Daniel s’assit et demanda: «Tu connais la nouvelle?»

--Tu vas te marier, dit paisiblement Julius. Quand est-ce que tu te

maries?

--D’ici trois mois.

--Et à part ça, dit Julius, as-tu fait des femmes pendant les vacances?

--Non, dit Daniel. Je ne pense pas à ça.

Il arrivait ce qu’il avait craint: cette aventure capitale de sa vie ne

faisait aucun effet sur Julius. Si bien qu’influencé lui-même par cette

indifférence, il lui semblait que tous les graves événements de l’été

avaient considérablement perdu de leur importance. Autant pour les

relever dans son propre esprit que pour produire une impression sur son

ami, il se mit à faire l’article pour son bonheur.

--Tu ne peux pas t’imaginer comme c’est chic, une jeune fille. C’est

quelque chose dont tu ne te doutes pas... Elle m’aime beaucoup... Et, à

propos, tout ce que tu m’avais raconté au sujet d’elle et d’André

Bardot, c’est faux, c’est complètement faux...

Julius ne répondait pas. Daniel résolut alors de lui parler de la

fortune de Berthe. Lui-même n’y avait jamais beaucoup songé. Mais devant

ce Julius impassible, il fallait, pour arriver à produire un effet,

faire flèche de tout bois. Il ajouta donc:

--Et ce qui n’est pas mal non plus, c’est que le père Voraud est riche.

--Non, dit tranquillement Julius.

--Comment? non!

--Non. Je sais qu’il n’est pas riche. Et non seulement il n’est pas

riche, mais il est très embarrassé dans ses affaires. Et veux-tu que je

te dise? Papa, qui est en relations avec les clients de Voraud, sait à

quoi s’en tenir sur sa fortune. Il a même dit aujourd’hui, à déjeuner,

qu’il fallait vraiment que ton père ne connaisse pas la situation de

Voraud, pour avoir donné son consentement à ce mariage.

--Mais qu’est-ce qu’elle a de grave, cette situation?

--Elle est très embarrassée, dit Julius. Voraud est dans des affaires

difficiles et, l’année dernière, on a dit qu’il allait suspendre ses

paiements.

--Et puis après? Je m’en fiche, dit Daniel, dont le visage n’exprimait

d’ailleurs pas une parfaite insouciance.

--Tu ne t’en ficheras pas toujours, dit Julius. Si ton beau-père saute,

ce sera sérieusement, et tu seras obligé de payer pour lui.

--Tu es bête à la fin, dit Daniel. Tu parles de tout ça et tu ne connais

rien aux affaires.

--Avec ça que tu y connais grand’chose, dit Julius.

Daniel, très assombri, ne disait rien.

--Tu ne me demandes pas, dit Julius, si j’ai fait des femmes pendant les

vacances.

--As-tu fait des femmes pendant les vacances? dit Daniel docile, et

tristement.

--Veux-tu avoir l’obligeance de ne pas faire une gueule comme ça? dit

Julius, et de m’écouter avec plus d’intérêt! Tu n’es qu’un veau, et tu

n’avais qu’à t’informer de ce que je viens de t’apprendre aujourd’hui.

--Ça n’aurait pas changé mes projets, dit Daniel avec énergie. Berthe

m’aime, et je l’aime. Je l’épouserai malgré tout... Mais je suis embêté

à cause de mes parents. On va leur dire tôt ou tard ce que tu m’as dit

aujourd’hui. Alors, ça fera des histoires terribles... Ah! je suis

embêté, je suis embêté.

--Tu es surtout embêtant, dit Julius. Si j’avais su, je ne serais pas

venu aujourd’hui. Je voulais aller à Saint-Ouen. Le coiffeur m’avait

donné deux tuyaux. C’est toi qui m’as fait manquer ça.

--Je me demande, dit Daniel, si je ne ferais pas bien de parler à papa

tout de suite, et de lui dire avec des ménagements, tout doucement, que

les affaires de M. Voraud ne sont pas aussi bonnes qu’il croyait. Afin

qu’il ne reçoive pas un coup quand on lui racontera ce que tu m’as

raconté.

--Ce serait idiot, dit Julius. Il est très peu probable que quelqu’un

ait l’idée d’aller lui raconter ça. Ça ne regarde pas les gens. Et puis

on suppose qu’il a pris ses renseignements.

--Oui, dit Daniel. Mais est-ce que ce n’est pas une responsabilité pour

moi de savoir ça et de ne pas le lui dire?

--Mais non, répondit arbitrairement Julius. D’abord, ce que je t’ai dit

n’est peut-être pas exact. Il y a toujours des mauvais bruits qui

courent sur les gens d’affaires. On disait des mauvaises choses sur

Voraud il y a un an. Mais peut-être qu’il s’est remis à flot depuis.

