M. E. d'H. Mille remercîments, Monsieur, mais il n'y a guère de semaines
que nous n'ayons l'occasion de motiver nos refus au sujet de
propositions semblables.
M. le vicomte d'A. à Lisbonne, réclame contre un passage d'un article du
2 novembre où il est dit que S. M. l'impératrice douairière du Brésil
avait dîné à Francfort, à la table d'hôte de l'hôtel de Russie, en
compagnie de plusieurs princes d'Allemagne et autres personnages
considérables. S. M. impériale, dit M. le vicomte d'A., n'a pas même été
à Francfort à cette époque.
L'_Illustration_ est en mesure de pouvoir annoncer une série de
publications du plus haut et du plus piquant intérêt, sur tous les
sujets compris dans son cadre encyclopédique. Jamais, depuis qu'elle
existe, elle ne s'est trouvée en possession de travaux plus importants
et de dessins aussi variés, aussi curieux. Jamais les écrivains et les
artistes aimés de ses lecteurs ne lui ont apporté un concours plus actif
et plus zélé. Gavarni nous adresse de Londres des études et des
fantaisies où son rare talent se révèle sous un aspect toujours nouveau
et charmant. Valentin nous revient d'Afrique, après un voyage de six
mois, avec des _albums_ où il a recueilli, dans toute sa vérité
originale, la vie de ces peuples dont nous ne connaissons que
l'existence officielle et dont il a pénétré, jusque dans les plus petits
détails de leurs habitudes sociales et privées, le caractère,
l'attitude, la physionomie et le costume.
Nous publierons successivement les études de Valentin et de Gavarni, sur
lesquelles nous appelons d'avance l'attention de tous ceux qui savent
lire dans un dessin, la pensée profonde ou le caprice spirituel d'un
artiste inspiré. C'est comme oeuvres à part et indépendamment de leur
liaison avec le plan général de l'_Illustration_, que nous annonçons ces
précieux travaux; mais nous ne laissons pas d'insister sur ce qu'ils
ajoutent de valeur aux articles spéciaux dont ils forment le magnifique
accompagnement.
Nous citerons sur une ligne parallèle nos autres collaborateurs qui
suivent de plus près notre travail quotidien, et méritent également
notre reconnaissance, justifiée par le goût et l'approbation de nos
abonnés. Janet-Lange, Pharamond Blanchard, Renard, Freemann, Marc, E.
Forest, toujours prêts à traduire de leur habile crayon les scènes qui
s'offrent chaque semaine à la curiosité publique ou à l'enregistrement
de l'histoire contemporaine; tels sont ces noms connus des lecteurs de
l'Illustration. Mais combien d'autres, comme Karl Girardet, Français,
Champin, apportent une page détachée de leur oeuvre au tableau que nous
composons de tant de tableaux divers? Combien de talents appelés par
nous, tels que Cham, Bertall, Stop, etc., ou fournissant par occasion
leur contribution volontaire? Notre collection le montre, et notre
présent programme le montrerait encore mieux.
La rédaction de l'_Illustration_ peut vanter ses dessinateurs; il ne
convient pas qu'elle se loue elle-même. Les lecteurs lui rendront
cependant cette justice qu'elle a su vaincre une prévention née de la
concurrence redoutable que le crayon fait à la plume devant le public
qui voit par les yeux avant de voir par l'esprit. Il ne tiendrait qu'à
nous de citer des témoignages d'une autorité irrécusable qui nous
classent de la manière la plus flatteuse comme revue de l'histoire
universelle; bornons notre contentement à mériter de tels suffrages, ce
qui vaut mieux que de les publier.
Courrier de Paris.
Le carnaval n'a pas encore secoué ses grelots, et pourtant nous voilà
dans la tempête des polkas et des scottish. L'autre soir, à l'Opéra, on a
dansé par bienfaisance. Les autorités s'y trouvaient; les nôtres sont
infatigables; le beau sexe leur plaît et elles plaisent au beau sexe, si
bien que dès le premier tour de polka on pouvait retourner le mot de
Beaumarchais en contemplant les groupes: «Il fallait un danseur, et
c'est un administrateur qui l'obtint,» Des toilettes, les unes étaient
jolies et les autres riches. Les observateurs chagrins auront beau
établir des points d'analogie entre notre jeune république et l'ancienne
au moment du Directoire, cette comparaison cloche, au point de vue
surtout du costume féminin. L'échancrure des robes au-dessous du cou ne
fait pas de progrès; elle est ramenée au niveau pudique réglé par la
fameuse Isabeau de Bavière, qui introduisit cette mode en France. La
robe de bal moderne, d'une étoffe solide et forte, n'a plus rien de
mythologique; sous leur diadème de tresses d'or ou d'ébène, ces dames
ressemblent plutôt à des Junon qu'à des Hébé ou des Iphigénie, et le
sacrificateur, comme disait un contemporain de madame Récamier,
n'inspecte plus, en les contemplant, les entrailles de la victime. La
pudeur moderne donnerait plutôt dans l'excès contraire, et, sous certain
rapport, la plaisanterie d'Addison pourrait être encore de circonstance:
«Je compare ce bizarre ajustement (le panier) à ces palissades sacrées
des temples égyptiens, où l'on finit par découvrir, au fond de
l'enceinte circulaire, l'image de la divinité, qui n'est parfois qu'un
petit singe.»
