CONSEIL DE FAMILLE

Quand la bonne eut posé le chocolat sur la table de nuit, elle alla à la

fenêtre. Le matin, qui attendait derrière les volets, se rua par la

brèche ouverte et remplit brutalement la chambre. Daniel, l’œil hagard,

au sortir d’une nuit pleine de songes, cherchait ses idées de la veille.

Il savait qu’il s’était couché avec un embêtement, et ne le retrouvait

plus. Il s’assit sur son séant, allongea et tordit ses bras, comme si

les serpents de Laocoon se fussent enroulés autour de son corps, regarda

avec effroi sa tasse de chocolat, bâilla à en mourir, puis retomba

étendu sur le côté. Au bout d’un instant, il se souvint de son ennui.

Les révélations de Julius lui revinrent à l’esprit: M. Voraud qu’il

avait cru riche, était dans une position difficile. Ce matin-là, comme

la veille, il se hâta de mettre les choses au pis, et s’imagina que son

futur beau-père se trouvait à deux doigts de la ruine.

Il aimait mieux se dire: M. Voraud n’a pas le sou, et mettre tout de

suite pied à terre dans la pauvreté, que de se balancer dans des régions

plus élevées, dans la nacelle mouvante d’une fortune instable. Il était

très paresseux; il avait un besoin continuel de sécurité. Il se

résignait d’avance aux pires éventualités, pour s’épargner la fatigue de

les craindre.

La résignation n’était d’ailleurs pas la seule vertu chrétienne que lui

avait value son besoin de tranquillité. Il était conciliant par peur de

la discussion, et longanime par appréhension de la lutte.

La situation de M. Voraud ne l’inquiétait pas. Mais il était moins

rassuré sur l’opinion qu’en aurait sa famille. Quand M. Henry allait-il

être mis au courant? Or, il se trouva que ça ne tarda guère.

L’oncle Émile et la tante Amélie revenaient ce jour-là de la station

thermale où ils étaient allés passer un mois. A trois heures,

accompagnée de Daniel, Mme Henry alla chercher sa sœur à la gare.

L’oncle et la tante étaient arrivés à midi cinquante à la gare de l’Est,

avaient déjeuné près de la gare du Nord, puis la tante était partie à

deux heures pour Bernainvilliers, l’oncle restant à Paris pour ses

affaires jusqu’à l’heure du dîner. Tous ces détails, un peu secs par

eux-mêmes, furent donnés par la faible Amélie avec une voix plaintive,

comme si c’eût été le récit de la plus touchante aventure.

Elle avait depuis vingt ans une mine effroyable; elle souffrait, suivant

une sorte de roulement, de crampes d’estomac, de névralgies, de

bronchites et de courbatures. Ces accidents avaient fini par laisser

tout le monde absolument froid. Elle avait épuisé depuis longtemps la

somme de commisération à laquelle elle avait droit dans la famille.

Quand, à dîner, elle se levait de table pour aller se trouver mal dans

la chambre à côté, tous les convives prenaient un air apitoyé. Émile

disait: Il vaut mieux la laisser! Et ils continuaient leur repas.

En revenant de la gare, elle racontait à sa sœur et à Daniel les

derniers incidents du voyage, les subterfuges employés par Émile pour se

procurer un compartiment réservé. Il s’était donné comme un ami intime

de M. Colombel, administrateur de la Compagnie. Elle souriait

douloureusement en racontant ces farces, et appuyait deux doigts sur sa

tempe fragile.

Elle dit ensuite les connaissances qu’elle avait faites là-bas, la femme

d’un commandant, et deux jeunes orphelines, dont la plus jeune chantait

d’une façon admirable. Émile avait joué à l’écarté presque tous les

jours avec un juge.

--J’aurais voulu que tu voies, dit-elle à Daniel, comme c’était un homme

spirituel! un vrai savant! Tu aurais été dans ton élément.

Vers sept heures, l’oncle Émile rentra dîner avec M. Henry. Il était,

plus que jamais, vif et noir. Il représentait dans la famille le type du

viveur, car il avait eu pour maîtresses avant son mariage des femmes

connues, notamment une forte blonde, actrice, disait-on, une élégante.

Il revenait des eaux avec un binocle à verres fumés, un vêtement gris

fripé et une canne de montagne, achetée trente-cinq sous à un homme du

pays, qui avait commencé par lui en demander huit francs.

Daniel remarqua que personne ne lui parlait de son mariage et que son

père paraissait soucieux.

Après le café, comme l’oncle Émile, avec des gestes sûrs que son neveu

lui enviait toujours, procédait à la confection d’une cigarette, Daniel

se leva, et prit son chapeau.

--Où vas-tu si pressé? dit l’oncle Émile.

--Mais, dit Daniel, je vais... je vais là-bas.

Il y eut un silence.

--Je trouve, dit M. Henry, que tu as tort d’y aller si souvent et que tu

t’engages trop.

--Comment? dit Daniel. Mais... je suis fiancé, ajouta-t-il d’une voix

faible. J’ai donné une bague.

Mémoires d'un jeune homme rangé · 第 48 / 67 题