pour «du sort.»
[585] _Var._ Seigneur, je vous l'avoue, il est bien douloureux.
(1651-56)
[586] _Var._ Malheureuse pourtant qu'un si précieux bien.
(1651-56)
[587] _Var._ Si vous êtes amant, Phinée, je suis père.
(1651, 54 et 56)
_Var._ Si vous êtes amant, Phinée, je suis le père. (1655)
[588] Voyez tome III, p. 162, note 4.
[589] _Var._ Mais il n'est point ailleurs d'autre fille pour moi.
(1651-56)
[590] Comparez _Polyeucte_, acte IV, scène V, vers 1329 et 1330.
[591] _Var._ _Ce commandement d'Éole produit aussitôt...._
(1651-60)
[592] Les éditions de 1655, de 1682 et de 1692 donnent ainsi _à
droit_[592-a]; les autres, _à droite_.
[592-a] _A droit_ était alors fort en usage. Voyez le _Lexique_.
[593] _Var._ _Et l'ayant saisie chacun par un bras,
l'enlèvent...._ (1651-55)
[594] Dans les éditions de 1651-60: ANDROMÈDE, _enlevée par les
vents_.
[595] Dans les éditions de 1651-60: PHINÉE, _courant après elle,
et tâchant de la retenir_.
[596] «Souvent, dit d'Aubignac dans sa _Pratique du théâtre_ (p.
75),.... les choses ne s'expliquent pas quand elles se font, mais
longtemps après, selon que le poëte le juge plus commode à son
sujet, et qu'il le peut faire avec moins d'affectation, à quoi
ceux qui lisent les poëtes ou qui veulent jouer des comédies bien
régulières doivent soigneusement prendre garde. Je n'en donnerai
point d'autre exemple que celui de M. Corneille en son
_Andromède_, où lorsque les vents enlèvent cette jeune princesse,
Phinée est renversé d'un coup de tonnerre, sans qu'il en soit
rien dit; mais cela se connoît dans l'acte suivant, où Phinée
rendant compte de la violence des Dieux contre les efforts qu'il
avoit faits pour sauver Andromède, dit qu'ils avoient été
contraints de le renverser par terre, et de prendre occasion de
sa chute pour l'emporter.»--Voyez ci-après, vers 1210 et 1211, et
ci-dessus, p. 285.
ACTE III.
DÉCORATION DU TROISIÈME ACTE.
Il se fait ici une si étrange métamorphose, qu'il semble qu'avant
que de sortir de ce jardin Persée ait découvert[597] cette
monstrueuse[598] tête de Méduse qu'il porte partout sous son
bouclier. Les myrtes et les jasmins qui le composoient sont
devenus des rochers affreux, dont les masses inégalement
escarpées et bossues suivent si parfaitement le caprice de la
nature, qu'il semble qu'elle ait plus contribué que l'art à les
placer ainsi des deux côtés du théâtre: c'est en quoi l'artifice
de l'ouvrier est merveilleux, et se fait voir d'autant plus,
qu'il prend soin de se cacher. Les vagues s'emparent de toute la
scène, à la réserve de cinq ou six pieds qu'elles laissent pour
leur servir de rivage; elles sont dans une agitation continuelle,
et composent comme un golfe enfermé entre ces deux rangs[599] de
falaises; on en voit l'embouchure se dégorger dans la pleine mer,
qui paroît si vaste et d'une si grande étendue, qu'on jureroit
que les vaisseaux qui flottent près de l'horizon[600], dont la
vue est bornée, sont éloignés de plus de six lieues de ceux qui
les considèrent. Il n'y a personne qui ne juge que cet horrible
spectacle est le funeste appareil de l'injustice des Dieux et du
supplice d'Andromède; aussi la voit-on au haut des nues, d'où les
deux vents[601] qui l'ont enlevée l'apportent avec impétuosité et
l'attachent[602] au pied d'un de ces rochers.
SCÈNE PREMIÈRE.
ANDROMÈDE, au pied d'un rocher; DEUX VENTS qui l'y attachent; TIMANTE;
CHŒUR DE PEUPLE sur le rivage.