On danse à l'Elysée, en attendant le grand jour des réceptions, qui sera
celui des déceptions, à ce que disent les boudeurs. L'Elysée a plus de
monde que ses salons n'en peuvent contenir, mais ce n'est pas
précisément le monde qu'il voudrait avoir. Sauf l'armée et le
représentatif, dont les dignitaires les plus essentiels entourent l'élu
de la France, le reste du cortège se compose d'un menu fretin de
fonctionnaires. Les costumes sont brillants et les noms obscurs; il y a
des ingénieurs pimpants comme des marquis et des auditeurs dorés comme
la pairie de Charles X; tout cela saute au feu des lustres et des croix
d'honneur. La tribu des artistes, réduite à la simplicité du frac noir,
s'en dédommage par le luxe des décorations qu'elle affiche; on y trouve
des peintres dont la boutonnière est une palette irisée de toutes les
couleurs de l'arc-en-ciel, des statuaires à la poitrine diamantée, et
des écrivains inconnus blasonnés comme des ambassadeurs. Assurément,
l'antique monarchie, même au plus beau temps de l'Oeil-de-boeuf, ne fit
pas autant de chevaliers que notre République. Le simple ruban si envié
sous l'Empire est abandonné au vulgaire des amateurs; la rosette
elle-même reste sans prestige; tout le monde veut être commandeur ou
grand-croix. Brantôme écrivait, il y a tantôt trois cents ans: «Le feu
roi (Henri III) imagina son nouvel ordre (le Saint-Esprit) par aversion
de l'ordre de Saint-Michel, dont les gens du mérite ne voulaient plus,
parce qu'on l'avait donné à trop de monde, si bien qu'on a compté
jusqu'à trois mille de ces chevaliers.»--Aujourd'hui la Légion d'honneur
compte cinquante mille dignitaires, et tout le monde en veut encore. Le
progrès est évident.
Où nous arrêter? Au Jardin-d'Hiver, qui vient de s'ouvrir à d'autres
divertissements. Le bal fera aussi son entrée demain dans ces beaux
lieux, sous les auspices du printemps qui s'y trouve perpétuellement en
cage. Les jeunes mères y conduiront leurs jolies fillettes pomponnées à
la Watteau, et leurs charmants bonshommes attifé à la Vandick; on
circulera sans révérence, on dansera sans morgue, on se bourrera de
friandises au bénéfice des pauvres, et il n'y aura point d'autre
autorité que celle du plaisir Grande nouveauté, sans compter celle de la
salle; elle est vaste, fleurie, odorante, touffue comme une forêt
vierge, rayonnante comme un palais de cristal, véritable atelier des
fées, sans voûte et sans ombre, sous sa cuirasse de verre.
Cette semaine a vu bien d'autres affaires. Le commerce de boucherie est
affranchi de la taxe des monopoleurs. Ce que la philanthropie patentée
cherchait en vain depuis nombre d'années, le conseil municipal vient de
le trouver, c'est-à-dire que désormais l'ouvrier qui travaille pourra
manger de la viande. Le pauvre lui-même en aura sa part, et il n'a plus
besoin d'attendre les miracles de la gélatine. En vain le préjugé
prêchait pour le _statu quo_, et la politique disait: Prenez garde et
laissez faire la science qui sait nourrir son monde philanthropiquement;
un beau jour est venu où le bon sens s'est trouvé plus fort que le
charlatanisme, la routine et le préjugé. C'est vraiment une très-grande
et très-remarquable nouveauté.
Puisqu'il s'agit toujours du conseil municipal, qui fait si
honorablement parler de ses pompes et de ses oeuvres, c'est le cas de
réparer l'erreur où nous sommes tombés au sujet de la statuette de
Voltaire. On nous certifie qu'elle occupe sa niche dans la façade de
l'hôtel de ville; à la distance du sol ou elle est placée, il vaut mieux
y croire que d'y aller voir, ainsi que notre obligeant correspondant
nous y invite. Puisque le conseil municipal de la ville de Paris se
décidait au bout de quarante ans à suivre les indications fournies par
Voltaire pour la décoration du monument, nous n'aurions pas dû penser
qu'il en effacerait le nom et l'image du grand homme.
Au sujet de la buvette de l'exposition de peinture, notre _mea culpâ_
sera moins formel. L'information était exacte, le projet arrêté et
formulé, par qui? peu nous importe. L'essentiel à constater aujourd'hui,
c'est que le jury l'a rejeté. Le Salon ne sera pas un réfectoire.
