SOUVENIRS D'AUTREFOIS.

C'était la veille de Noël! L'heure du _gros souper_ était sonnée depuis

longtemps à l'antique horloge de bois de la grande salle; tout était

prêt pour recevoir les convives, la table dressée avec une magnificence

inusitée étalait les mille séductions appétissantes d'un repas moderne,

luxe inconnu de nos pères; l'office envoyait de ses profondeurs les

parfums les plus balsamiques, et personne n'arrivait. Aussi mon aïeule

allait et venait avec une impatience qu'elle s'efforçait vainement de

déguiser. Tantôt elle s'approchait de la fenêtre dont elle soulevait les

lourds rideaux pour voir si, à travers les brouillards du soir, elle

n'apercevrait pas ses enfants qu'elle attendait; mais la nuit était

sombre et le vent du nord soufflant par rafales emportait des

tourbillons de neige et ne permettait pas de rien distinguer. D'autres

fois elle regardait la porte avec anxiété espérant sans doute que ses

convives apparaîtraient tout à coup par un effet magique de sa volonté;

la solitude et le silence semblaient se jouer de sa peine, en demeurant

seuls, comme des hôtes importuns, maîtres des lieux que devaient animer

le bruit, le plaisir et la gaieté. Découragée, elle revenait s'asseoir

près du feu, s'agitait, ne pouvait tenir en place, frappait le parquet

de ses fins petits sabots pour se calmer au son de sa propre impatience,

et jetait enfin des regards inquiets et furtifs vers la pendule, la

priant en vain de suspendre sa marche, car le balancier inexorable n'en

pressait pas moins sur le cadran le pas silencieux et continu des

aiguilles accomplissant leur rotation régulière, marquant des heures

impartiales dans leur durée et insensibles aux voeux sages ou insensés

de ceux qui veulent en arrêter ou en accélérer le cours.

Ce fut avec un véritable désespoir qu'elle entendit frémir le timbre

précurseur de l'heure. Neuf heures allaient sonner! mais au même instant

un autre son y répondit; le lourd marteau de cuivre ébranlait vivement

la porto cochère, des pas pressés résonnèrent dans le corridor, et ma

grand'mère heureuse oubliait, dans la joie d'embrasser ses enfants, son

impatience, ses inquiétudes et le long sermon qu'elle leur avait

préparé. Puis réunissant autour d'elle la bande joyeuse de ses

petits-enfants, et sortant avec solennité de sa poche une clef qu'elle y

tenait cachée depuis nombre de jours, elle ouvrit une porte, et tous,

frissonnants de bonheur, nous entrâmes en tumulte dans un grand cabinet

splendidement éclairé, où sur une table s'élevait l'_arbre de Noël_,

radieux des bougies et des jouets attachés à ses branches. Autour

étaient étalées, groupées, arrangées, des fantaisies d'enfants aussi

charmantes que variées. La poupée aux dents d'ivoire, aux yeux d'émail,

à la robe bouffante, pomponnée et satinée comme une grande dame,

brillait à côte d'un chevalier armé de pied en cap, pareil aux anciens

preux. Le vaillant cavalier éperonnait un cheval toujours fougueux, mais

toujours immobile; des fantassins couraient le pas de charge sur leurs

tablettes de bois, des escadrons de lanciers chevauchaient à travers les

ballons, les cerceaux, les raquettes, en faisant quelquefois mordre la

poussière à d'innocents polichinelles, acteurs obligés de semblables

fêtes: puis des tambours, des clairons, des sabres, des fusils, appareil

guerrier déployé pour charmer l'humeur martiale des petits garçons,

mêlés aux rubans, aux chiffons, aux bijoux, aux coffrets à l'usage de la

coquetterie naissante des petites filles. Il y en avait pour tous les

âges, pour tous les goûts, pour ravir et captiver des imaginations

d'enfants. Quand nos transports et nos cris de joie eurent cessé,

lorsqu'on nous eut arrachés à la contemplation de ces merveilles

rassemblées des bazars de Paris et des foires de Nuremberg, ma

grand'mère donna le signal du souper, chacun rentra dans la salle et

prit place autour de la table ou trente couverts symétriquement alignés

attendaient depuis longtemps les convives. Des flacons remplis de vins

aux blonds reflets, ou aux teintes aussi chaudes que le rubis,

semblaient vouloir lutter de séductions avec les mille riens,

hors-d'oeuvre indispensables d'un repas. Les citrons du pays s'étalaient

auprès des concombres à la robe verdâtre, les olives faisaient pendant

aux champignons sauvages conservés dans l'huile, le beurre se baignait

en pains mignons dans l'eau claire de ses gondoles, çà et là une foule

de conserves renfermées dans des pots de verre aux longs cols ou à la

base rebondie excitaient par leur mystérieux dehors l'appétit et la

curiosité. Les légumes, sous les apprêts les plus variés, encombraient

la table; de superbes poissons nageaient dans leur sauce aromatique ou

disparaissaient à demi sous les herbes marines qui leur prêtaient leurs

parfums, en faisant miroiter à la lumière leurs écailles aussi diaprées

que les couleurs de l'arc-en-ciel; ils étaient entourés de coquillages

qui les escortaient comme leurs tributaires naturels.

