Le lendemain du bal fut un beau dimanche, endimanché d’un soleil propre.
Daniel, qui s’était couché très tard, se réveilla à dix heures. A huit
heures, la femme de chambre était venue ouvrir les volets. De son lit,
Daniel se voyait dans la glace de l’armoire. Il s’accouda sur
l’oreiller.
Avec sa chemise blanche, entr’ouverte sur sa poitrine, son teint mat et
ses cheveux qui se comportaient bien dès qu’il ne s’agissait que d’être
mal peignés, Daniel n’eut pas de peine à se trouver beau. Les souvenirs
de la veille faisaient de cette beauté une beauté irréfutable. Daniel se
classa immédiatement dans la catégorie de ces jeunes hommes à qui la
livrée mondaine ne convient pas, parce qu’ils ont quelque chose de
sauvage et de fier. Il retroussa sa manche. Son bras lui parut musclé.
Sa hanche soulevait le drap d’une courbe cavalière. Il toussa fortement
pour vérifier le volume de sa poitrine, et demanda une tasse de café
noir.
Ce matin-là, il consacra une heure et demie à sa toilette. A vrai dire,
ce laps de temps considérable ne fut pas occupé par des soins corporels
ininterrompus, mais surtout par des poses nombreuses devant la glace,
tout nu d’abord, puis en chemise, en caleçon, en pantalon. La glace,
photographe bon enfant, lui renvoyait inlassablement son image, de face,
de trois quarts, de profil, en profil perdu, une demi-douzaine de
chaque.
Il fallut aller à table. L’oncle Émile déjeunait là, avec la tante
Amélie. Daniel fut interrogé par sa mère sur les toilettes du bal. Mme
Henry posait les questions par acquit de conscience, sachant bien qu’il
ne regardait pas les robes. Mais elle s’amusait, elle constatait une
fois de plus l’insuffisance de ses descriptions, qu’elle arrivait
pourtant à compléter par des documents personnels. C’est ainsi qu’au
sujet de la robe de Mme Voraud, Daniel ayant dit simplement: «Une robe
noire, je crois... ou marron», Mme Henry ajouta tout de suite: «Ce doit
être sa robe grenat, soutachée de jais, qu’elle avait au mariage de
Sophie Clardon. C’est Mme Mathieu qui la lui a faite.»
On parla du vieux cousin Brocard que l’oncle Émile avait rencontré le
matin, et qui se penchait en avant d’une façon vraiment effrayante.
Daniel rencontrait quelquefois le cousin Brocard, mais il l’évitait
toujours. Ce vieillard, courbé à angle droit, avait la rage des longues
promenades à pied, au cours desquelles il semblait proposer à tout
venant une partie de saute-mouton, que personne n’acceptait d’ailleurs,
ce jeu étant visiblement déplacé pour un homme de cet âge.
--Tu ferais bien d’aller le voir cet après-midi, ton cousin Brocard, dit
Mme Henry.
--Laisse-le donc aller à ses affaires, dit M. Henry.
--Madame l’attend, dit l’oncle Émile.
L’oncle Émile supposait une maîtresse à Daniel, et tout le monde en
était tellement persuadé que Daniel lui-même avait fini par y croire.
C’était évidemment à cette dame qu’étaient destinés les quarante francs
qu’il recevait par semaine. En réalité, ces deux louis s’en allaient en
achats de livres, en livraisons, en journaux, en voitures. De temps en
temps, une pièce de dix francs était consacrée à quelque hâtive
débauche.
Tous les dimanches, Daniel passait l’après-midi au théâtre. Un dimanche
non consacré à un plaisir classé, tel que le théâtre où les courses, lui
semblait un dimanche perdu. Mais, ce jour-là, Daniel résolut de remonter
simplement les Champs-Élysées pour se montrer aux promeneurs. Il pouvait
se montrer: il avait désormais un amour en tête, une intrigue.
Sur le boulevard, chaque couple qu’il rencontrait lui évoquait l’image
future de Berthe Voraud se promenant à son bras.