Un grand scandale a été remué, c'est celui des loteries; leurs partisans
sont dans la consternation. On ne jouera pas l'achèvement du Louvre. Ces
messieurs comptent bien prendre leur revanche en votant l'observation du
dimanche. Quant à l'adjudication de l'emprunt, vous en connaissez les
détails, sauf le suivant peut-être. On assure que MM. de Rothschild
frères s'étaient décidés à retirer leur soumission par suite d'un deuil
de famille; mais les sceptiques qui doutent de tout, ou plutôt qui ne
doutent de rien, affirment que M. James était déterminé à lutter contre
la concurrence du comptoir d'escompte, lorsque M. Salomon apprit par une
indiscrétion le chiffre soumissionné par ses adversaires. Au bout du
conflit le 3% devait échoir aux Rothschild, mais le 5% leur échappait.
«S'il en est ainsi, aurait dit alors l'un des deux frères, plutôt que de
voir l'emprunt mutilé, j'aime mieux le leur laisser tout entier,» et M.
James lui aurait donné son assentiment par ces paroles: «Il n'y a rien à
dire, c'est le jugement de Salomon.»
Le Théâtre-Français a donné le _Joueur de Flûte_. C'est l'aventure du
Persan Pharnabaze qui, après s'être ruiné très-promptement pour Laïs, se
vendit comme esclave afin de prolonger son bonheur de quelques jours.
Sous la plume de M. Emile Augier, cette anecdote imperceptible est
devenue une comédie élégiaque. Pharnabaze s'appelle Chalcidias, il se
donne pour le riche Ariobarzane, et ce n'est qu'un pâtre de Thessalie,
pauvre joueur de flûte, qui s'est vendu deux talents, un prix fou, à
l'usurier Psaunis, avec cette clause en usage à Corinthe comme à la
Bourse de Paris, _livrable fin courant_. Chalcidias, semblable au Libyen
distingué par Cléopâtre, a livré sa liberté et même sa vie pour une nuit
de Laïs. L'usurier qui s'occupe de la courtisane est fort surpris de
trouver un rival dans son esclave, et quand Laïs est informée du fait,
elle s'en émerveille encore davantage, la voilà sur la pente d'un
caprice amoureux que l'auteur érige tout de suite en belle et bonne
passion.
Avec quelle superbe il traite le destin,
Avec quelle admirable et tranquille insolence
Il met sa volonté dans la sombre balance!
La courtisane amoureuse--ce n'est pas autre chose--est donc prise comme
ses pareilles de la Grèce, dans les serres de l'imagination, et c'est un
trait d'observation parfaitement juste. Il faut que Chalcidias soit
libre, puisqu'il est aimé, elle va le racheter; rien de mieux. A quel
prix? deux talents, c'est une obole pour Laïs, et qu'elle se hâte,
Chalcidias veut se tuer. Nouvel obstacle, un autre usurier, Bomilcar,
avide et rusé comme un Carthaginois qu'il est, a éventé ce bel amour, et
comme il sait sa Laïs par coeur, il achète l'esclave dix talents pour le
revendre cent à la courtisane: toute sa fortune y passera, et Laïs
n'hésite pas. Ce trait d'observation ne vaut pas l'autre, il n'a rien de
grec; c'est un expédient de comédie moderne. Je veux croire, puisque la
tradition l'atteste, que Laïs eût tout sacrifié à Diogène, mais c'était
Diogène, un cynique, une rareté immortelle, une curiosité que les rois
et les conquérants venaient voir du fond de l'Asie; mais un obscur
joueur de flûte, les courtisanes pas plus que les matrones de l'Attique
n'étaient faites pour un pareil sacrifice; c'est le fantôme de la gloire
et la grimace de la philosophie qu'elles poursuivaient jusque dans
l'entraînement des sens. Au point de vue de la comédie, l'erreur de M.
Augier n'est qu'une peccadille; mais il a voulu faire une étude grecque
et jouer un air de Laïs, comme M. Ponsard jouait naguère de l'Horace, et
la circonstance est aggravante. Elle s'aggrave encore lorsque, quittant
la fantaisie pour la réalité, la courtisane s'enfuit, pauvre et nue,
avec son joueur de flûte. _Qu'en pensera Socrate, et que dira la Grèce?_
Mais l'essentiel à connaître, c'est le sentiment de notre public. La
pièce l'a intéressé, quoiqu'elle n'ait rien d'étrange et de neuf: c'est
le conte de La Fontaine. Le public a saisi au passage des intentions
romiques; un caractère original finement tracé, relui de Bomilcar, l'a
mis en belle humeur, et bref il a fait fête à ce mélange un peu barbare
peut-être, mais assez piquant de sentiments païens, chrétiens, anciens,
modernes, ainsi qu'à ces vers grecs d'intention, gaulois de substance,
où l'imitation de Molière se croise avec celle d'André Chénier, et saute
de Voltaire à M. Victor Hugo. C'est un succès complet également mérité
par l'auteur et par les acteurs. Après _la Ciguë_, et en dépit de
_Gabrielle_, nous croyons toujours à l'avenir comique de M. Emile
Augier; il connaît la scène, rare qualité dans un poète de fantaisie; il
est plein de verve et d'esprit; son langage est naturel, et son vers est
orné; mais il lui manque encore, sauf erreur, l'invention des caractères
et l'unité de style, ces deux à peu près du génie.