Pour ornement aux coins de la table s'élevaient dans leurs vases de

terre brune quatre grosses gerbes de blé encore vert que le plus jeune

enfant de la maison avait fait germer dans l'eau et soigné avec la plus

vive sollicitude depuis un mois pour cette solennité. Coutume ancienne

de nos pères qui forçaient la nature à produire, bien avant le temps, le

froment saint et béni pour l'associer à sa joie dans un jour grand de

miracles et le consacrer à Dieu comme un hommage de reconnaissance et

d'amour. Au milieu, pour surtout principal, un candélabre d'argent

massif mariait sa lumière avec celle du lustre, et d'un commun accord

ils frappaient d'étincelles vives l'argenterie, s'étendaient en reflets

éclatants, en losanges capricieux, en ronds étincelants sur la mate

blancheur des porcelaines, et changeaient enfin en diamants, en rubis,

en émeraudes, en topazes ou en saphirs merveilleux les facettes

brillantes des cristaux. Le buffet pliait sous le poids des fruits, des

oranges à l'écorce vermeille, des melons blancs à la pulpe douce et

savoureuse, des gâteaux dorés et parfumés, du nougat nuancé, de la verte

pistache, du miel transparent dans les coupes et des confitures

embaumées.

Un immense feu embrasait l'âtre et envoyait des pyramides de flammes

dans l'antique cheminée, et par moments, lorsque ces mêmes flammes

vacillaient sous le souffle du vent en décrivant des spirales ou des

langues de feu, on distinguait dans l'ardente profondeur du foyer la

bûche de Noël, bloc énorme de bois coupé du tronc du plus vieil arbre de

la forêt voisine, suivant une ancienne tradition. Le buis bénit était

répandu à profusion autour de la salle; les lumières se jouaient à

travers ses rameaux, qui s'élevaient en touffes gracieuses, en bouquets

élégants; le houx courait en guirlandes le long des murs, disparaissait

derrière un faisceau d'armes pour reparaître au bas d'un vieux portrait

en y traçant un chiffre symbolique; il s'élançait ensuite en festons

au-dessus des portes, décrivait des arcades, des colonnes sur les

boiseries, et mêlait enfin ses jolis fruits rouges et ses feuilles

sombres et menues aux girandoles du lustre, en se perdant sous une

grosse branche d'oranger suspendue au plafond, d'après un vieil usage du

pays.

Cet intérieur, ainsi éclairé et animé, avait un charme de gaieté et de

bien-être en contraste avec la rigueur de la saison, et donnait un

nouveau prix à cette atmosphère si chaude, à ce foyer ami, à ce toit

paternel si fécond en souvenirs, à cette table hospitalière qui nous

réunissait ainsi tous chaque année à pareil soir, pour retremper nos

âmes aux saintes douceurs des affections de la famille. En effet, qui

pourrait dire les sentiments divers qui agitaient les convives: dans

cette salle étincelante de lumières, ne voyaient-ils pas comme à travers

le verre transparent d'une lanterne magique, les mille incidents de leur

enfance, les émotions impétueuses ou paisibles de leur jeunesse? Chaque

lambris, chaque meuble resté à la même place ne leur retraçait-il pas un

jour de bonheur, une heure de rêverie, des instants d'illusions à jamais

perdus? Autrefois, ce jeune homme à imagination fougueuse n'avait-il pas

rêvé la gloire et la célébrité au coin de ce foyer? N'avait-il pas

espéré voir le monde ouvrir devant sa volonté les portes dorées de son

Eden de plaisirs, et lui apporter, comme le génie de la _Lampe

merveilleuse_, les trésors et les grandeurs? Cet autre, dont l'âme

aimante rêvait une affection tendrement partagée, n'avait-il pas vu pour

la première fois à cette place la compagne aimée de sa vie? Là, cette

jeune femme n'avait-elle pas reçu la foi d'un époux adoré? Ici, son

enfant ne lui avait-il pas souri, et son père ne l'avait il pas bénie,

agenouillée près de ce fauteuil vénéré? N'avaient-ils pas tous aimé,

pleuré, souffert en ces lieux? De pareils souvenirs ne s'effacent pas de

la mémoire, de semblables émotions ne peuvent s'oublier, car cette

trinité de bonheur et de misère s'inscrit dans le passé en caractères de

feu; parce qu'elle brûle ce qu'elle touché et consume ce qu'elle a une

fois animé.