TIMANTE.
Allons voir, chers amis, ce qu'elle est devenue, 780
La Princesse, et mourir, s'il se peut, à sa vue.
CHŒUR[603].
La voilà que ces vents achèvent d'attacher,
En infâmes bourreaux, à ce fatal rocher.
TIMANTE.
Oui, c'est elle sans doute. Ah! l'indigne spectacle!
CHŒUR.
Si le ciel n'est injuste, il lui doit un miracle. 785
(Les vents s'envolent.)
TIMANTE.
Il en fera voir un, s'il en croit nos desirs.
ANDROMÈDE.
O Dieux!
TIMANTE.
Avec respect écoutons ses soupirs;
Et puissent les accents de ses premières plaintes
Porter dans tous nos cœurs de mortelles atteintes!
ANDROMÈDE.
Affreuse image du trépas 790
Qu'un triste honneur m'avoit fardée,
Surprenantes horreurs, épouvantable idée,
Qui tantôt ne m'ébranliez pas,
Que l'on vous conçoit mal quand on vous envisage
Avec un peu d'éloignement! 795
Qu'on vous méprise alors! qu'on vous brave aisément!
Mais que la grandeur du courage
Devient d'un difficile usage
Lorsqu'on touche au dernier moment!
Ici seule, et de toutes parts 800
A mon destin abandonnée,
Ici que je n'ai plus ni parents, ni Phinée,
Sur qui détourner mes regards[604],
L'attente de la mort de tout mon cœur s'empare,
Il n'a qu'elle à considérer; 805
Et quoi que de ce monstre il s'ose figurer,
Ma constance qui s'y prépare
Le trouve d'autant plus barbare
Qu'il diffère à me dévorer.
Étrange effet de mes malheurs! 810
Mon âme traînante, abattue,
N'a qu'un moment à vivre, et ce moment me tue
A force de vives douleurs.
Ma frayeur a pour moi mille mortelles feintes,
Cependant que la mort me fuit: 815
Je pâme au moindre vent, je meurs au moindre bruit;
Et mes espérances éteintes
N'attendent la fin de mes craintes
Que du monstre qui les produit.
Qu'il tarde à suivre mes desirs! 820
Et que sa cruelle paresse
A ce cœur dont ma flamme est encor la maîtresse
Coûte d'amers et longs soupirs!
O toi, dont jusqu'ici la douleur m'a suivie,
Va-t'en, souvenir indiscret; 825
Et cessant de me faire un entretien secret
De ce prince qui m'a servie,
Laisse-moi sortir de la vie
Avec un peu moins de regret.
C'est assez que tout l'univers 830
Conspire à faire mes supplices;
Ne les redouble point, toi qui fus mes délices,
En me montrant ce que je perds;
Laisse-moi....
SCÈNE II.
CASSIOPE, ANDROMÈDE, TIMANTE, CHŒUR DE PEUPLE.
CASSIOPE.
Me voici, qui seule ait fait le crime;
Me voici, justes Dieux, prenez votre victime: 885
S'il est quelque justice encore parmi vous,
C'est à moi seule, à moi qu'est dû votre courroux.
Punir les innocents, et laisser les coupables,
Inhumains! est-ce en être, est-ce en être capables?
A moi tout le supplice, à moi tout le forfait. 840
Que faites-vous, cruels? qu'avez-vous presque fait?
Andromède est ici votre plus rare ouvrage;
Andromède est ici votre plus digne image;
Elle rassemble en soi vos attraits divisés:
On vous connoîtra moins si vous la détruisez. 845
Ah! je découvre enfin d'où provient tant de haine:
Vous en êtes jaloux plus que je n'en fus vaine;
Si vous la laissiez vivre, envieux tout-puissants,
Elle auroit plus que vous et d'autels et d'encens;
Chacun préféreroit le portrait au modèle, 850
Et bientôt l'univers n'adoreroit plus qu'elle.
ANDROMÈDE.
En l'état où je suis le sort m'est-il trop doux,
Si vous ne me donnez de quoi craindre pour vous?
Faut-il encor ce comble à des malheurs extrêmes?