Cependant l'épopée napoléonienne se continue au Cirque-Olympique. Les
armées se heurtent et la poudre fait des siennes. On assure qu'il s'agit
de la bataille de Leipsick livrée sous cette nouvelle rubrique; le
_Petit Tondu_. Lorsque la victoire n'est plus douteuse et que l'ennemi a
pris la fuite, le tambour bat aux champs, l'empereur descend de cheval
et donne la croix à un hussard au milieu du bruit. Ce troisième acte est
magnifique, à ce point que les deux premiers sont comme s'ils n'étaient
pas. Le dialogue est peut-être grotesque; mais qui est-ce qui l'écoute?
Ici, comme à l'Opéra, les paroles sont couvertes par la musique, celle
du canon. D'ailleurs, l'habit verdâtre, la capote grise, les grandes
bottes et le petit chapeau, il n'en faut pas davantage pour soixante
représentations.
[Illustration: Fantaisie par Gavarni.]
Décembre s'en va au milieu de son escorte de nuages épais et sombres, il
s'enveloppa en nous quittant d'un voile de brouillards, on attendant son
manteau de neige. Il finit encore et toujours dans les tristesses des
catastrophes et du nécrologue; et nous allions, suivant une ancienne
habitude, lui consacrer une oraison funèbre et allégorique: Gavarni nous
en dispense; il faut céder la place à son pinceau. Un magnifique dessin
de plus, et la page que nous n'écrivons pas, c'est tout bénéfice; mais
voici notre dédommagement, le jour de l'an.
O jour trois fois heureux! l'arbre de Noël vient de secouer ses fruits
savoureux; vous allez revoir la royauté de la fève, et voici venir
l'anniversaire mémorable qui fait de la ville un paradis. Dix jours de
fêtes, de compliments, de chansons, de dragées, d'actions de grâces, de
bombance et d'indigestions, «Les étrennes! aurons-nous des étrennes?
demandent les enfants.--Oui, mes petits anges, répond le bon père avec
une satisfaction intime.--Et moi, mon ami, aurai-je les
miennes?--Certainement, ma chère, il le faut bien.»
Il le faut bien! Voilà où vous en êtes, mesdames: on se soumet à l'usage
tout en le maudissant; votre jour de l'an, ce charmant Cupidon aux ailes
roses, messager d'amour et de madrigaux, on l'accueille comme un
créancier et presque comme un recors. Ses compliments sont écrits sur
papier timbré; il a beau minauder ses sommations et sucrer ses requêtes:
réfractaires, prenez-garde à vous! vous seriez condamnés aux dépens.
Hélas! s'écrie l'époux dans sa douleur, les étrennes, quel abus! et
comme l'institution a dégénéré depuis son origine! En vérité, ma chère
amie, vous n'êtes pas aussi raisonnable que la femme de Tatius.--Tatius,
que voulez-vous dire?--C'était un roi des Sabins, l'inventeur des
étrennes, qui, à chaque renouvellement de l'année, donnait à sa femme
une branche d'arbre, et ce bon exemple était imité par ses sujets.
En général, les femmes goûtent peu cet apologue; la moralité qu'elles en
tirent, c'est l'_enlèvement des Sabines_, et, à leur avis, Romulus dut
offrir à Hersilie quelque chose de mieux qu'un rameau de chêne. Paris
est encore peuplé de Sabins. Sans parler des avares qui ne donnent rien,
ou des prodigues qui sèment leurs prodigalités ailleurs, on en voit qui
distribuent d'une main ce qu'ils reprennent de l'autre. Ces faux
généreux trompent leur confiante moitié au moyen d'une série d'attrapes
qu'ils ont organisée autour du jour de l'an pour échapper à ses fourches
caudines. Dès la mi-décembre, la pauvre femme sème à foison les sourires
et les câlineries: c'est sa graine à diamants et autres parures. Que de
soins et de peines pour fertiliser ce sol ingrat: la générosité d'un
mari! Bref, l'heure de la récolte a sonné: Monsieur l'apporte au logis
dans ses poches. Une étoffe nouvelle, quelle joie! Mais c'est pour
habiller à neuf le meuble du salon. Et cette boîte d'une dimension
respectable, voilà notre surprise, à n'en pas douter; pas encore: c'est
un porte-liqueur. Enfin, du milieu d'une liasse de factures acquittées
aux frais de la communauté, et qui profiteront au ménage, s'échappe un
objet imperceptible: c'est un anneau quelconque, cadeau sentimental et
d'autant plus économique, orné des chiffres conjugaux et d'une mèche
authentique. «Quoi, ce sont de vos cheveux, monsieur, il ne fallait pas
vous en priver (c'est un mari chauve); vous faites des folies.
--En effet, ce jour de l'an m'a ruiné.--Oui, en ustensiles.