Ma grand'mère, heureuse et fière de ses enfants, qu'elle voyait autour

d'elle entourant sa vieillesse de respect et d'amour, regardait tour à

tour ces têtes blondes et brunes, ces fronts pensifs ou joyeux, ces

hommes dans la force de l'âge, ces femmes charmantes, ces petits enfants

espiègles et gracieux; anneaux d'une même chaîne, liés les uns aux

autres par les liens indissolubles de la famille. Alors de sa voix

maternelle et enjouée elle encourageait l'appétit près de s'éteindre,

ranimait la gaieté par ses sourires, était enfin l'animation et la vie

de ce banquet, qu'elle présidait comme l'aïeule adorée de ses nombreux

enfants. Parfois ses yeux attristés et rêveurs s'arrêtaient sur la place

occupée jadis par un être aimé, place qu'il avait laissée vide; une

larme brillait sous sa paupière comme un hommage qu'elle rendait à celui

qui n'était plus, mais dont le souvenir cher et sacré vivait toujours

dans son coeur. Puis ses regards reprenaient leur douceur, le sourire

revenait sur ses lèvres pâlies par les regrets, en contemplant cette

génération blonde et bouclée d'enfants aimables; génération destinée à

remplacer celle qui s'éteignait, comme le fruit remplace la fleur, puis

tombe et se renouvelle, et qui faisait son espérance, sa consolation et

son orgueil. Et elle les revoyait tous réunis un soir à la veillée de la

Noël, et les flacons circulaient, et la causerie se ranimait vive et

gaie et les paroles affectueuses s'échangeaient dans toute l'effusion du

coeur. Et les cloches se mirent à sonner en joyeux carillons, en

brillantes volées la messe de minuit, interrompant de leurs voix

vibrantes les joies mondaines de ce jour. Il semblait qu'elles eussent

emprunté les sons éclatants de la trompette sonore de l'ange messager

annonçant autrefois aux pasteurs la naissance du Christ, pour commander

par leurs chants puissants et passionnés le recueillement et la prière.

A ce signal bien connu, chacun fit ses préparatifs; les uns

s'enveloppèrent de leur manteau, les jeunes filles s'entourèrent de

fourrures, les servantes ajustèrent leur pelisse, en s'armant des falots

qui devaient éclairer notre route; ma grand'mère m'abrita sous sa mante,

et me prenant par la main, nous ouvrîmes la marche.

C'était bien une nuit de Noël, triste, froide et glacée par le vent du

nord. Les étoiles scintillaient sur le sombre azur du ciel, comme autant

de points d'or se détachant d'une gaze noire. La neige durcie criait

sous nos pas ou s'effondrait de temps à autre. Quelques retardataires

isolés venaient se joindre à nous ou passaient rapidement en se perdant

dans l'obscurité. Au loin, les feux des lanternes sourdes

s'entrecroisaient, on eût dit des feux-follets sortant de terre et

dansant une ronde fantastique. Le silence n'était interrompu que par de

pauvres petits enfants réunis en bandes et chantant des Noëls de porte

en porte pour implorer la charité.

La foule était grande aux abords de l'église; chacun voulait dans un

semblable anniversaire avoir sa part de prières et de bénédictions. Dans

l'intérieur, l'église resplendissait sous l'ardeur de ses lustres; de

hauts chandeliers d'or étincelaient près du tabernacle; les colonnes

disparaissaient sous leurs tentures de brocarts et de soie; partout des

fleurs, partout grandeur, majesté, lumière et harmonie. Les prêtres,

revêtus de leurs chasubles splendides, s'avançaient vers l'autel; et

dans une chapelle, une humble crèche, symbole de douleurs, rappelait la

naissance du Fils de Dieu fait homme dans la pauvre étable de Bethléem.

Le sacrifice s'accomplissait; l'encens montant en spirales embaumées,

comme un mystérieux emblème de la prière, se perdait dans la profondeur

des nefs. L'orgue jetait ses larges et merveilleux accords à travers les

voûtes ou mêlait sa voix aux voix suaves des choeurs de jeunes filles

qui chantaient des Noëls d'allégresse. Certes c'était un coup d'oeil

imposant, que ces fidèles ainsi prosternés au pied des autels y

apportant leurs vanités déçues, leurs croyances trompées, leurs

désespoirs et leurs misères! L'heure, le lieu, la sainteté de la

cérémonie, ce mélange de pompe et de splendeur religieuse, avec le néant

qu'elles enseignent, ces fronts courbés vers la terre par la main

puissante du malheur ou de l'espérance, les humbles prières de ces âmes

souffrantes venant implorer la merci de ce Dieu qui console, rendaient

cette solennité sublime, et jamais fête plus auguste ne frappa mon

imagination d'enfant.

