Un des premiers jours de septembre, Daniel apprit par un tiers que son
ami Julius était revenu d’Allemagne, où il était allé passer trois mois
chez un industriel de Francfort.
Pendant ces trois mois de séparation, les deux amis ne s’étaient point
écrit. Ils ne correspondaient que pour les besoins de leur commerce
intellectuel, qui n’avait pas marché très fort, pendant le cours de
l’été.
Ils étaient liés l’un à l’autre beaucoup moins par des sentiments que
par des intérêts moraux. Ils apportaient dans leurs relations un égoïsme
très franc. Si l’un d’eux était venu à mourir, l’autre aurait moins
vivement souffert de cette grande perte que de la mort d’un parent ou
d’une maîtresse: peut-être parce qu’aucune convenance mondaine précise
ne l’eût obligé à souffrir.
Ils éprouvaient un grand bien-être à causer ensemble, une vive
allégresse à se retrouver. Mais, ils pouvaient rester séparés six mois
sans désirer se revoir. Parfois Daniel voulait raconter une histoire à
Julius. Mais l’encrier n’était pas à sa portée; il renonçait à écrire à
son ami, alors qu’il n’aurait pu se dispenser de souhaiter la fête d’un
oncle complètement indifférent. Cette amitié, qui ne comportait aucune
obligation, avait un grand charme pour ces âmes paresseuses.
Un attrait encore venait de ce que Julius était un jeune homme un peu
sauvage, très franc, sans condescendance, et dont la conquête n’était
jamais définitive. Daniel savait bien que Julius l’estimait, mais il
sentait aussi qu’il ne l’estimait pas aveuglément. Un ami sympathique
est celui qui vous exalte. Mais l’ami le plus cher est celui que l’on
surprend toujours.
Après une séparation, chacun d’eux se réjouissait, en pensant qu’il
allait étonner l’autre par tout ce qu’il avait acquis en son absence.
Mais l’autre mettait une grande résistance à se laisser étonner.
Daniel avait télégraphié à son ami de se trouver à deux heures à la
terrasse d’un café du faubourg Montmartre. Il aperçut le maigre Julius à
son poste, devant un petit verre de cognac, qu’il s’était dépêché de
boire, pour en être débarrassé. Il avait les jambes croisées, le coude
appuyé sur le marbre de la table et sollicitait l’un après l’autre, du
pouce et de l’index, les poils de sa faible moustache. Il portait, ce
jour-là, une cravate horriblement neuve, un plastron de soie orangée,
qui faisait un effet étrange avec sa jaquette étroite et son pantalon
fatigué. Selon son habitude, il parlait à un interlocuteur invisible
avec une certaine animation.
Daniel fut heureux de revoir cette bonne figure.
Comme ils ne s’étaient pas vus depuis trois mois, ils échangèrent, par
exception, quelques formules de bienvenue.
--Bonjour, dit Julius, tu vas bien?
--Et toi? dit Daniel. Comment va-t-on chez toi?
--Tu t’en fous, dit Julius.