Qu'espérez-vous, Madame, à force de blasphèmes? 855
CASSIOPE.
Attirer et leur monstre et leur foudre sur moi;
Mais je ne les irrite, hélas! que contre toi:
Sur ton sang innocent retombent tous mes crimes;
Seule tu leur tiens lieu de mille autres victimes;
Et pour punir ta mère ils n'ont, ces cruels Dieux, 860
Ni monstre dans la mer, ni foudre dans les cieux.
Aussi savent-ils bien que se prendre à ta vie,
C'est percer de mon cœur la plus tendre partie;
Que je souffre bien plus en te voyant périr,
Et qu'ils me feroient grâce en me faisant mourir. 865
Ma fille, c'est donc là cet heureux hyménée,
Cette illustre union par Vénus ordonnée,
Qu'avecque tant de pompe il falloit préparer,
Et que ces mêmes Dieux devoient tant honorer!
Ce que nos yeux ont vu n'étoit-ce donc qu'un songe,
Déesse? ou ne viens-tu que pour dire un mensonge?
Nous aurois-tu parlé sans l'aveu du Destin?
Est-ce ainsi qu'à nos maux le ciel trouve une fin?
Est-ce ainsi qu'Andromède en reçoit les caresses?
Si contre elle l'envie émeut quelques déesses, 875
L'amour en sa faveur n'arme-t-il point de Dieux?
Sont-ils tous devenus ou sans cœur, ou sans yeux?
Le maître souverain de toute la nature
Pour de moindres beautés a changé de figure;
Neptune a soupiré pour de moindres appas; 880
Elle en montre à Phébus que Daphné n'avoit pas;
Et l'Amour en Psyché voyoit bien moins de charmes,
Quand pour elle il daigna se blesser de ses armes.
Qui dérobe à tes yeux le droit de tout charmer,
Ma fille? au vif éclat qu'ils sèment dans la mer, 885
Les tritons amoureux, malgré leurs Néréides,
Devroient déjà sortir de leurs grottes humides,
Aux fureurs de leur monstre à l'envi s'opposer,
Contre ce même écueil eux-mêmes l'écraser,
Et de ses os brisés, de sa rage étouffée, 890
Au pied de ton rocher t'élever un trophée.
ANDROMÈDE, voyant venir le monstre de loin.
Renouveler le crime, est-ce pour les fléchir?
Vous hâtez mon supplice au lieu de m'affranchir.
Vous appelez le monstre. Ah! du moins à sa vue
Quittez la vanité qui m'a déjà perdue. 895
Il n'est mortel ni dieu qui m'ose secourir.
Il vient: consolez-vous, et me laissez mourir.
CASSIOPE.
Je le vois, c'en est fait. Parois du moins, Phinée,
Pour sauver la beauté qui t'étoit destinée;
Parois, il en est temps; viens en dépit des Dieux 900
Sauver ton Andromède, ou périr à ses yeux;
L'amour te le commande, et l'honneur t'en convie;
Peux-tu, si tu la perds, aimer encor la vie?
ANDROMÈDE.
Il n'a manque d'amour, ni manque de valeur;
Mais sans doute, Madame, il est mort de douleur; 905
Et comme il a du cœur et sait que je l'adore,
Il périroit ici, s'il respiroit encore.
CASSIOPE.
Dis plutôt que l'ingrat n'ose te mériter.
Toi donc, qui plus que lui t'osois tantôt vanter,
Viens, amant inconnu, dont la haute origine, 910
Si nous t'en voulons croire, est royale ou divine;
Viens en donner la preuve, et par un prompt secours,
Fais-nous voir quelle foi l'on doit à tes discours;
Supplante ton rival par une illustre audace;
Viens à droit de conquête en occuper la place: 915
Andromède est à toi si tu l'oses gagner[605].
Quoi? lâches, le péril vous la fait dédaigner!
Il éteint en tous deux ces flammes sans secondes!
Allons, mon désespoir, jusqu'au milieu des ondes
Faire servir l'effort de nos bras impuissants 920
D'exemple et de reproche à leurs feux languissants;
Faisons ce que tous deux devroient faire avec joie;
Détournons sa fureur dessus une autre proie:
Heureuse si mon sang la pouvoit assouvir!