--Voilà bien les femmes; il leur faut des colifichets; et cie je n'avais
qu'à vous offrir _une chaumière et son coeur_, comme dit la chanson.--Il
ne manquerait plus que cela, une chaumière au mois de janvier: je dirais
que vous prenez mal votre moment.--Tenez, ma chère, embrassons-nous et
que ça finisse.
La présente vignette vous montrera le thermomètre conjugal sous un autre
aspect. La victime du jour de l'an, ce n'est plus ici la femme, c'est le
mari. Heureux homme pourtant, d'abord on lui passe toutes ses
fantaisies, il est assassiné de petits soins; c'est le bijou de la
maison. «Ne le contrarions pas: voici venir les étrennes.» Ainsi pense
la maîtresse du logis, et c'est fort bien penser. Quelques-unes poussent
la complaisance jusqu'à simuler le martyre. On se lève plus tôt qu'à
l'ordinaire et l'on se couche plus tard; il s'agit de parachever quelque
oeuvre mystérieuse, bourse ou bretelles brodées, petit mystère
d'iniquité innocente, que le héros de l'aventure accepte ordinairement
pour un mystère d'amour. Règle générale ou à peu près: la Parisienne
achète tout faits les cadeaux qu'elle est censée avoir confectionnée. Se
piquer les doigts et user ses beaux yeux à ces travaux sans éclat, c'est
une imprudence dont son bon goût la préservera toujours. Les
prévenances, les sourires, les cajoleries et l'emplette, chacune de ces
douceurs a produit son effet: voilà le thermomètre conjugal arrivée son
maximum; il faut qu'il dégringole. Le mari s'est exécuté. La face des
choses, et surtout celle de la dame, a bien changé. C'est la traduction
libre du: _Je l'aime un peu, beaucoup, passionnément... pas du tout!_
Heureusement que le trait de moeurs n'est qu'une exception.
Que vous dire encore à propos du jour de l'an? C'est un anniversaire qui
s'éternise, les mêmes compliments, les mêmes sérénades et les mêmes
bonbons qu'autrefois; dans les rues, la même foule et le même spectacle.
Il est bien entendu que la ville est plus que jamais un magasin de
curiosités. Toute la population est dehors, et l'on se souhaite le
bonjour entre deux emplettes. La promenade du jour de l'an vaut celle du
mardi gras: c'est une mascarade à visage découvert, où l'on peut
reconnaître chacun des masques et des emplois de la comédie humaine. Le
généreux, le dissipateur, le glorieux en tournée de cérémonie, le
parasite en habit neuf portant sa carte aux amphitryons, le bon père
chargé de polichinelles, le flâneur qui jouit de tout et l'avare qui ne
jouit de rien. L'étincelant fouillis que les boutiques! Ne me parlez pas
des merveilles orientales, des palais moresques, des villes peintes
comme Canton ou Nankin, et des cités mascarades comme Venise et Naples;
l'or, les pierreries, les brillants tissus, les métaux resplendissants,
les étoffes merveilleuses tissées par des fées invisibles: voilà les
perles que Paris a tirées de son écrin. Seulement n'allez pas demander
quelle est l'étrenne à la mode et dans quel moule nouveau 1851 a jeté
son monde et ses fantaisies. En fait d'inventions, on s'accommode assez
volontiers du vieux, et il faudra que la nouvelle année s'arrange des
nouveautés de ses anciennes. Il est trop vrai qu'au milieu du propres
général le bonbon reste stationnaire, on s'en tient à la dragée et au
fruit confit; les chinoiseries font la même grimace; ainsi de la
littérature du bonbon, qui ne sort pas de la devise et du rébus. Après
cinquante ans d'exercice, nous en sommes encore aux énigmes du _Fidèle
Beryer_. Ailleurs, ce sont les mêmes bons hommes plus ou moins
réjouissants, les représentants de la république... du rococo, parleurs
à la mécanique, automates joueurs d'instruments sur toutes les cordes,
grands hommes pâte molle ou biscuit. L'esprit français ne se lasse pas
de voir toutes choses en caricature; il a l'humeur railleuse des
vieillards. Certainement notre époque égayera fort nos descendants, et
ils n'auront pas à lui appliquer la maxime de Montesquieu: Heureux les
peuples dont l'histoire est ennuyeuse.
Philippe Besoni.
[Illustration; Du 15 décembre au 1er janvier, par Stop.]
Industrie parisienne.
Au moment où l'Angleterre convie les industries du monde entier à
l'exposition universelle que l'année 1851 verra s'ouvrir à Londres, et
dont la France doit se reprocher de n'avoir point pris l'initiative,
l'_Illustration_, après avoir depuis longtemps ouvert ses colonnes aux
grands établissements industriels français, montrerait plus que de
l'indifférence et pourrait même être taxée d'injustice en n'essayant pas
de faire connaître successivement à ses lecteurs les produits multiples
et variés de l'industrie parisienne appelée à tenir une place si élevée
à cette exposition.