«Puis, pensait-il, nous prendrons une voiture de grande remise, et nous
irons au Bois. Je rencontrerai des amis de collège, et je leur
présenterai ma femme.» Il répéta à voix basse: «Ma femme, ma femme.» Son
visage exprimait un tel ravissement qu’un homme qui distribuait des
prospectus le regarda avec stupeur, si indifférent qu’il fût d’ordinaire
aux attitudes de sa clientèle.
«Ensuite, continua Daniel, nous irons au restaurant, nous passerons la
soirée dans un café-concert en plein air. A minuit, notre Victoria nous
conduira jusqu’à la porte du Bois. J’étendrai mon bras gauche derrière
les épaules de Berthe...»
Il avait traversé la place de la Concorde et se trouvait dans les
Champs-Élysées. Les gens du dimanche marchaient avec précaution, comme
s’ils avaient eu des jambes neuves. Une dame d’officier montrait à tous
les passants son mari à trois galons, dans un costume de grande tenue,
qui ne coûtait pas moins de neuf cents francs, les épaulettes de
capitaine étant les plus chères de toutes. Trois jeunes filles, deux
sœurs et une cousine, la cousine boute-en-train au milieu, pour que
chacune des sœurs en eût sa part, brandissaient en marchant leurs
ombrelles fermées, et s’amusaient à se moquer du monde.
L’existence de ces gens-là paraissait à Daniel bien vide et bien
navrante. Ils allaient rentrer chez eux, retrouver après le dîner cette
terrible soirée du dimanche, dont il avait toujours conservé un triste
souvenir, parce qu’elle avait longtemps précédé pour lui la rentrée au
lycée.
Maintenant, Daniel avait un amour en tête. L’amour, c’est l’essentiel de
la vie. Comment en avait-il été si longtemps privé? Quand il partait en
voyage, il regardait toujours les passants avec une pitié heureuse. Il
ne pouvait concevoir qu’ils se résignassent à la vie monotone qu’il
avait lui-même vécue tant de jours.
--Ah! Berthe, répétait-il, Berthe...
Au coin de l’avenue Marigny, il se trouva tout à coup en face de Berthe
elle-même, accompagnée de deux dames.
--Vous ne voyez pas vos amis. Vous rêviez, dit-elle.
Ils échangèrent quelques phrases rapides et qui se répondaient mal.
--A mercredi, dit-elle en le quittant.
La rencontre de sa bien-aimée lui gâta toute sa journée.
Il voulait bien être heureux, mais suivant le programme qu’il s’était
arrêté d’avance. Il ne faisait, d’ailleurs, aucun effort personnel pour
que ce programme se réalisât. Il le soumettait au Destin, et le priait
de s’y conformer. Il attendait de la Providence, à des moments précis,
des cadeaux déterminés. Malheureusement, la Providence, pleine de bonne
volonté, mais brouillonne, n’exécutait pas fidèlement ses ordres et lui
envoyait comme des tuiles des bonheurs qu’il n’avait pas demandés.
Il se figura qu’au moment de la rencontre de Berthe il parlait tout haut
et devait avoir l’air bête. Il fut affolé pendant deux heures, conçut et
abandonna les projets les plus téméraires. Il entra dans un bureau de
poste, écrivit une lettre qui commençait ainsi: «J’ai dû vous paraître
étrange tout à l’heure. C’est que je pensais à vous...» Puis il
chiffonna cette lettre, la jeta à terre, sortit du bureau de poste, y
revint après un bout de réflexion, chercha dans les papiers qui gisaient
à terre la lettre qu’il avait chiffonnée et la déchira en cinquante
petits morceaux qu’il jeta dans une bouche d’égout. Ce papier, sans nom
et sans signature, ne contenait absolument rien de compromettant.
Vers six heures, son malaise se dissipa peu à peu. Il revint chez lui
par des rues que le dimanche faisait presque désertes. Des dîneurs
s’installaient aux terrasses des marchands de vins. On criait au loin le
résultat des courses. Au quatrième étage d’une maison neuve, une jeune
femme blonde, en peignoir clair, attendait quelqu’un. Berthe Voraud,
plus tard, blonde aussi, aussi en peignoir clair, l’attendrait à sa
fenêtre. Il se sentit comme soulevé d’ivresse et d’impatience. Puis il
se dit encore: «Pourvu que je n’aie pas été ridicule tout à l’heure!»
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