A partir du jour où il fut installé à la campagne, commença pour le
jeune Daniel une vie amoureuse et monotone. Son examen approchait. Il
passait la matinée dans sa chambre, la fenêtre ouverte sur le beau temps
et lisait un gros livre de droit de 832 pages. Mais ses yeux suivaient
les lignes, tout seuls, comme un docile attelage dont le conducteur est
resté à boire au tournant de la route.
Daniel, soudain, s’apercevait qu’il ne lisait plus. Il reprenait à haute
voix les pages parcourues, appuyant sur certaines phrases avec une
inutile énergie. Le son des mots passait dans sa tête comme dans un
tonneau sans fond. La verdure, au dehors, était désœuvrée. Si les arbres
remuaient, c’est qu’il eût été plus fatigant de résister à la brise, qui
tenait à agiter doucement leurs feuilles.
Quand Daniel était en meilleures dispositions, et qu’il arrivait à bien
comprendre une question de droit, la subtilité de son esprit le comblait
d’aise, et il ne lisait pas plus avant. Il préférait se promener dans sa
chambre, en répondant d’avance, victorieusement, aux examinateurs, qui
l’interrogeaient précisément sur cette question.
Ces messieurs étant à Paris pour les affaires, il déjeune rapidement
avec sa mère et sa tante. Puis, il s’en va chez les Voraud: il faut
qu’il voie Berthe tous les jours. Il fait son possible pour ne pas se
presser, afin de leur laisser le temps de sortir de table.
Mais il ne parvient jamais à arriver assez tard. Il les aperçoit depuis
la grille, en train de déjeuner dans le jardin. Mme Voraud, qu’il voit
de profil, fait certainement, la tête droite et les lèvres minces, des
remarques désobligeantes sur son assiduité. Daniel, alors, répond à ces
paroles supposées en sifflotant cavalièrement et en envoyant des coups
de canne vigoureux sur les branches. Il se donne l’air de traverser le
jardin, et de s’arrêter simplement, en passant près de ces gens-là, sans
attacher d’importance à cette visite. Il y reste jusqu’à cinq heures.
Il était, la plupart du temps, plein de maussaderie d’être obligé de
subir la surveillance de Mme Voraud. Une bonne partie de l’après-midi se
passe à chercher les moyens d’être seul avec Berthe. Quand il a saisi un
prétexte pour entrer un instant dans la maison avec les deux jeunes
filles, il rejoint sa bien-aimée dans le petit salon, et l’embrasse
hâtivement. Dans cette chasse aux baisers, il n’a, en fait de joies
précises, que celle d’inscrire au tableau le plus de baisers possible.
Quelques semaines auparavant, il n’eût pas rêvé d’autre béatitude que de
contempler, dans un jardin paisible, une bien-aimée qui l’eût aimé. Mais
c’est à peine, maintenant, s’il regardait Berthe, et il ne jouissait pas
de sa voix claire et de ses gestes gracieux. Ce genre de plaisirs était
passé, dépassé. Ce qu’il voulait maintenant, c’était se trouver seul
avec elle, et l’embrasser.
Il n’avait pas encore pensé à désirer autre chose. Il ne considérait pas
sa bien-aimée comme une femme. Cependant, les quelques heures qu’il
passait auprès d’elle l’énervaient sans qu’il s’en doutât. Et, quand il
rentrait chez lui, entre cinq et six, à l’heure où sa mère et sa tante
étaient parties pour la promenade, il se sentait un peu troublé en
voyant Lina, une blonde assez forte, laver les carreaux de sa cuisine.
Il entrait auprès d’elle et lui posait une question, au hasard, d’une
voix altérée: «Est-il venu une lettre pour moi?» Parfois, il
s’enhardissait jusqu’à plaisanter: «Tiens, disait-il, en la voyant à
quatre pattes, on pourrait jouer à saute-mouton!»
De sang-froid, il n’eût point envisagé la possibilité d’une aventure
avec la bonne. Il lui plaisait d’avancer un bras timide vers l’engrenage
du hasard, pour être entraîné, malgré lui, aux conséquences les plus
fatales.
Mais la bonne répondait à peine. Il montait alors dans sa chambre, et ne
travaillait pas. Aussi résolut-il de faire un peu d’exercice, à ces
heures-là. Il prit douze cachets de manège.
Il y avait, à Bernainvilliers, une succursale du grand manège Sornet.