L'industrie parisienne, célèbre par le bon goût de ses produits,
l'habileté de ses artistes et l'intelligence de ses ouvriers, s'exerce
en effet sur un nombre infini d'articles de natures différentes; les
efforts nombreux tentés depuis la révolution pour améliorer l'industrie
française ont toujours été couronnes des plus heureux succès dans la
capitale; mais c'est surtout depuis les longues années de paix dont la
France a joui, que Paris est devenu une ville industrielle de premier
rang, sans avoir cependant l'aspect d'une ville manufacturière; ses
articles portant d'ailleurs un caractère particulier de nouveauté et
d'élégance, sont accueillis et recherchés avec une faveur très-marquée
tant en France que dans les colonies et sur les marchés étrangers.
Parmi les branches d'industrie spéciales à cette capitale, l'horlogerie
fine, les bronzes, l'orfèvrerie et la bijouterie entrent pour des sommes
importantes dans la balance de son commerce.
L'horlogerie mixte, c'est-à-dire celle qui s'exerce sur des pièces
provenant de fabriques étrangères ou françaises, et l'horlogerie de
précision, dont toutes les pièces sont fabriquées à Paris même, y sont
cultivées avec assez d'honneur pour assurer à cette ville le monopole
des pendules, dont l'Angleterre seule nous achète pour plus de deux
millions par an; et si l'horlogerie de Paris, en ce qui concerne la
fabrication des montres, est encore en lutte avec celle de Genève, elle
a conservé, pour tout ce qui est art, goût et invention, une
incontestable suprématie.
La fabrication des bronzes de Paris, pour les coffres de pendules,
flambeaux, candélabres, coupes et autres pièces des garnitures de
cheminées, est sans concurrence dans le monde, et les artistes éminents,
créateurs incessants des modèles variés qu'enfante leur inépuisable
imagination, sont également sans rivaux. Les produits de cette
industrie, qui occupe à Paris plus de cinq mille ouvriers, s'élèvent
annuellement à une valeur de 20 millions environ.
L'orfèvrerie qui embrasse tous les objets d'or et d'argent, tels que
vaisselle plate, surtouts pour la décoration de la table, ornements
d'église, etc., ne peut trouver ailleurs que dans les grandes villes la
réunion des conditions qu'exige une large fabrication. Aussi Paris,
centre de cette fabrication, a-t-il rendu depuis longtemps l'étranger
tributaire de la France par le bon goût qu'il a su imprimer à ses
produits. Beauté, élégance dans les formes, richesse de dessin et
travail parfait, tels sort les caractères des ouvrages qui sortent des
ateliers de Paris. Hâtons-nous d'ajouter que les sculpteurs les plus
distingués, les dessinateurs les plus renommés ne dédaignent pas de
consacrer leurs talents à cette industrie, qui réclame des mains habiles
pour tous ses détails, et qui donne lieu chaque année à des transactions
commerciales considérables.
[Illustration: Grande fabrique et magasins d'horlogerie, orfèvrerie et
bijouterie de C. Detouche, 158 et 160, rue Saint-Martin.]
Quant à la bijouterie, chacun sait que c'est une des branches les plus
importantes du commerce français, et celle qui constate de la manière la
plus évidente la supériorité dans les arts du modelage, de la ciselure
et du dessin, les progrès toujours croissants de l'industrie parisienne,
la fabrication de cette innombrable multitude de bijoux que le besoin, la
mode et le caprice font sortir des ateliers de bijouterie, consomme
chaque année 4,500 kilogrammes d'or, représentant 12,400,000 francs
environ; la main d'oeuvre, qui occupe plus de 7,000 ouvriers, tant
bijoutiers, émailleurs, sertisseurs, graveurs, ciseleurs, etc., que
doreurs, tourneurs, estampeurs, fondeurs et guillocheurs, égale à peu
près le prix de la matière employée, ce qui porte cette fabrication au
chiffre de 24 millions qui ne s'appliquent absolument qu'à la main
d'oeuvre et au prix du métal dégagé de la valeur des nombreuses
pierreries que la joaillerie est appelée à monter chaque année à Paris.
Indépendamment des maisons qui se livrent à la fabrication spéciale des
différents articles que nous venons d'énumérer, il s'est formé dans
Paris de puissants établissements commerciaux, qui, à l'aide de capitaux
considérables, ont, depuis un certain nombre d'années, essayé de donner
une plus forte impulsion à l'une ou à l'autre de ces branches de
l'industrie parisienne. Le plus important de ces établissements n'a même
pas reculé devant l'audacieux projet de les réunir toutes, c'est celui
que M. C. Detouche a formé dans la maison portant sur la rue
Saint-Martin les n° 158 et 160.
Dans de vastes magasins, salons et galeries, décorés avec goût, et au
développement desquels trois étages suffisent à peine, s'étale sans
confusion, et au contraire avec un ordre parfait, tout ce que la
fabrication parisienne peut produira en horlogerie, bronzerie,
orfèvrerie et bijouterie-joaillerie.