Allons. Mais qui m'arrête? Ah! c'est mal me servir. 925
(On voit ici Persée descendre du haut des nues.)
SCÈNE III.
ANDROMÈDE, attachée au rocher; PERSÉE, en l'air, sur le cheval Pégase;
CASSIOPE, TIMANTE, ET LE CHŒUR, sur le rivage.
TIMANTE, montrant Persée à Cassiope, et l'empêchant de se jeter
à la mer.
Courez-vous à la mort quand on vole à votre aide?
Voyez par quels chemins on secourt Andromède;
Quel héros, ou quel dieu sur ce cheval ailé....
CASSIOPE.
Ah! c'est cet inconnu par mes cris appelé,
C'est lui-même, Seigneur, que mon âme étonnée.... 930
PERSÉE, en l'air, sur le Pégase[606].
Reine, voyez par là si je vaux bien Phinée,
Si j'étois moins que lui digne de votre choix,
Et si le sang des Dieux cède à celui des rois.
CASSIOPE.
Rien n'égale, Seigneur, un amour si fidèle[607];
Combattez donc pour vous en combattant pour elle: 935
Vous ne trouverez point de sentiments ingrats.
PERSÉE, à Andromède.
Adorable princesse, avouez-en mon bras.
CHŒUR DE MUSIQUE, cependant que Persée combat le monstre.[608]
Courage, enfant des Dieux! elle est votre conquête;
Et jamais amant ni guerrier
Ne vit ceindre sa tête 940
D'un si beau myrte ou d'un si beau laurier.
UNE VOIX seule.
Andromède est le prix qui suit votre victoire:
Combattez, combattez;
Et vos plaisirs et votre gloire
Rendront jaloux les Dieux dont vous sortez. 945
LE CHŒUR répète.
Courage, enfant des Dieux! elle est votre conquête[609];
Et jamais amant ni guerrier
Ne vit ceindre sa tête
D'un si beau myrte ou d'un si beau laurier[610].
TIMANTE, à la Reine.
Voyez de quel effet notre attente est suivie, 950
Madame: elle est sauvée, et le monstre est sans vie.
PERSÉE, ayant tué le monstre.
Rendez grâces au dieu qui m'en a fait vainqueur[611].
CASSIOPE.
O ciel! que ne vous puis-je assez ouvrir mon cœur!
L'oracle de Vénus enfin s'est fait entendre:
Voilà ce dernier choix qui nous devoit tout rendre; 955
Et vous êtes, Seigneur, l'incomparable époux
Par qui le sang des Dieux se doit joindre avec nous[612].
Ne pense plus, ma fille, à ton ingrat Phinée:
C'est à ce grand héros que le sort t'a donnée;
C'est pour lui que le ciel te destine aujourd'hui; 960
Il est digne de toi, rends-toi digne de lui.
PERSÉE.
Il faut la mériter par mille autres services;
Un peu d'espoir suffit pour de tels sacrifices.
Princesse, cependant quittez ces tristes lieux[613],
Pour rendre à votre cour tout l'éclat de vos yeux. 965
Ces vents, ces mêmes vents qui vous ont enlevée,
Vont rendre de tout point ma victoire achevée:
L'ordre que leur prescrit mon père Jupiter
Jusqu'en votre palais les force à vous porter,
Les force à vous remettre où tantôt leur surprise[614].... 970
ANDROMÈDE.
D'une frayeur mortelle à peine encor remise,
Pardonnez, grand héros, si mon étonnement
N'a pas la liberté d'aucun remercîment.
PERSÉE.
Venez, tyrans des mers, réparer votre crime,
Venez restituer cette illustre victime; 975
Méritez votre grâce, impétueux mutins,
Par votre obéissance au maître des destins.
(Les vents obéissent aussitôt à ce commandement de Persée; et on
les voit en un moment détacher cette princesse, et la reporter
par-dessus les flots jusqu'au lieu[615] d'où ils l'avoient
apportée au commencement de cet acte. En même temps Persée revole
en haut sur son cheval ailé; et après avoir fait un caracol
admirable au milieu de l'air, il tire du même côté qu'on a vu
disparaître la Princesse: tandis qu'il vole, tout le rivage
retentit de cris de joie et de chants de victoire.)