La messe venait de finir, les derniers sons des orgues vibraient encore

dans leurs tuyaux d'airain; l'air imprégné des senteurs de l'encens

enveloppait de ses molles et chaudes vapeurs les fidèles, sortant en

foule des portiques, distraits par les mille bruits de la sortie. Je

regardai autour de moi. Près d'un pilier, à genoux, priait une petite

fille à la figure angélique; ses vêtements attestaient la misère la plus

profonde, et ses mains jointes, serrées avec ardeur, ses yeux noyés de

larmes, sa bouche contractée par le chagrin annonçaient une violente

douleur. Bientôt l'enfant se mit à sangloter en jetant des regards

égarés autour d'elle, murmurant des mots que je ne pouvais entendre, en

tordant ses petites mains délicates avec l'angoisse du désespoir.

L'impression déchirante d'une semblable détresse agit vivement sur mon

coeur. Mon aïeule venait de finir sa prière et se disposait à partir;

d'un geste suppliant je lui montrai la pauvre affligée, et, l'entraînant

avec moi, je la conduisis près de la petite fille en pleurs Ma

grand'mère, toujours bienfaisante et bonne pour le malheureux, s'émut

profondément à l'aspect de ce pauvre petit être isolé et en apparence

sans appui. «Mon enfant, lui dit-elle, pourquoi pleurez-vous? qui vous

donne tant de chagrin? Parlez! je puis vous aider, vous secourir.» La

petite affligée tressaillit en entendant cette douce voix, et levant

vers mon aïeule des yeux craintifs, dans lesquels brillait une lueur

d'espoir. «Hélas! madame, répondit-elle, j'ai bien faim; puis j'ai

froid, je n'ai pas d'asile, et j'ai tant de peur par une nuit si noire,

que je prie le bon Dieu de m'appeler à lui dans son saint paradis.

--Vous n'avez donc pas de mère, ma pauvre enfant? personne ne

s'intéresse donc à vous?» Les pleurs de l'enfant redoublèrent, o Ma mère

est morte, madame! Ceux qui m'avaient recueillie m'ont chassée hier

disant qu'ils étaient trop pauvres pour me nourrir, et qu'un soir de la

veillée de la Noël on m'assisterait si j'implorais la charité. Ah!

madame, ne m'abandonnez pas! vous qui paraissez si bonne, ayez pitié de

moi.--Chère grand'mère, lui dis-je alors spontanément, croyant faire

plus d'impression sur un coeur charitable, tu m'as toujours dit qu'on

fêtait Dieu dignement en secourant son semblable; eh bien! dans un si

beau jour, ne me refuse pas tu m'as promis de belles étrennes, mais la

plus belle étrenne pour moi serait de recueillir cette pauvre petite

fille. Mon aïeule me souriait doucement d'un air charmé et attendri;

elle releva la jeune affligée, la baisa au front, et, se tournant vers

moi, elle ajouta: «Mon enfant! les pauvres sont nos frères, et nous

devons partager avec eux. Comment veux-tu que je ne recueille pas ta

protégée? et quand même le bienfait n'aurait pas en lui sa récompense en

donnant à l'âme une suprême satisfaction, Jésus-Christ n'a-t-il pas dit:

Quiconque donnera un verre d'eau en mon nom sera récompensé.»

L'orpheline ravie baisa la main de ma grand'mère, et jetant un dernier

regard plein de reconnaissance vers la crèche, elle dit tout bas: Noël!

Noël! soyez béni!... et nous sortîmes de l'église.

Arrivés au logis, l'enfant eut encore sa part du gros souper. Une

chambre bien chaude, un bon petit lit la reçurent. Pour moi, heureux et

satisfait de ma journée, je m'endormis profondément. De beaux rêves

bercèrent mon sommeil; de gracieuses jeunes filles, transfigurées comme

des vierges, des anges aux ailes d'or, entr'ouvraient mes rideaux

blancs, et m'envoyaient de célestes sourires et de douces paroles; et au

milieu d'eux il me semblait voir le visage radieux de ma petite protégée

qui répétait encore: Noël! Noël! soyez béni!....

L'Illustration, No. 0409, 27 Décembre 1850 · 第 12 / 25 题