L'horlogerie offre au choix depuis la simple horloge de village jusqu'au
régulateur compliqué, qui, après avoir obtenu à l'exposition des
produite de l'industrie française en 1819 la médaille d'argent, doit
aller en conquérir une autre à l'exposition de Londres; depuis le cartel
en bois du prix le plus modique jusqu'au module de pendule en bronze
doré ou florentin du travail le plus nouveau et le plus recherché;
depuis la montre d'argent à savonnette jusqu'à la montre marine, au
chronomètre le plus perfectionné, et jusqu'aux ingénieux appareils
uranograniques de M. Guénat.
Près du flambeau destiné au travailleur solitaire, l'art du bronzier
expose des candélabres et des bras de cheminée empruntant à la Grèce ses
formes pures et sévères, à la renaissance ses élégantes arabesques, et
aux règnes de Louis XIV et de Louis XV leurs plus capricieux
enroulements.
Dans les vitrines consacrées à l'orfèvrerie ont été réunies les pièces
les plus simples de la vaisselle plate ordinaire, aux modèles riches et
variés des objets destinés à la décoration de la table la plus opulente;
la fabrique du village ainsi que celle de la ville y trouveront chacune
les vases et objets du culte en harmonie avec les ressources larges ou
bornées de leurs églises respectives.
Enfin les montres de la bijouterie renferment à côté de l'alliance
brisée la bague au chaton orné d'un riche camée; le bracelet en argent
et la croix à la Jeannette près du collier de perles fines à fermoir
émaillé; les simples boucles d'oreilles en or et l'écrin complet
éblouissant de diamants et de pierreries.
Si à cette réunion inusitée se joint encore la garantie de toutes les
marchandises livrées, un prix fixe toujours coté avec modération, la
facilité de faire des commandes et de n'en prendre livraison qu'autant
que leur confection satisfait le goût le plus difficile, on ne s
étonnera plus de l'honorable clientèle que la maison Detouche a su se
faire à Paris et dans la province, et des débouchés considérables
qu'elle s'est créés tant dans les colonies qu'en pays étranger.
G. Falampin.
De la contrefaçon des oeuvres littéraires et artistiques.
La propriété des oeuvres littéraires ou artistiques n'est plus contestée
aujourd'hui que par un petit nombre d'écrivains qui se font payer le
plus cher possible, et défendent de reproduire les écrits dans lesquels
ils la combattent. C'est donc une question jugée qu'il serait inutile de
discuter. L'exercice du droit n'est pas encore toutefois aussi
généralement reconnu que le droit lui-même. Parmi les publicistes et les
jurisconsultes qui admettent la propriété littéraire, il en est qui se
sentent tentés de tolérer la contrefaçon, sinon indigène du moins
étrangère. Deux ou trois sophismes se sont emparés de certains esprits,
à tel point qu'ils ont fini par leur sembler des vérités. Sur ce point,
la discussion est encore nécessaire. Aussi, bien que nous nous
proposions surtout dans cet article d'examiner les moyens proposés ou
pris jusqu'à ce jour par le gouvernement français pour mettre un terme à
la reproduction illicite des oeuvres littéraires et artistiques,
croyons-nous devoir préalablement entrer dans quelques détails
historiques et statistiques sur la contrefaçon, et réfuter le principal
argument de ses partisans honteux ou avoués.
Personne ne l'ignore: la Belgique, et en Belgique, Bruxelles, sont le
centre d'un immense commerce de contrefaçon qui ferme à la librairie
française les marchés du monde entier. A peine un livre, destiné suit à
un succès de vogue, soit à une fortune durable, a-t-il paru à Paris,
qu'il est réimprimé par des libraires de Bruxelles ou des autres villes
de la Belgique--quand je dis libraires, je me trompe; je devrais dire
des sociétés en commandite, constituées au capital de plusieurs millions
de francs, et ayant des comptoirs et des sous-comptoirs dans les
principales villes du globe. Les résultats de cette double opération
sont faciles à concevoir. Pour les rendre plus clairs, je prends un
exemple: M. Didier, de Paris, achète 15,000 francs à M. Guizot le
manuscrit de _Monk_, et le fait imprimer, je suppose, à 5,000
exemplaires qu'il vend 5 fr.; c'est donc 3 fr. de droits d'auteur qu'il
a à payer par chaque exemplaire. M. Méline, de Bruxelles, réimprime cet
ouvrage, et, comme il n'a pas de droits d'auteur à payer, il peut, en le
vendant seulement 2 fr., courir les mêmes chances de bénéfices que M.
Didier, qui est obligé de le vendre 5 fr. En conséquence, les libraires
de l'Angleterre, de la Russie, de la Sardaigne, de la Prusse, de
l'Espagne, de l'Italie, des États-Unis, du Mexique, etc., qui croient
pouvoir placer des exemplaires de Monk, s'adressent à M. Méline, de
préférence à M. Didier, parce que les consommateurs ou les acheteurs
sont d'autant plus nombreux que le prix de la marchandise est moins
élevé, et M. Didier, qui a fait une spéculation hasardeuse, repoussé
ainsi du marché extérieur par une spéculation presque assurée, se voit
réduit au marché intérieur peut-être insuffisant, sans compter que dans
certaines provinces frontières la contrebande lui fait encore une
concurrence redoutable. Ce que je viens de dire d'un libraire et d'un
livre s'applique à tous les libraires et à tous les livres français.
