--Je crois qu’il vaut mieux lui dire tout ce que tu m’as raconté. C’est
lui que ça intéresse le plus, en définitive. Du moment qu’il se juge
assez grand pour se marier, il est assez raisonnable pour qu’on ne lui
cache rien.
Daniel regarda l’oncle Émile.
--Eh bien! dit l’oncle, eh bien! j’ai communiqué à ton père des
renseignements sur le père de la jeune fille en question... Oui...
oui... Enfin, vous avez tous cru sa position plus brillante qu’elle
n’est en réalité. Pour tout dire, il est lancé dans des affaires... dans
des affaires difficiles. Et il n’a pas du tout, mais pas du tout, la
fortune que son train de maison pourrait laisser supposer.
Daniel se leva sans mot dire.
--Où vas-tu? dit Mme Henry.
Il répondit d’une voix ferme:
--Je vais chez Mlle Voraud.
Il trouvait cette sortie très belle, mais il était un peu gêné à l’idée
de quitter ses parents fâchés. Il chercha sa canne dans la chambre à
côté, dont la porte était ouverte, et prolongea ses recherches, pour que
quelqu’un se décidât à dire quelque chose.
--Je vois, je vois, dit enfin M. Henry. Monsieur est un grand seigneur.
Il est au-dessus de ces questions-là. D’ailleurs, est-ce qu’il a besoin
de discuter avec nous? Nous nous mêlons de ce qui ne nous regarde pas.
Daniel répondit d’une voix altérée:
--Je ne discute pas. J’aime cette jeune fille. Ce n’est pas à cause de
sa fortune que j’ai voulu l’épouser.
--Il ne s’agit pas de sa fortune, dit M. Henry. J’aimerais mieux cent
fois que ce soit une fille pauvre, qui aurait toujours été pauvre.
Quoique vraiment ce n’est pas tout à fait ça que j’avais rêvé pour toi.
Mais ce n’est pas la même chose d’épouser une fille sans fortune que
d’épouser la fille d’un homme comme M. Voraud, qui peut se trouver ruiné
d’un instant à l’autre, et qui peut te ruiner avec lui... sans compter
qu’elle a été élevée avec des goûts dispendieux, habituée au luxe et à
la toilette... Même quand je croyais que M. Voraud avait une grosse
fortune, je t’avoue que cette éducation-là me déplaisait un peu.
Daniel ne répondait toujours rien. Il alla gravement embrasser sa mère,
et se dirigea vers la porte.
--Je sais bien, dit M. Henry, que ce que je dis ou rien, c’est la même
chose. Tu es bien pris... Ah! ils savaient ce qu’ils faisaient, quand
ils t’attiraient chez eux tout l’été.
Cette imputation suffoqua Daniel et lui donna la dose d’irritation
suffisante pour opérer une sortie énergique. Il était bien certain que
son père se trompait, et que les Voraud n’avaient eu aucune
arrière-pensée en le laissant venir chez eux. L’attitude de Mme Voraud
en était la preuve. D’ailleurs, l’hypothèse d’un tel complot, eût-elle
été vraisemblable, était insoutenable pour son amour-propre. Il ne s’y
arrêta pas. Cette parole de M. Henry eut simplement pour effet de
diminuer la confiance qu’il avait dans ses parents, qui s’étaient mis
aussi manifestement dans l’erreur.
Il prit, pour aller chez M. Voraud, un petit chemin à travers champs. Il
n’y passait jamais à la nuit tombée. Mais, ce jour-là, une attaque
nocturne lui aurait, pensait-il, fait plaisir. Il brandissait sa canne
avec vigueur. Il n’y avait, d’ailleurs, pas d’exemple qu’une attaque
nocturne se fût produite dans ce pays des plus tranquilles.
Il entra chez les Voraud, qui prenaient le café dans la salle à manger
vitrée. Il poussa la porte avec assurance, ne tremblant plus, comme
jadis, à l’idée d’être un intrus. Il serra fortement les mains de Mme
Voraud, avec la rudesse et la supériorité d’un bienfaiteur.
Louise Loison, Berthe et lui firent un petit tour dans le jardin.
Parfois le souvenir de ses parents, qu’il avait quittés si brusquement,
lui revenait à l’esprit. Alors il prenait Berthe dans ses bras, et
l’étreignait ardemment. Fallait-il qu’il l’aimât assez, pour se
brouiller ainsi avec sa famille!... Il se demandait avec angoisse s’il
l’aimait véritablement... Il l’embrassait plus ardemment encore. Et il
se disait que même s’il ne l’eût pas autant aimée, il lui eût été
impossible, de par des lois inéluctables de délicatesse, de rompre avec
Berthe pour une question d’argent.