CASSIOPE, voyant Persée revoler en haut après sa victoire.
Peuple, qu'à pleine voix l'allégresse publique
Après un tel miracle en triomphe s'explique,
Et fasse retentir sur ce rivage heureux 980
L'immortelle valeur d'un bras si généreux.
CHŒUR[616].
Le monstre est mort, crions victoire,
Victoire tous, victoire à pleine voix;
Que nos campagnes et nos bois
Ne résonnent que de sa gloire. 985
Princesse, elle vous donne enfin l'illustre époux
Qui seul étoit digne de vous.
Vous êtes sa digne conquête.
Victoire tous, victoire à son amour!
C'est lui qui nous rend ce beau jour, 990
C'est lui qui calme la tempête;
Et c'est lui qui vous donne enfin l'illustre époux
Qui seul étoit digne de vous.
CASSIOPE, après que Persée est disparu.
Dieux! j'étois sur ces bords immobile de joie.
Allons voir où ces vents ont reporté leur proie, 995
Embrasser ce vainqueur, et demander au Roi
L'effet du juste espoir qu'il a reçu de moi[617].
SCÈNE IV.
CYMODOCE, ÉPHYRE, CYDIPPE.
(Ces trois Néréides s'élèvent du milieu des flots[618].)
CYMODOCE.
Ainsi notre colère est de tout point bravée;
Ainsi notre victime à nos yeux enlevée
Va croître les douceurs de ses contentements 1000
Par le juste mépris de nos ressentiments[619].
ÉPHYRE.
Toute notre fureur, toute notre vengeance
Semble avec son destin être d'intelligence,
N'agir qu'en sa faveur; et ses plus rudes coups
Ne font que lui donner un plus illustre époux. 1005
CYDIPPE.
Le sort, qui jusqu'ici nous a donné le change,
Immole à ses beautés le monstre qui nous venge;
Du même sacrifice, et dans le même lieu,
De victime qu'elle est, elle devient le dieu.
Cessons dorénavant, cessons d'être immortelles, 1010
Puisque les immortels trahissent nos querelles,
Qu'une beauté commune est plus chère à leurs yeux;
Car son libérateur est sans doute un des Dieux.
Autre qu'un dieu n'eût pu nous ôter cette proie
Autre qu'un dieu n'eût pu prendre une telle voie; 1015
Et ce cheval ailé fût péri mille fois,
Avant que de voler sous un indigne poids.
CYMODOCE.
Oui, c'est sans doute un dieu qui vient de la défendre:
Mais il n'est pas, mes sœurs, encor temps de nous rendre;
Et puisqu'un dieu pour elle ose nous outrager,
Il faut trouver aussi des dieux à nous venger.
Du sang de notre monstre encore toutes teintes,
Au palais de Neptune allons porter nos plaintes,
Lui demander raison de l'immortel affront
Qu'une telle défaite imprime à notre front. 1025
CYDIPPE.
Je crois qu'il nous prévient; les ondes en bouillonnent;
Les conques des tritons dans ces rochers résonnent:
C'est lui-même, parlons.
SCÈNE V.
NEPTUNE, LES TROIS NÉRÉIDES[620].
NEPTUNE, dans son char formé d'une grande conque de nacre,
et tiré par deux chevaux marins.
Je sais vos déplaisirs,
Mes filles; et je viens au bruit de vos soupirs,
De l'affront qu'on vous fait plus que vous en colère.
C'est moi que tyrannise un superbe de frère,
Qui dans mon propre État m'osant faire la loi,
M'envoie un de ses fils pour triompher de moi.
Qu'il règne dans le ciel, qu'il règne sur la terre;
Qu'il gouverne à son gré l'éclat de son tonnerre; 1035
Que même du Destin il soit indépendant;
Mais qu'il me laisse à moi gouverner mon trident[621].
C'est bien assez pour lui d'un si grand avantage,
Sans me venir braver encor dans mon partage.