Elle était dirigée par un grand jeune homme au teint un peu cuit, aux
cheveux blonds coupés à l’ordonnance et en pointe sur le front, et qui
portait, sur les joues, de très courtes pattes de lapin. On l’appelait
«l’écuyer» ou «Monsieur Adrien». C’était un ancien sous-officier. Il
répétait fréquemment qu’il avait été deuxième sur soixante-quinze, à un
examen de cavalerie de tout le corps d’armée. Il sifflait, entre ses
dents, de petits airs vifs et lisait des lettres sur du papier
bleu-ciel, que lui envoyait sa bonne amie.
Daniel, préférant sortir avec l’écuyer, prit des cachets de promenades
accompagnées. Le jour de sa quatrième sortie, il se rend, à l’écurie,
vers six heures. Monsieur Adrien n’est pas là, mais il ne sera pas long.
Daniel tend la main à Alfred, le palefrenier boiteux, parce qu’il lui a
donné la main une fois, et qu’il n’a pas osé cesser. Il s’en console en
pensant que c’est peut-être habile, et qu’Alfred, plus familier, le
renseignera mieux sur les chevaux.
Il y a quatre chevaux de selle dans l’écurie. Aucun d’eux n’assure à
Daniel une sécurité parfaite. Baba, le petit cheval entier, est très
paisible, à condition qu’on ne rencontre pas de jument. Page, le vieux
pur sang, butte, et Mouche a peur du chemin de fer. Daniel préfère
Kroumir, qui trottine, mais c’est là un défaut auquel on se résigne;
s’il est gênant, il n’est pas dangereux.
--Il faudra me seller Kroumir, lui dit-il.
--Vous ne pouvez pas monter Kroumir aujourd’hui, dit le palefrenier, en
s’en allant au fond de l’écurie, où il remue des pelles et de vagues
seaux de bois.
--Pourquoi donc? dit Daniel.
--Kroumir a la migraine, dit Alfred.
Daniel n’aime pas qu’on plaisante quand sa vie est en jeu. Il attend un
instant pour laisser passer l’humeur ironique du palefrenier. Puis, il
répète:
--Voyons, sérieusement, pourquoi est-ce que je ne peux pas monter
Kroumir?
Alfred ne juge pas utile de répondre tout de suite. Il est en train
d’étendre une couverture sur le dos de la jument de voiture, qui tousse.
--Kroumir est malade? demande Daniel d’une voix douce.
--Il est blessé au garrot, consent à dire Alfred.
Puis il ajoute d’un ton décisif:
--Vous monterez Page.
Page est un vieux pur-sang alezan, de 22 ans. Mais ce n’est pas son âge
qui déplaît à Daniel.
--Est-ce que vous ne m’avez pas dit qu’il buttait?
--Mais non, mais non, dit le palefrenier en haussant les épaules.
--C’est que je n’aime pas les chevaux qui buttent, dit Daniel, décidé.
C’est très dangereux et je ne veux rien savoir pour risquer de le
couronner.
Il emploie volontiers avec le palefrenier et avec l’écuyer l’expression:
Je ne veux rien savoir; il ne l’emploie pas avec une aisance parfaite.
--Alors, vous monterez Mouche, dit le palefrenier, en désignant la
croupe d’une jument baie.
--Elle est un peu chaude? dit Daniel.
--Elle? dit le palefrenier. Il n’y a pas plus doux.
Il s’approche de la bête, lui passe la main sous la cuisse et lui donne
des tapes amicales. Puis, il lui prend le pied de derrière, le pose sur
son genou, et retire une motte de fumier collée après le fer.
--Elle trotte sec, dit-il, en lâchant le pied. Mais ça vaut mieux, dès
l’instant que vous faites du trot à l’anglaise.
--Vous m’avez dit l’autre jour, dit Daniel, qu’elle avait peur du chemin
de fer?
--Mais non, mais non, dit Alfred. Elle danse un peu. Vous la tiendrez
dans les jambes.
Daniel se décide à prendre Mouche. Il amènera l’écuyer, sans en avoir
l’air, à aller du côté de Fleurigny, de façon à ne pas rencontrer le
chemin de fer.
--Et qu’est-ce que va monter monsieur Adrien? dit-il encore.
--Lui? dit Alfred. Il monte Baba, le petit cheval entier.
Daniel ne dit rien. Une pensée le tracasse. Mais il a déjà posé beaucoup
de questions à Alfred... Il ne peut s’empêcher de dire:
--Oui, le petit cheval entier... Il est bien embêtant, et il saute
beaucoup, quand il sort avec la jument.
Puis, comme Alfred ne le rassure pas, il se rassure lui-même:
--Heureusement que Monsieur Adrien le tient bien.
--Oui, il a la main assez dure, dit Alfred à ses dents. Il n’en craint
pas un, pour la question d’abîmer la gueule aux canards.