«Comme c’est venu subitement! se répétait Daniel en rentrant au chalet
Pilou, après avoir reconduit les Voraud. Du fond du passé arrivent de
brusques tempêtes, qui brisent des vitres et font tomber des cheminées.
Des secrets funestes, que l’on croyait morts et qu’aucune malveillance
humaine n’a réveillés, se dressent tout à coup dans notre vie
tranquille!»
Après le départ de Julien qui avait disparu sans rien dire, pour prendre
son train, Berthe était restée quelque temps encore chez les Henry avec
sa famille. Elle et Daniel s’étaient assis au bout d’un très long salon,
qui servait, l’hiver, d’atelier à Mme Pilou, et qui était encombré de
coquillages, aussi abondants qu’au fond des mers et plus ornés de
miniatures. Daniel avait pris la main de sa fiancée et la pressait dans
ses mains. Il n’éprouvait pas à ce jeu une très grande volupté, mais
cette attitude leur étant permise, il fallait bien en profiter.
Autrement les parents, assis à l’autre bout du salon, ne les auraient
pas trouvés assez amoureux.
--Je n’aime pas votre ami, dit Berthe.
--Pourquoi? demanda-t-il, sans trop de regret. A cet instant, il
oubliait Julius. Berthe était jolie de partout. Elle avait de tendres
yeux, une taille plus souple et d’amusants petits souliers vernis.
--Je ne l’aime pas, parce qu’il n’a pas l’air franc.
Cette remarque fit sourire Daniel. La franchise était la grande qualité
de Julius, qui s’était toujours montré incapable de mentir (sinon dans
les questions d’argent).
--Je ne suis pas contente, poursuivit Berthe, que vous sortiez si
souvent avec lui.
--Vous avez tort de dire cela. Lui vous aime beaucoup. Il a pour vous
une grande sympathie.
--Ce n’est pas vrai, dit Berthe. Et puis il doit vous entraîner, et vous
faire voir des maîtresses... D’abord je suis sûre d’une chose, c’est que
vous avez une maîtresse à Paris.
--Je vous assure que non, dit Daniel, évitant de s’en défendre avec trop
d’énergie.
--Vous ne le jureriez pas.