DANS LES AFFAIRES

Le dimanche soir, Daniel, encore fatigué du bal de la veille, s’était

couché de bonne heure. Le lendemain, il se rendit au magasin de son

père, rue Lafayette: «Henry fils aîné, laines et tissus.»

Le père de Daniel était connu généralement sous le nom de Henry-tissus,

pour le distinguer de son cousin, Henry-pétrole.

Daniel préparait ses examens de doctorat en droit; mais son père

exigeait qu’il s’occupât de la maison, pour apprendre les affaires.

Il l’emmena même une fois à Lille chez les fabricants. Daniel, dans des

bureaux où il tombait de sommeil parce qu’il y faisait trop chaud, fit

semblant de suivre les conversations instructives au point de vue

commercial de son père et de ces messieurs qui étaient, selon M. Henry,

«les plus gros bonnets de l’industrie du Nord».

A Paris, Daniel était installé dans un petit bureau, au fond du magasin,

à côté du bureau du comptable.

On lui apportait tous les deux ou trois jours une lettre à écrire.

Il la recommençait plusieurs fois.

Il déchirait les morceaux des essais défectueux, et les jetait au panier

à papier, afin qu’on ne s’aperçût pas qu’il avait recommencé si souvent

et qu’on ne lui reprochât pas d’avoir gâché tant de feuilles à en-tête.

D’ailleurs, le dernier essai que, de guerre lasse, il jugeait bon, était

encore, de la part de M. Henry, l’objet des plus graves critiques.

Tantôt il avait écrit la lettre en trop petits caractères, et l’avait

commencée trop haut, de sorte qu’il restait trop de blanc en bas. Ça

n’avait pas d’œil.

Ou bien il calculait mal la longueur du texte: il y en avait trop. Par

manie il s’entêtait à ne pas retourner la page, et serrait

outrageusement les lignes du bas. Il ne restait qu’une place infime pour

la signature et pour un post-scriptum éventuel.

La copie des lettres au copie-lettres était une autre source d’ennuis.

Il ne séchait pas assez les feuillets, ou ne les mouillait pas

suffisamment; tantôt l’encre bavait, tantôt ça ne marquait pas.

Il prenait l’encre fixe pour l’encre communicative, et inversement.

M. Henry jugeait aussi sévèrement la rédaction des lettres que leur

exécution matérielle. Il n’aimait pas les expressions peu usitées et

goûtait beaucoup l’harmonie de certaines phrases, telles que: «Nous

avons en main votre honorée du 17», ou: «Je vous confirme par la

présente notre entretien de ce jour.»

Daniel, parfois, allait faire des courses. On lui confiait de préférence

une mission qui n’intéressait qu’indirectement les opérations

principales de la maison: on l’envoyait chez le papetier pour discuter

un compte de fournitures de bureau.

Il s’acquittait très mal de ces minimes affaires, qu’il terminait aux

conditions les plus désavantageuses pour les intérêts de Henry fils

aîné.

Il commençait par demander au marchand de réduire le montant de sa

facture.

Le marchand répondait: Impossible.

Daniel était heureux de cette réponse catégorique, qui le dispensait,

selon lui, d’insister. Il se bornait à ajouter: «Alors, vous ne pouvez

pas faire de réduction?»

Il s’attendait sans doute à ce que le marchand répondît: «Si, réflexion

faite, je peux.» Le marchand préférait répéter que c’était impossible,

et qu’il regrettait.

Daniel se contentait de ces regrets. L’important pour lui n’était pas de

réussir, mais d’affirmer à son père qu’il avait tout fait pour mener ses

négociations à bonne fin.

Il se disait aussi qu’il ne s’agissait en définitive que d’une petite

somme. Il avait à sa disposition une certaine théorie sur les sacrifices

modiques, qu’il est quelquefois plus habile de consentir, quitte à se

rattraper sur les affaires plus importantes. Il ne se rattrapait

d’ailleurs jamais.

Il ne quittait pas le marchand récalcitrant sans lui dire: «Ces

messieurs ne sont pas satisfaits.»

Il n’était pas arrivé à son but, mais il avait eu, selon lui, le rôle le

plus digne. Il comptait toujours beaucoup sur les remords qu’il pensait

inspirer à autrui. Il s’exagéra longtemps le retentissement que ses

propres ennuis avaient dans l’âme de son prochain.

