Il feignit d’hésiter et dit: «Je le jure.»

--Vous savez, dit Berthe, que si j’apprenais une chose pareille, ce

serait fini. Je ne voudrais plus vous épouser.

--Mais je n’ai pas de maîtresse! dit Daniel avec un air de viveur

lassé... Je puis d’autant mieux vous le dire, que si j’en avais une, ça

n’aurait aucune importance. Il y a des choses qu’il est difficile

d’expliquer à une petite fille comme vous. Un jeune homme de mon âge est

à peu près obligé d’avoir une bonne amie.

--Oui, oui... Alors, quand vous irez passer un après-midi à Paris, au

lieu de venir à la maison, on saura ce que ça veut dire.

--Mais non, mais non, dit Daniel doucement, comme si la galanterie lui

défendait de répondre oui.

Il allait environ deux fois par semaine à Paris, mais sa dernière

fredaine remontait bien à deux mois. Elle consistait en un séjour d’un

quart d’heure dans une maison mystérieuse du quartier Vivienne, en

compagnie d’une dame en peignoir bleu, à qui il n’avait pas adressé la

parole.

--Comment sont-elles, ces femmes chez qui vous allez?

--Je vous assure que je ne vais chez aucune femme.

--Je ne vous crois pas... Mais j’admets que vous ne mentez pas, et je

vous pose la question autrement, pour que vous puissiez me répondre. A

supposer que vous vouliez me tromper, chez quelles femmes iriez-vous?

--Qu’est-ce que ça vous fait?

--Ça m’amuse. Répondez-moi. Chez quelles femmes iriez-vous?

--... Chez plusieurs, dit Daniel. Des femmes avec qui j’étais en

relations avant de vous connaître. Une grande femme blonde, qui demeure

dans un hôtel, près de l’Arc-de-Triomphe.

Cette femme existait. Il lui avait même dit quelques mots, un jour, aux

courses, où elle se trouvait en compagnie d’un camarade de collège, qui

les avait présentés l’un à l’autre.

--Vous êtes terrible, dit Berthe. Et quelles femmes encore

connaissiez-vous!

--Une dame très brune, qui demeure boulevard Haussmann.

C’était une dame qu’il avait suivie un après-midi sans lui dire un mot,

jusqu’à une porte qu’il pensait être la sienne. Il s’était proposé

maintes fois d’aller interroger le concierge.

--Quel âge a-t-elle, cette dame brune?

--Trente à trente-cinq ans.

Aux yeux d’une très jeune fille il est flatteur pour un très jeune homme

d’être à tu et à toi avec une dame plus âgée.

--Je suis sûre, dit Berthe, que ces dames sont de vilaines femmes et

qu’elles connaissent des quantités d’hommes.

--Pas ces femmes-là, dit Daniel.

--Et vous alliez chez elles? Vous passiez des nuits avec elles?

--Ne parlez pas de ça, dit Daniel d’un air ennuyé et discret. Je vous

assure que toutes ces femmes-là sont bien oubliées et que je ne songe

plus à elles depuis que je vous connais.

--Quand je pense, dit Berthe, que vous leur avez dit que vous les

aimiez.

--Je ne leur ai jamais dit ça.

--Menteur!

--Vous avez tort de ne pas me croire. Je n’ai jamais aimé que vous.

--Et vous les embrassiez... Vous les embrassiez... comme vous

m’embrassez, moi.

--Non, ma petite Berthe.

--Si! A partir d’aujourd’hui, vous ne m’embrasserez plus.

--Vous êtes méchante pour moi. En admettant que je les aie embrassées

ainsi, ce qui est faux, je serais bien excusable, puisque je ne vous

connaissais pas.

--Vous m’avez juré que vous n’aviez aimé personne avant moi. Pourquoi

embrassiez-vous des femmes que vous n’aimiez pas... Pourquoi?

C’est alors qu’elle ajouta:

--Moi je vous ai bien attendu.

Et c’est alors que Daniel avait dit, en souriant, sans penser à mal et

par manière de plaisanterie:

--Est-ce bien sûr? Est-ce bien sûr que vous m’ayez attendu?

Mais Berthe, soudain, se tourna vers lui et le regarda en face, en

ouvrant largement les yeux, pour qu’il pût lire au fond d’elle-même.

Pourquoi cette façon grave de répondre à une plaisanterie? Pourquoi

prendre, à propos d’un badinage, ce grand air d’innocente, à qui sa

conscience ne reproche rien?... Daniel pensa à André Bardot. Il se dit:

Je suis peut-être en chemin d’apprendre quelque chose. Et l’instinct

diabolique de savoir ne lui permettait pas de s’arrêter sur ce chemin.

Et puis, le soir, quand il se couchait, pouvait-il s’endormir tranquille

s’il n’avait pas scruté tous les recoins d’ombre?

Il regarda Berthe et sans quitter son ton de plaisanterie, afin que son

accusation ne fût pas regardée comme sérieuse si elle était reconnue

injuste, il dit en ricanant: Hé, hé! André Bardot!

Les paupières de Berthe battirent une fois, puis elle continua à

regarder Daniel les yeux grands ouverts. Il sembla pendant deux secondes

qu’elle ne pourrait plus s’en aller et qu’elle n’oserait plus refermer

les yeux. Daniel en avait froid par tout le corps.

Elle sourit enfin, et dit: Pourquoi ce nom? Mais elle avait souri trop

tard, deux secondes trop tard. Et puis que signifiaient ces mots:

Pourquoi ce nom? Elle n’avait donc pas osé le répéter, ce nom?

Le soupçon, maintenant, avait pris possession de l’âme de Daniel, comme

un nouveau patron avec qui ça va changer et à qui on n’en pourra faire

accroire. Autoritaire, il allait tout visiter au passage, peser les

réponses, examiner l’aloi de tous les regards.