--Bon, dit Daniel, tu dis ça pour me rassurer et parce que ça t’embête

que je fasse une tête. Tant pis pour toi, si je fais une tête. Il ne

fallait pas me raconter ça... D’ailleurs, tu as bien fait et je te

remercie, dit-il après un silence.

Après un nouveau silence, il ajouta:

--Ah! je voudrais, je voudrais que papa apprenne la nouvelle tout de

suite, afin que je sois débarrassé de ce souci-là. Je vais être embêté

tant qu’il ne le saura pas... Je ne pourrai pas lui dire ça moi-même. Et

puis il me semble que ce ne serait pas bien, à cause de Berthe... Parce

qu’après, s’il fait des difficultés, et s’il empêche le mariage, ce

serait ma faute, à moi... Écoute, mon vieux, je te quitte.

--Où vas-tu?

--J’ai des courses à faire.

--Quand est-ce qu’on te verra?

--Je t’écrirai.

--Tu n’es qu’une brute, dit Julius en lui tendant une main molle, de te

faire du mauvais sang pour une chose qui n’est pas sûre, et qui n’a, en

tous cas, rien d’imminent.

Daniel s’en alla, n’importe où. Il s’arrêtait de temps en temps devant

des magasins vagues, à des étalages de mercerie que personne ne

regardait jamais; si bien qu’une vieille dame en noir se détacha du fond

sombre de sa boutique, et vint à la porte, l’air étonné et soupçonneux.

Il se dit qu’il ferait peut-être bien d’aller voir M. Voraud et d’avoir

un entretien avec lui. Et tout en sachant parfaitement qu’il n’aurait

jamais cette audace, il se dirigea néanmoins du côté du boulevard

Haussmann. Il passa devant les bureaux de la banque Voraud, et considéra

ses dix belles fenêtres, qui pouvaient être aussi bien les fenêtres d’un

banquier solide que celles d’un spéculateur trop audacieux.

Daniel se vit réduit à souhaiter un coup de fortune subit qui ferait de

lui le sauveur de M. Voraud et rétablirait la situation. Peu rassuré

là-dessus, car les données lui manquaient, même pour n’y édifier que des

songes, il se dirigea vers le magasin de M. Henry, sans but précis, pour

voir son père, et dans l’espérance d’une aide du hasard.

En embrassant son père, il prit une mine des plus soucieuses, pour

essayer vaguement de lui faire deviner quelque chose.

--Qu’est-ce que tu as?

--Rien. Très mal à la tête. Je rentre à la campagne.

Il reprit le chemin de la gare du Nord.

Ah! ce n’était plus le premier voyage vers Bernainvilliers, le voyage

charmant et plein d’espérance, où il ne doutait que de son bonheur, où

il regardait comme une belle chimère la possibilité d’être aimé de

Berthe et d’être agréé par M. Voraud. Il avait pris, précisément, le

train de quatre heures et se souvint que Berthe lui avait dit la veille

qu’elle serait à la gare à l’arrivée de ce train-là. Il l’aperçut à la

barrière, très jolie dans sa robe claire, dans la robe claire qu’elle

avait déjà le jour où il était venu pour la première fois. Encore la

même robe, pensa-t-il malgré lui. Il s’en voulut d’avoir pensé cela. La

locomotive avait entraîné le train jusqu’à la pompe, assez loin de la

sortie des voyageurs. Et, tout en revenant vers la barrière, Daniel se

disait que ses remarques étaient absurdes, que M. Voraud dépensait assez

d’argent et menait assez grand train pour payer à sa fille autant de

robes qu’elle voulait, et que d’ailleurs Berthe en avait plusieurs

autres, qu’il lui avait vues d’autres jours. Mais quand il fut près

d’elle il ne put s’empêcher de regarder cette robe et de s’apercevoir

qu’aux coudes l’étoffe était un peu fatiguée. Et il vit que le chapeau

de paille, où s’enfonçait une grande épingle, était piqué, du côté où

sortait l’épingle, de petits trous trop nombreux. Il s’en voulut encore

d’avoir remarqué cela et fut pris brusquement d’un grand élan d’amour et

de pitié, comme si sa fiancée avait été très misérable. Il était à un

âge où l’on aime mieux changer carrément d’idéal que d’avoir un idéal

diminué. Il s’exagéra avec délices la détresse de cette jolie personne,

et serra tendrement le bras mince de Berthe contre le sien. C’était une

nouvelle occasion de s’exalter. Il en profita. Il se vit sauvant

héroïquement de la ruine, celle à qui il avait donné son cœur.

Mémoires d'un jeune homme rangé · 第 46 / 67 题