C’était une vieille habitude d’enfant gâté. Dès son plus jeune âge,

quand ses parents l’avaient grondé, il les punissait en boudant, et se

privait de dessert pour les apitoyer.

Il ne faudrait pas conclure de tout cela que Daniel ne se croyait pas

fait pour les affaires.

Il rêvait fréquemment d’être un grand homme d’affaires, afin de

stupéfier son entourage par son habileté.

Il achèterait, dans des conditions prodigieuses de bon marché, pour un

million de francs d’étoffes, qu’il revendrait ensuite trois millions à

l’Amérique du Nord.

Ce n’était pas pour gagner deux millions, car il n’avait pas besoin de

tant d’argent et n’aurait su qu’en faire. C’était simplement pour voir

la tête de son père, de son oncle Émile et du comptable, M. Fentin.

La grande préoccupation de Daniel est la conquête intellectuelle de M.

Fentin.

Daniel rassemble chaque matin, dans les journaux, toutes les anecdotes

qui lui paraissent susceptibles d’intéresser M. Fentin. Mais le diable

est qu’il n’est jamais sûr d’obtenir le rire ou l’étonnement du

comptable.

M. Fentin fait généralement un signe de tête qui a l’air de signifier

qu’il connaît l’anecdote, à moins qu’il ne dise: «Les journaux ne savent

plus qu’inventer», et des réflexions du même genre qui ne sont jamais

très agréables pour un narrateur.

M. Fentin ne méprise pas le fils de son patron. Mais il ne lui a jamais

laissé sentir qu’il l’estimait, et qu’il lui assignait une certaine

valeur intellectuelle.

Daniel cherche avidement à connaître les opinions de M. Fentin pour les

adopter d’enthousiasme. Par malheur, les opinions de M. Fentin ne sont

jamais saisissables, et il suffit que Daniel abonde dans un sens pour

que M. Fentin se transporte rapidement, avec armes et bagages, dans une

autre opinion.

D’ailleurs, l’approbation de M. Fentin, si elle se produit, n’est jamais

explicite. Quand il ne fait pas d’objection, il prend un air

indifférent. Si l’on est tombé dans son opinion, qui est la bonne, c’est

évidemment un pur hasard. Il ne fait rien pour vous y laisser, rien pour

vous en chasser.

Quand M. Fentin a des écritures pressées, Daniel se relègue dans le

petit bureau voisin, qui est son domaine. Le peu de jour que donne la

petite cour est encore atténué par des vitres dépolies; pourtant la

lumière solaire ne coûte rien; mais c’est sans doute par une habitude

d’économie.

Daniel, quand il n’a pas de lettres à écrire, doit classer de vieilles

factures, dont il inscrit les noms sur un répertoire. Ce travail, si

inutile qu’on ne le contrôle jamais, lui paraît fastidieux. Il n’a pas

de journaux ni de livres à sa disposition, car M. Henry trouve avec

raison que, de huit heures à dix heures du matin, c’est bien assez de

temps pour lire les journaux.

Daniel est installé devant l’ancienne table-bureau de son père, celle

qu’on a changée pour une neuve quand on a déménagé de la rue du Mail à

la rue Lafayette.

Ce bureau, très large, est recouvert d’une vieille basane rembourrée de

crin. Il y a dans la basane un accroc à angle droit, et la principale

occupation de Daniel est d’introduire dans l’accroc le manche d’un

porte-plume, grâce auquel il repousse le crin, le plus loin possible.

L’encrier est constitué par un lion en cuivre dont on pique, pour

prendre de l’encre, le dos généreux. Un presse-papier, en cristal

demi-sphérique, ne presse aucun papier: il est tapissé à sa base, dans

un désordre qui veut être chatoyant, d’affreux petits morceaux de verres

multicolores. Il n’y a pas eu de poudre à sécher depuis 1875 dans la

boîte à poudre, et le rouleau à buvard, appareil cependant plus moderne,

s’est dépouillé de la dernière feuille de papier buvard qui constituait

sa raison d’être.

C’est au milieu de ces objets que Daniel passe deux heures, chaque

matin, et trois heures, chaque après-midi, afin d’apprendre les

affaires.

Mémoires d'un jeune homme rangé · 第 14 / 67 题