Après cet attentat sur l'empire des mers, 1040
Même honte à leur tour menace les enfers;
Aussi leur souverain prendra notre querelle:
Je vais l'intéresser avec Junon pour elle;
Et tous trois, assemblant notre pouvoir en un,
Nous saurons bien dompter notre tyran commun. 1045
Adieu: consolez-vous, nymphes trop outragées;
Je périrai moi-même, ou vous serez vengées;
Et j'ai su du Destin, qui se ligue avec nous,
Qu'Andromède ici-bas n'aura jamais d'époux.
(Il fond au milieu de la mer.)
CYMODOCE.
Après le doux espoir d'une telle promesse, 1050
Reprenons, chères sœurs, une entière allégresse.
(Les Néréides se plongent aussi dans la mer.)
FIN DU TROISIÈME ACTE.
[597] VAR. (Dessein et édit. de 1651-1660): Voici une étrange
métamorphose. Sans doute qu'avant que de sortir de ce jardin,
Persée a découvert....
[598] Le mot _monstrueuse_ manque dans le _Dessein_.
[599] VAR. (édit. de 1656): comme un golfe entre ces deux
rangs....
[600] Toutes les éditions écrivent _orizon_, sans _h_.
[601] VAR. (Dessein et édit. de 1651-1660): d'où ces deux
vents....
[602] VAR. (Dessein): l'apportent et l'attachent....
[603] _Var._ CHŒUR DE PEUPLE. (1651-60)--On retrouve la même
variante après le vers 784.
[604] L'édition de 1656 donne, par erreur sans doute,
_détournent_ pour _détourner_.
[605] Dans les éditions de 1651 et de 1655, l'orthographe du mot
est _gaigner_.
[606] _Var._ PERSÉE, _en l'air_. (1651-60)--Thomas Corneille,
dans l'édition de 1692, a supprimé l'article devant _Pégase_.
[607] _Var._ Rien n'égale, Seigneur, une amour si fidèle.
(1651-56)
[608] _Var._ CHŒUR. _Il chante cependant que_[608-a].... (1663, en
marge.)
[608-a] L'édition de 1692 a corrigé _cependant que_ en _pendant
que_.
[609] Les éditions de 1651 (in-12)-1660 ne répètent que les
premiers mots de la strophe, en y ajoutant _etc._:
Courage, enfant des Dieux! etc.
[610] L'édition de 1651 in-4º donne seule ici, après le vers 949,
la strophe que voici, à la suite de laquelle est répétée la
strophe du chœur:
UNE VOIX _seule_.
La défaite du monstre, à tout autre invincible,
Se réservoit pour vous,
Et quoiqu'on la tienne impossible,
Vous pouvez tout sous un espoir si doux.
LE CHŒUR _répète_:
Courage, enfant des Dieux! etc.
[611] _Var._ Rendez grâce à l'amour qui m'en a fait vainqueur.
(1651, 54 et 56)
_Var._ Rendez grâce à l'amour qui m'en fait le vainqueur.
(1655)
[612] _Var._ Par qui le sang des Dieux doit se joindre avec nous.
(1651-64)
[613] Ce vers et le suivant ont été omis par erreur dans
l'édition de 1682.
[614] _Var._ Les force à vous remettre où l'on vous a vu prise.
(1651-64)
[615] _Var._ _Jusques au lieu._ (1651-64)
[616] _Var._ CHŒUR DE MUSIQUE. (1651-60)
[617] _Var._ L'effet du bel espoir qu'il a reçu de moi. (1651-56)
[618] Les éditions de 1651-60 ne donnent pas, en tête de la
scène, le nom des Néréides, et portent simplement: «TROIS
NÉRÉIDES, _s'élevant du milieu des flots_.»
[619] L'édition de 1682 porte _ressentements_, pour
_ressentiments_.
[620] _Var._ NEPTUNE, LES NÉRÉIDES. (1651-60)
[621] Souvenir des vers suivants que Virgile, dans une
circonstance analogue, place dans la bouche de Neptune, se
plaignant d'Éole (_Énéide_, I, vers 138-141):
_Non illi imperium pelagi, sævumque tridentem,
Sed mihi sorte datum. Tenet ille immania saxa,
Vestras, Eure, domos: illa se jactet in aula
Æolus, clauso ventorum carcere regnet._
ACTE IV.
DÉCORATION DU QUATRIÈME ACTE.
Les vagues fondent sous le théâtre; et ces hideuses masses de
pierres dont elles battoient le pied font place à la
magnificence[622] d'un palais royal. On ne le voit pas tout
entier, on n'en voit que le vestibule, ou plutôt la grande
salle[623], qui doit servir aux noces de Persée et d'Andromède.
Deux rangs de colonnes de chaque côté, l'un de rondes, et l'autre
de carrées, en font les ornements: elles sont enrichies de
statues de marbre blanc d'une grandeur naturelle, et leurs bases,
corniches[624], amortissements, étalent tout ce que peut la
justesse de l'architecture. Le frontispice suit le même ordre; et
par trois portes dont il est percé, il fait voir[625] trois
allées de cyprès où l'œil s'enfonce à perte de vue[626].
SCÈNE PREMIÈRE.
ANDROMÈDE, PERSÉE, CHŒUR DE NYMPHES, SUITE DE PERSÉE.
PERSÉE.
Que me permettez-vous, Madame, d'espérer?
Mon amour jusqu'à vous a-t-il lieu d'aspirer[627]?
Et puis-je, en cet illustre et charmante journée,
Prétendre jusqu'au cœur que possédoit Phinée? 1055
ANDROMÈDE.
Laissez-moi l'oublier, puisqu'on me donne à vous;
Et s'il l'a possédé, n'en soyez point jaloux[628].
Le choix du Roi l'y mit, le choix du Roi l'en chasse;
Ce même choix du Roi vous y donne sa place;
N'exigez rien de plus: je ne sais point haïr, 1060
Je ne sais point aimer, mais je sais obéir:
Je sais porter ce cœur à tout ce qu'on m'ordonne,
Il suit aveuglément la main qui vous le donne:
De sorte, grand héros, qu'après le choix du Roi,
Ce que vous demandez est plus à vous qu'à moi. 1065
PERSÉE.
Que je puisse abuser ainsi de sa puissance!
Hasarder vos plaisirs sur votre obéissance!
Et de libérateur de vos rares beautés
M'élever en tyran dessus vos volontés!
Princesse, mon bonheur vous auroit mal servie, 1070
S'il vous faisoit esclave en vous rendant la vie,
Et s'il n'avoit sauvé des jours si précieux[629]
Que pour les attacher sous un joug odieux.
C'est aux courages bas, c'est aux amants vulgaires,
A faire agir pour eux l'autorité des pères. 1075
Souffrez à mon amour des chemins différents.
J'ai vu parler pour moi les Dieux et vos parents;
Je sens que mon espoir s'enfle de leur suffrage;
Mais je n'en veux enfin tirer autre avantage
Que de pouvoir ici faire hommage à vos yeux[630] 1080
Du choix de vos parents et du vouloir des Dieux.
Ils vous donnent à moi, je vous rends à vous-même;
Et comme enfin c'est vous, et non pas moi, que j'aime[631],
J'aime mieux m'exposer à perdre un bien si doux,
Que de vous obtenir d'un autre que de vous. 1085
Je garde cet espoir et hasarde le reste,
Et me soit votre choix ou propice ou funeste,
Je bénirai l'arrêt qu'en feront vos desirs,
Si ma mort vous épargne un peu de déplaisirs.
Remplissez mon espoir ou trompez mon attente, 1090
Je mourrai sans regret, si vous vivez contente;
Et mon trépas n'aura que d'aimables moments,
S'il vous ôte un obstacle à vos contentements.
ANDROMÈDE.
C'est trop d'être vainqueur dans la même journée
Et de ma retenue et de ma destinée. 1095
Après que par le Roi vos vœux sont exaucés,
Vous parler d'obéir c'étoit vous dire assez;
Mais vous voulez douter, afin que je m'explique,
Et que votre victoire en devienne publique.
Sachez donc....
PERSÉE.