Elle se força à répéter sa question et dit encore: Pourquoi ce nom? Car

elle ne pouvait pas battre en retraite ainsi, sans avoir de réponse.

Daniel répondit:

--Pour rien.

Et elle s’en contenta.

Il cessa de lui tenir la main et s’assit à fond sur le canapé, sans la

regarder, les yeux devant lui, sans rien dire... Elle non plus ne disait

rien et ne s’étonnait pas de ce silence subit. Elle n’avait pas assez de

hardiesse, sans doute, pour continuer à parler de cela. Et si elle

pariait d’autre chose, peut-être l’accuserait-on de tenir à changer de

propos.

Au bout d’un instant, elle sentit le besoin d’expliquer son silence, en

appuyant ses doigts sur sa tempe, comme si elle souffrait d’une

migraine.

A l’autre bout du salon où étaient les deux familles, la conversation

était en train de mourir, et personne, vu l’heure tardive, n’y ajoutait

de nouvelles bûches. «Berthe, nous allons rentrer!» dit Mme Voraud d’une

voix haute.

Berthe sembla attendre une intervention de Daniel. Elle répondit enfin:

«Oui, maman,» et fit mine de se lever.

Daniel la retint, non par la main, mais du bout des doigts et par le

bras, et dit avec précipitation à Mme Voraud: «Ah! madame, il n’est pas

tard. Attendez encore un instant!»

--Mais non, madame, il n’est pas tard, se décida à dire Mme Henry, qui

aurait pourtant bien voulu aller se coucher.

--Il faut que je vous parle, dit Daniel à Berthe.

Elle sourit du coin des lèvres, et dit: Parlez.

Le ton de ce: Parlez, bouleversa Daniel. C’était le premier mot hostile

que Berthe lui eût jamais dit. Elle restait sur la défensive. Elle se

défendait contre lui, maintenant. L’amie était devenue l’adversaire. Il

en souffrit comme de la séparation la plus déchirante.

Il regarda autour de lui, il vit au bout du salon le sourire complaisant

de la tante Amélie qui s’attendrissait sur les deux petits fiancés, sur

les deux amoureux.

Il dit à Berthe avec effort:

--Je suis jaloux.

Elle répondit: Jaloux? avec un petit étonnement feint. Elle feignait

maintenant avec lui. Toujours dans l’autre camp, toujours hostile!

Il reprit: Vous savez de qui je suis jaloux.

Oh! le geste évasif qu’elle fit, le geste peu sincère!

--Je suis jaloux de... de cette personne que je vous ai nommée tout à

l’heure.

Elle répondit: Vous êtes fou.

--Écoutez, Berthe. Il ne faut pas nier. On m’a déjà dit... On m’a déjà

parlé de vous et de cette personne...

Berthe ne répondit rien. «Eh bien! ma fille, dit Mme Voraud, il faut

nous en aller. Ces dames tombent de sommeil.»

--Oh! madame! dit Daniel nerveusement, je vous en prie! Restez encore un

peu!

--Non, non, dit M. Voraud, il est tard. Il faut rentrer.

--Encore cinq minutes, supplia Daniel... Berthe, dit-il à demi-voix,

répondez-moi quelque chose.

--Que voulez-vous que je vous réponde?... Il est exact que ce jeune

homme m’a aimée, et je crois même qu’il m’aime encore.

--Mais vous, Berthe, vous?

--Vous m’avez vue le soir où il est venu dîner à la maison. Vous avez vu

comment j’étais avec lui.

--Je pense bien que vous ne l’aimez plus, dit Daniel. Mais vous l’avez

peut-être aimé?

--Jamais, dit Berthe.

--Jurez-le-moi.

--Je vous le jure.

Il resta sombre. Elle n’avait pas bien juré.

Il pensait aussi à d’autres questions, à toutes sortes d’autres

questions qu’il n’avait pas posées encore.

--Eh bien! Berthe, voyons, décide-toi, dit Mme Voraud.

--Je vais mettre mon chapeau, dit Berthe.

Elle alla dans une autre pièce, où elle avait laissé sa veste et son

chapeau. Elle espérait sans doute que Daniel l’y rejoindrait. Mais il ne

la suivit pas. Il voulait rester fâché. Il n’irait même pas la

reconduire chez elle.

Pourtant, il ne put se décider, quand elle revint chercher ses parents,

à ne pas les accompagner. Elle partie, il resterait seul avec tous ses

soupçons. Il voulait rester avec elle le plus longtemps possible, pour

laisser à une explication plus complète la chance de se produire. Sur la

route, M. et Mme Voraud marchaient devant. Daniel et Berthe les

suivaient dans la nuit, côte à côte. Il ne lui dit rien pendant le

chemin. Seulement, comme on arrivait près de la maison Voraud, il

s’arrêta et l’arrêta sous le dernier réverbère. Il regarda le visage de

sa fiancée et lui dit: Je suis malheureux!

Elle répondit avec un sourire un peu douloureux: Daniel, mon cher

Daniel, moi qui vous aime tant!

Ce n’était pas l’explication souhaitée. Dans le ton de ses paroles, il y

avait comme l’aveu de choses inavouées. Daniel en souffrit. Mais sa

douleur fut moins pénible, car il lui sembla qu’à ce moment, Berthe

n’était plus son ennemie, qu’elle était maintenant de son côté pour

souffrir avec lui, pour souffrir de quelque chose qui était dans le

passé et qui revenait les affliger d’un malheur commun. Quand Daniel

reprit seul le chemin de la maison, une sorte de paix triste était

rentrée dans son cœur.

Mémoires d'un jeune homme rangé · 第 58 / 67 题