurs intelligents de la pensée divine, des

espèces d'hommes, rois de la création particulière dont ils étaient

environnés, agents débonnaires ou terribles du progrès éternel,

habitants nécessaires de cette station sur la route des cieux que nous

appelons notre monde.

La science géologigue se croit fondée à donner un démenti formel à cette

supposition. Son grand argument n'est pas l'impossibilité où l'homme

serait de vivre dans les conditions antérieures à son existence

actuelle, puisque avec un léger effort d'induction elle peut supposer

des habitants dans les autres astres où les conditions de la vie sont

très-différentes, et que, pour admettre des hommes antérieurs à nous, il

faut faire un effort d'imagination beaucoup moindre. Supposez, par

exemple, une modification nullement monstrueuse, peu apparente

peut-être, dans les organes respiratoires, dans le système nerveux, dans

la nature des tissus, dans la qualité du sang. Mais la science est

positive, ce qui la rend très-bornée, aussi bornée que le témoignage des

sens, devant les questions philosophiques. Elle veut, elle doit (il faut

lui tenir compte de ses devoirs) retrouver des preuves matérielles,

palpables, de tout ce qu'elle avance. La preuve par le fait lui

manquerait donc jusqu'ici pour accepter l'hypothèse du préadamisme, la

preuve par le vestige. Elle trouve, dans les couches superposées de

l'écorce du globe, les ossements fossiles des animaux dont les traces

ont disparu. Elle n'y retrouve pas ceux de l'homme, ni d'aucun être qui

semble avoir pu occuper sa place et remplir sa mission dans les âges

antérieurs à son apparition sur la terre[7].

[7] On trouve cependant des crânes fossiles de Peaux-Rouges et de

nègres éthiopiens.

Serons-nous donc arrêtés par l'absence de la preuve par le squelette,

quand la terre entière nous raconte la preuve par l'esprit? quand toutes

les traditions nous parlent de nos ancêtres mystérieux et nous

transmettent leurs révélations, leurs influences, leurs noms et leurs

figures symboliques?

Ne pourrions-nous pas dire que la science géologique est encore dans

l'enfance, puisque nous voyons ses plus grands révélateurs avouer leurs

incertitudes et n'obtenir de véritables progrès que par la voie de

l'induction? Sait-elle dans quelles profondeurs du globe, des

révolutions dont elle ignore le détail exact et rigoureux ont pu faire

pénétrer la dépouille des races humaines antérieures? Ne découvre-t-elle

pas tous les jours des empreintes dont elle n'a pas encore pu

reconstruire la cause organique, ou n'en découvrira-t-elle plus?

Et d'ailleurs, a-t-elle saisi, prévu et reconstruit, dans des calculs

sans appel, les causes de dissolution de certaines poussières à des

moments donnés de la tourmente atmosphérique, ou de la fusion

minéralogique? Quand, du sein des profondeurs inconnues de l'abîme sont

sorties, à l'état de pâte, les chaînes de granit et de calcaire qui ont

élevé jusqu'aux nuages, jusqu'au séjour des neiges leurs incroyables

mélanges d'agrégats et de combinaisons diverses, que n'ont-elles pas

broyé, dissous, englouti, anéanti on transformé, ces opérations

chimiques et physiques de la création successive?

Nous ne posons pas de bornes à la science dans l'avenir. Nous croyons

qu'elle viendra, par un admirable accord de preuves, expliquer un jour

les prétendues rêveries que nous regardons comme les mythes profonds de

l'origine de l'être intelligent. Jusque-là, nous n'avons pas le droit de

mépriser les _fables_ que les esprits les plus sérieux ont tant

méditées, et que l'on ne peut aborder sans vertige, sans terreur ou sans

ivresse, à moins que, comme au siècle dernier, on ne prenne le parti

d'en rire, ce qui est plus facile que concluant.

Le récit que nous allons offrir au public n'a pas la prétention d'être

autre chose qu'une oeuvre de notre imagination. Ce n'est pas à nous

qu'il aurait bonne grâce à demander autre chose. Cependant l'imagination

a sa limite dans un certain cercle d'inductions admissibles, et l'on

peut même dire qu'elle ne se sent à l'aise dans le roman que quand elle

a pu bâtir d'avance un mur protecteur entre elle et la folie. C'est à

cette seule condition que le lecteur, personnage éminemment raisonnable,

puisqu'il représente le bon sens général, veut bien consentir à la

suivre.

Il est bien entendu qu'en présentant, à travers notre fiction

personnelle, un certain ordre de faits, nous ne prétendons pas le faire

admettre sous la forme où il nous est apparu; mais nous rappellerons au

lecteur quelques-unes des formes que lui donne l'antiquité.

Une des plus frappantes, parce qu'elle répond, pour ainsi dire, à un

besoin de la raison, est la notion traditionnelle de la race

_antélunaire_, appelée ainsi parce que, selon ceux qui prenaient la

lettre des croyances, elle avait précédé l'apparition de la lune dans

les cieux; parce que, suivant ceux qui s'attachaient à l'esprit, elle

avait occupé la terre à l'époque où sa surface n'était qu'une vaste

forêt impénétrable au rayon des astres. Cette race, _née du chêne_, mère

ou aïeule de celle qui était _née du rocher_, a porté les noms de

géants, de fils de dieu ou des dieux, de demi-dieux, de titans, d'anges,

de démons, de gnomes, de fées, d'éons, de dews, d'égrégores, de dives,

etc. Comme il nous faut prendre un de ces noms pour la désigner,

acceptons le dernier comme le moins fantastique de tous, et comme

indiquant une origine commune à tous les êtres intelligents émanés du

sein de Dieu.

Dans toutes les théogonies, cette race, ou plutôt ces races, car on en

supposait plusieurs successivement créées et disparues, ont laissé

l'impression d'une puissance terrible, surnaturelle, finissant dans la

rage des combats, sous l'implacable main, non des faibles mortels, mais

des dieux vengeurs. Selon les poëtes antiques, qui tous furent des

théologues, ces races étaient nées de divers éléments. Les unes étaient

filles du Feu, les autres de l'Air, etc. Il était de la nature de

l'imagination humaine, toujours si logique dans ses aberrations et si

pénétrante dans son ignorance, de reconstruire un monde intellectuel

organisé, présidant à toutes les phases de la création terrestre; et si

l'on peut supposer que les formes données à ces intelligences furent des

rêveries poétiques, il est cependant impossible de nier quoi que ce soit

d'un passé où nul n'a pu pénétrer que par les yeux de l'esprit.

Laissons donc à Dieu seul la claire vision du secret des siècles comme

de celui de l'éternité. Nous ne serons ni impies, ni insensés, ni

adonnés à la magie, en établissant simplement quelques inductions tirées

du principe même de la raison dans la foi.

Evenor et Leucippe: Les amours de l'Âge d'Or; Légende antidéluvienne · 第 1 / 15 段