Et qu'on le remarque bien: ce n'est pas seulement aux éditeurs, c'est
aussi aux auteurs que la contrefaçon porte, préjudice. Si les éditeurs
pouvaient compter avec certitude sur la vente des marchés étrangers, ils
accorderaient aux auteurs ou les auteurs exigeraient d'eux une
rémunération plus forte de leurs travaux. En outre, la contrefaçon ne se
borne pas à tuer les ouvrages existants; elle en empêche un grand nombre
de naître, soit par les craintes malheureusement trop fondées qu'elle
inspire aux éditeurs, soit par la réimpression anticipée des articles de
journaux ou de revues composés tout exprès par leurs auteurs pour en
former des volumes.
On a dit pour justifier, pour excuser la contrefaçon, que tout en
portant atteinte à des droits individuels, elle servait néanmoins, par
l'abaissement de ses prix, à faciliter au dehors la diffusion des
oeuvres de l'intelligence. Cet argument, produit à la tribune française
par un de ses orateurs les plus éminents et de ses hommes d'étal les
plus sensés, ne supporte pas l'examen. Qu'on ouvre à la librairie
française tous les marchés étrangers qui lui sont aujourd'hni fermés, et
elle y vendra ses produits à des prix inférieurs même à ceux de la
contrefaçon. Rien de plus facile à expliquer et à comprendre. Les frais
fixes ou généraux d'un livre, c'est-à-dire les droits d'auteur, la
composition, les moyens de publicité, les dépenses d'administration
diminuent pour chaque exemplaire à mesure que le nombre des exemplaires
tirés augmente. S'élèvent-ils à 1 franc, par exemple, pour un tirage à
2,000, ils tombent à 25 cent, pour un tirage à 8,000. Si, dans l'état
actuel des choses, un livre français se vend à 8,000 exemplaires dans le
monde entier, 2,000 exemplaires au plus sont fournis par l'éditeur qui,
par conséquent, est obligé de retirer 1 franc pour frais généraux sur
chaque exemplaire. C'est la contrefaçon belge qui vend les 6,00
exemplaires restants. Mais la contrefaçon n'est pas un contrefacteur.
Elle se compose d'ordinaire pour un ouvrage un peu important de trois
contrefacteurs qui se font concurrence. Chacun de ces contrefacteurs
vendra 2,000 exemplaires pour sa part, et aura par conséquent--bien
qu'il ne paye pas de droits d'auteur--50 cent. de frais fixes et
généraux à percevoir sur chaque exemplaire. Eh bien, supposez la
contrefaçon détruite n'importe par quel moyen, supposez que l'éditeur
français vende seul les 8,000 exemplaires, il aura, bien qu'il paye les
droits d'auteur, 25 cent. de moins de frais fixes ou généraux que les
contrefacteurs belges. Il pourra donc s'il le veut, et son intérêt bien
entendu l'y déterminera, vendre son livre meilleur marché que ne
l'aurait vendu la contrefaçon, et la destruction de la contrefaçon
servira, mieux encore que son maintien, à faciliter au dehors la
diffusion des oeuvres de l'intelligence. Seulement alors cette diffusion
aurait lieu au bénéfice de celui qui aurait risqué une partie de sa
fortune pour la faciliter. Il est difficile d'apprécier en chiffres le
tort que la contrefaçon belge cause chaque année à la librairie
française. Les tableaux d'exportation publiés par l'administration belge
sont évidemment incomplets et inexacts. Ainsi, en 1848, la France a
exporté en livres, gravures et papiers de musique,--les documents
officiels ne distinguent pas entre ces trois sortes d'objets,--974,000
kilogrammes, représentant une valeur officielle de 7,900,000 francs, et
si nous devions en croire les tableaux officiels de l'administration
belge, dont nous ne contestons pas la bonne foi, mais dont nous ne
pouvons pas accepter les chiffres, les exportations des livres belges se
seraient élevées
en 1844 à 211,000 kilog., soit 1,489,000 fr.
en 1845 à 297,000 1,830,000
en 1846 à 213,000 1,308,000
en 1847 à 154,000 1,200,000
Nous ne connaissons pas les relevés de 1848 et de 1849, mais nous
pouvons rappeler ceux de quatre années précédentes qui, quels que soient
les chiffres véritables, témoignent du moins des progrès toujours
croissants de ce commerce avant 1846:
en 1836, 90,447 kilog. donnent 612,682 fr.
en 1837, 121,871 731,226
en 1838, 138,190 829,140
en 1839, 170,743 1,033,771
Admettons que ces chiffres soient exacts,--ce qui est une pure
hypothèse,--et voyons comment les exportations de 1844, 1845, 1846 et
1847 se sont réparties dans les diverses contrées du globe. Le tableau
suivant est emprunté également aux documents officiels: