date du 13 août 1650. Voyez ci-dessus, p. 257.
ACTEURS.
DIEUX DANS LES MACHINES.
JUPITER.
JUNON.
NEPTUNE.
MERCURE.
LE SOLEIL.
VÉNUS.
MELPOMÈNE.
ÉOLE.
CYMODOCE, }
ÉPHYRE, } Néréides.
CYDIPPE, }
HUIT VENTS.
HOMMES.
CÉPHÉE, roi d'Éthiopie, père d'Andromède.
CASSIOPE, reine d'Éthiopie.
ANDROMÈDE, fille de Céphée et de Cassiope.
PHINÉE, prince d'Éthiopie.
PERSÉE, fils de Jupiter et de Danaé.
TIMANTE, capitaine des gardes du Roi.
AMMON, ami de Phinée.
AGLANTE, }
CÉPHALIE, } Nymphes d'Andromède.
LIRIOPE, }
UN PAGE DE PHINÉE.--CHŒUR DE PEUPLE.--SUITE DU ROI[542].
La scène est en Éthiopie, dans la ville capitale du royaume de Céphée,
proche de la mer[543].
[542] On aurait pu ajouter ici: SUITE DE LA REINE, SUITE DE
PERSÉE, SUITE DE PHINÉE, car ces mentions figurent en tête de
plusieurs scènes; il aurait fallu surtout ne pas oublier le nom
de PHORBAS, qui dans la scène V du dernier acte fait un récit
important et ne quitte plus le théâtre.
[543] Ces derniers mots: «proche de la mer,» manquent dans les
éditions de 1650-1656.
ANDROMÈDE.
TRAGÉDIE.
PROLOGUE.
DÉCORATION DU PROLOGUE[544].
L'ouverture du théâtre présente de front aux yeux des spectateurs
une vaste montagne, dont les sommets inégaux, s'élevant les uns
sur les autres, portent le faîte jusque dans les nues. Le pied de
cette montagne est percé à jour par une grotte profonde qui
laisse voir la mer en éloignement. Les deux côtés du théâtre sont
occupés par une forêt d'arbres touffus et entrelacés les uns dans
les autres[545]. Sur un des sommets de la montagne paroît
Melpomène, la muse de la tragédie; et à l'opposite dans le ciel,
on voit le Soleil s'avancer dans un char tout lumineux, tiré par
les quatre chevaux[546] qu'Ovide lui donne.
LE SOLEIL, MELPOMÈNE.
MELPOMÈNE.
Arrête un peu ta course impétueuse:
Mon théâtre, Soleil, mérite bien tes yeux;
Tu n'en vis jamais en ces lieux
La pompe plus majestueuse:
J'ai réuni, pour la faire admirer, 5
Tout ce qu'ont de plus beau la France et l'Italie;
De tous leurs arts mes sœurs l'ont embellie:
Prête-moi tes rayons pour la mieux éclairer.
Daigne à tant de beautés, par ta propre lumière,
Donner un parfait agrément, 10
Et rends cette merveille entière
En lui servant toi-même d'ornement.
LE SOLEIL.
Charmante muse de la scène,
Chère et divine Melpomène,
Tu sais de mon destin l'inviolable loi: 15
Je donne l'âme à toutes choses,
Je fais agir toutes les causes;
Mais quand je puis le plus, je suis le moins à moi;
Par une puissance plus forte
Le char que je conduis m'emporte: 20
Chaque jour sans repos doit et naître et mourir.
J'en suis esclave alors que j'y préside;
Et ce frein que je tiens aux chevaux que je guide
Ne règle que leur route, et les laisse courir.
MELPOMÈNE.
La naissance d'Hercule et le festin d'Atrée 25
T'ont fait rompre ces lois;
Et tu peux faire encor ce qu'on t'a vu deux fois
Faire en même contrée.
Je dis plus: tu le dois en faveur du spectacle
Qu'au monarque des lis je prépare aujourd'hui; 30
Le ciel n'a fait que miracles en lui:
Lui voudrois-tu refuser un miracle?
LE SOLEIL.
Non; mais je le réserve à ces bienheureux jours
Qu'ennoblira[548] sa première victoire:
Alors j'arrêterai mon cours, 35
Pour être plus longtemps le témoin de sa gloire.
Prends cependant le soin de le bien divertir.
Pour lui faire avec joie attendre les années[549]
Qui feront éclater les belles destinées
Des peuples que son bras lui doit assujettir. 40
Calliope ta sœur déjà d'un œil avide
Cherche dans l'avenir les faits de ce grand roi,
Dont les hautes vertus lui donneront emploi
Pour plus d'une _Iliade_ et plus d'une _Énéide_.
MELPOMÈNE.
Que je porte d'envie à cette illustre sœur, 45
Quoique j'aye à craindre pour elle
Que sous ce grand fardeau sa force ne chancelle!
Mais quel qu'en soit enfin le mérite et l'honneur,
J'aurai du moins cet avantage[550],
Que déjà je le vois, que déjà je lui plais, 50
Et que de ses vertus, et que de ses hauts faits
Déjà dans ses pareils je lui trace une image.
Je lui montre Pompée, Alexandre, César,
Mais comme des héros attachés à son char[551];
Et tout ce haut éclat où je les fais paroître 55
Lui peint plus qu'ils n'étoient, et moins qu'il ne doit être.
LE SOLEIL.
Il en effacera les plus glorieux noms,
Dès qu'il pourra lui-même animer son armée;
Et tout ce que d'eux tous a dit la renommée
Te fera voir en lui le plus grand des Bourbons. 60
Son père et son aïeul tous rayonnants de gloire,
Ces grands rois qu'en tous lieux a suivi la Victoire,
Lui voyant emporter sur eux le premier rang,
En deviendroient jaloux s'il n'étoit pas leur sang.
Mais vole dans mon char, muse; je veux t'apprendre 65
Tout l'avenir d'un roi qui t'est si précieux.
MELPOMÈNE.
Je sais déjà ce qu'on doit en attendre[552],
Et je lis chaque jour son destin dans les cieux.
LE SOLEIL.
Viens donc, viens avec moi faire le tour du monde;
Qu'unissant ensemble nos voix, 70
Nous fassions résonner sur la terre et sur l'onde
Qu'il est et le plus jeune et le plus grand des rois.
MELPOMÈNE.
Soleil, j'y vole; attends-moi donc, de grâce.
LE SOLEIL.
Viens, je t'attends, et te fais place.
MELPOMÈNE vole dans le char du Soleil, et y ayant pris place
auprès de lui, ils unissent leurs voix, et chantent cet air à la
louange du Roi. Le dernier vers de chaque couplet est répété par
le chœur de la musique.
Cieux, écoutez; écoutez, mers profondes; 75
Et vous, antres et bois,
Affreux déserts, rochers battus des ondes[553],
Redites après nous d'une commune voix:
«Louis est le plus jeune et le plus grand des rois.»
La majesté qui déjà l'environne 80
Charme tous ses François;
Il est lui seul digne de sa couronne;
Et quand même le ciel l'auroit mise à leur choix,
Il seroit le plus jeune et le plus grand des rois[554].
C'est à vos soins, Reine, qu'on doit la gloire 85
De tant de grands exploits;
Ils sont partis suivis de la victoire;
Et l'ordre merveilleux dont vous donnez ses lois
Le rend et le plus jeune et le plus grand des rois.
LE SOLEIL.
Voilà ce que je dis sans cesse 90
Dans tout mon large tour.
Mais c'est trop retarder le jour;
Allons, muse, l'heure me presse,
Et ma rapidité
Doit regagner le temps que sur cette province, 95
Pour contempler ce prince,
Je me suis arrêté.
(Le Soleil part avec rapidité, et enlève Melpomène avec lui dans
son char, pour aller publier ensemble la même chose au reste de
l'univers.)
FIN DU PROLOGUE.
[544] Dans l'édition de 1663, toutes les décorations précèdent la
liste des acteurs.
[545] VAR. (Dessein): L'ouverture du théâtre fait voir aux
spectateurs une vaste montagne, dont les sommets inégaux,
s'élevant successivement au-dessus les uns des autres, portent le
faîte jusqu'aux nues. Le pied de cette montagne est percé à jour,
à la façon de celle qu'on rencontre sur le chemin de Rome à
Naples[545-a], et cette ouverture paroît comme une grotte profonde,
qui fait voir la mer en éloignement. Des deux côtés du théâtre en
bas est une forêt d'arbres entrelacés les uns dans les autres,
etc.
[545-a]: Corneille veut sans doute parler du Pausilippe, montagne
traversée par une grotte de sept cents mètres de long, sur le
chemin de Naples à Pouzzoles.
[546] L'édition de 1682 porte, évidemment par erreur: «tiré par
quatre chevaux, etc.»
[547] Les éditions de 1651-56 écrivent ainsi ce mot: «annoblira.»
[548] _Var._ Et lui faire avec joie attendre les années.
(1651-56)
[549] _Var._ J'aurai sur elle au moins cet avantage. (1651-64)
[550] Dans un _Remerciement au Roi_, composé à l'occasion des
gratifications de 1662 et publié dans les _Délices de la poésie
galante_ vers la fin de l'année suivante, Corneille cite ainsi
avec complaisance ces vers du prologue d'_Andromède_:
On y voit le Soleil instruire Melpomène
Et lui dire qu'un jour Alexandre et César
Sembleroient des vaincus attachés à ton char.
C'est sans doute ce qui les a rappelés à Boileau, lorsqu'il a dit
en 1669, dans sa première épître, adressée au Roi:
Ce n'est pas qu'aisément, comme un autre, à ton char
Je ne pusse attacher Alexandre et César.
[551] _Var._ Je sais déjà ce qu'on en doit attendre. (1655)
[552] _Var._ Et vous, rochers battus des ondes. (Dessein)
[553] «Racine a heureusement imité cet endroit dans sa _Bérénice_
(acte I, scène V):
Parle, peut-on le voir sans penser comme moi,
Qu'en quelque obscurité que le sort l'eût fait naître,
Le monde, en le voyant, eût reconnu son maître?»
(_Voltaire._)
ACTE I.
DÉCORATION DU PREMIER ACTE.
Cette grande masse de montagne et ces rochers élevés les uns sur
les autres qui la composoient, ayant disparu en un moment par un
merveilleux artifice, laissent voir en leur place la ville
capitale du royaume de Céphée[554], ou plutôt la place publique
de cette ville. Les deux côtés et le fond du théâtre sont des
palais magnifiques, tous différents de structure, mais qui
gardent admirablement l'égalité et les justesses de la
perspective[555]. Après que les yeux ont eu loisir de se
satisfaire à considérer leur beauté, la reine Cassiope paroît
comme passant par cette place pour aller au temple[556]: elle est
conduite par Persée, encore inconnu, mais qui passe pour un
cavalier de grand mérite, qu'elle entretient des malheurs
publics, attendant que le Roi la rejoigne pour aller à ce temple
de compagnie.
SCÈNE PREMIÈRE.
CASSIOPE, PERSÉE, SUITE DE LA REINE.
CASSIOPE.
Généreux inconnu, qui chez tous les monarques
Portez de vos vertus les éclatantes marques,
Et dont l'aspect suffit pour convaincre nos yeux 100
Que vous sortez du sang ou des rois ou des Dieux,
Puisque vous avez vu le sujet de ce crime
Que chaque mois expie une telle victime,
Cependant qu'en ce lieu nous attendrons le Roi,
Soyez-y juste juge entre les Dieux et moi. 105
Jugez de mon forfait, jugez de leur colère;
Jugez s'ils ont eu droit d'en punir une mère,
S'ils ont dû faire agir leur haine au même instant.
PERSÉE.
J'en ai déjà jugé, Reine, en vous imitant;
Et si de vos malheurs la cause ne procède, 110
Que d'avoir fait justice aux beautés d'Andromède,
Si c'est là ce forfait digne d'un tel courroux,
Je veux être à jamais coupable comme vous.
Mais comme un bruit confus m'apprend ce mal extrême,
Ne le puis-je, Madame, apprendre de vous-même 115
Pour mieux renouveler ce crime glorieux
Où soudain la raison est complice des yeux?
CASSIOPE.
Écoutez: la douleur se soulage à se plaindre;
Et quelques maux qu'on souffre ou que l'on aye à craindre,
Ce qu'un cœur généreux en montre de pitié 120
Semble en notre faveur en prendre la moitié.
Ce fut ce même jour qui conclut l'hyménée
De ma chère Andromède avec l'heureux Phinée:
Nos peuples, tous ravis de ces illustres nœuds,
Sur les bords de la mer dressèrent force jeux; 125
Elle en donnoit les prix. Dispensez ma tristesse
De vous dépeindre ici la publique allégresse[557];
On décrit mal la joie au milieu des malheurs,
Et sa plus douce idée est un sujet de pleurs.
O jour, que ta mémoire encore m'est cruelle! 130
Andromède jamais ne me parut si belle;
Et voyant ses regards s'épandre sur les eaux
Pour jouir et juger d'un combat de vaisseaux:
«Telle, dis-je, Vénus sortit du sein de l'onde,
Et promit à ses yeux la conquête du monde, 135
Quand elle eut consulté sur leur éclat nouveau
Les miroirs vagabonds de son flottant berceau.»
A ce fameux spectacle on vit les Néréides
Lever leurs moites fronts de leurs palais liquides,
Et pour nouvelle pompe à ces nobles ébats 140
A l'envi de la Terre étaler leurs appas.
Elles virent ma fille; et leurs regards à peine
Rencontrèrent les siens sur cette humide plaine,
Que par des traits plus forts se sentant effacer,
Éblouis et confus je les vis s'abaisser, 145
Examiner les leurs, et sur tous leurs visages
En chercher d'assez vifs pour braver nos rivages.
Je les vis se choisir jusqu'à cinq et six fois,
Et rougir aussitôt nous comparant leur choix;
Et cette vanité qu'en toutes les familles 150
On voit si naturelle aux mères pour leurs filles,
Leur cria par ma bouche: En est-il parmi vous,
O nymphes! qui ne cède à des attraits si doux?
Et pourrez-vous nier, vous autres immortelles[558],
Qu'entre nous la nature en forme de plus belles?» 155
Je m'emportois sans doute, et c'en étoit trop dit:
Je les vis s'en cacher de honte et de dépit;
J'en vis dedans leurs yeux les vives étincelles:
L'onde qui les reçut s'en irrita pour elles[559];
J'en vis enfler la vague, et la mer en courroux 160
Rouler à gros bouillons ses flots jusques à nous.
C'eût été peu des flots: la soudaine tempête,
Qui trouble notre joie et dissipe la fête,
Enfante en moins d'une heure et pousse sur nos bords
Un monstre contre nous armé de mille morts. 165
Nous fuyons, mais en vain; il suit, il brise, il tue;
Chaque victime est morte aussitôt qu'abattue.
Nous ne voyons qu'horreur, que sang de toutes parts;
Son haleine est poison, et poison ses regards:
Il ravage, il désole et nos champs et nos villes[560], 170
Et contre sa fureur il n'est aucuns asiles.
Après beaucoup d'efforts et de vœux superflus,
Ayant souffert beaucoup, et craignant encor plus,
Nous courons à l'oracle en de telles alarmes;
Et voici ce qu'Ammon répondit à nos larmes: 175
«Pour apaiser Neptune, exposez tous les mois
Au monstre qui le venge une fille à son choix,
Jusqu'à ce que le calme à l'orage succède;
Le sort vous montrera
Celle qu'il agréera: 180
Différez cependant les noces d'Andromède.»
Comme dans un grand mal un moindre semble doux,
Nous prenons pour faveur ce reste de courroux.
Le monstre disparu nous rend un peu de joie:
On ne le voit qu'aux jours qu'on lui livre sa proie, 185
Mais ce remède enfin n'est qu'un amusement:
Si l'on souffre un peu moins, on craint également;
Et toutes nous tremblons devant une infortune
Qui toutes nous menace avant qu'en frapper une.
La peur s'en renouvelle au bout de chaque mois; 190
J'en ai cru de frayeur déjà mourir cinq fois.
Déjà nous avons vu cinq beautés dévorées,
Mais des beautés, hélas! dignes d'être adorées,
Et de qui tous les traits, pleins d'un céleste feu,
Ne cédoient qu'à ma fille, et lui cédoient bien peu; 195
Comme si choisissant de plus belle en plus belle,
Le sort par ces degrés tâchoit d'approcher d'elle,
Et que pour élever ses traits jusques à nous,
Il essayât sa force et mesurât ses coups.
Rien n'a pu jusqu'ici toucher ce dieu barbare; 200
Et le sixième choix aujourd'hui se prépare:
On le va faire au temple; et je sens malgré moi
Des mouvements secrets redoubler mon effroi.
Je fis hier à Vénus offrir un sacrifice,
Qui jamais à mes vœux ne parut si propice; 205
Et toutefois mon cœur, à force de trembler,
Semble prévoir le coup qui le doit accabler.
Vous donc, qui connoissez et mon crime et sa peine,
Dites-moi s'il a pu mériter tant de haine,
Et si le ciel devoit tant de sévérité 210
Aux premiers mouvements d'un peu de vanité.
PERSÉE.
Oui, Madame, il est juste; et j'avouerai moi-même
Qu'en le blâmant tantôt j'ai commis un blasphème.
Mais vous ne voyez pas, dans votre aveuglement,
Quel grand crime il punit d'un si grand châtiment. 215
Les nymphes de la mer ne lui sont pas si chères
Qu'il veuille s'abaisser à suivre leurs colères;
Et quand votre mépris en fit comparaison,
Il voyoit mieux que vous que vous aviez raison.
Il venge, et c'est de là que votre mal procède, 220
L'injustice rendue aux beautés d'Andromède.
Sous les lois d'un mortel votre choix l'asservit!
Cette injure est sensible aux Dieux qu'elle ravit,
Aux Dieux qu'elle captive; et ces rivaux célestes
S'opposent à des nœuds à sa gloire funestes, 225
En sauvent les appas qui les ont éblouis,
Punissent vos sujets qui s'en sont réjouis.
Jupiter, résolu de l'ôter à Phinée,
Exprès par son oracle en défend l'hyménée.
A sa flamme peut-être il veut la réserver; 230
Ou s'il peut se résoudre enfin à s'en priver,
A quelqu'un de ses fils sans doute il la destine;
Et voilà de vos maux la secrète origine.
Faites cesser l'offense, et le même moment
Fera cesser ici son juste châtiment. 235
CASSIOPE.
Vous montrez pour ma fille une trop haute estime,
Quand pour la mieux flatter vous me faites un crime,
Dont la civilité me force de juger
Que vous ne m'accusez qu'afin de m'obliger.
Si quelquefois les Dieux pour des beautés mortelles 240
Quittent de leur séjour les clartés éternelles,
Ces mêmes Dieux aussi, de leur grandeur jaloux,
Ne font pas chaque jour ce miracle pour nous;
Et quand pour l'espérer, je serois assez folle,
Le Roi, dont tout dépend, est homme de parole; 245
Il a promis sa fille, et verra tout périr
Avant qu'à se dédire il veuille recourir.
Il tient cette alliance et glorieuse et chère:
Phinée est de son sang, il est fils de son frère.
PERSÉE.
Reine, le sang des Dieux vaut bien celui des rois.... 250
Mais nous en parlerons encor quelque autre fois.
Voici le Roi qui vient.
SCÈNE II.
CÉPHÉE, CASSIOPE, PHINÉE, PERSÉE, SUITE DU ROI ET DE LA REINE.
CÉPHÉE.
N'en parlons plus, Phinée,
Et laissons d'Andromède aller la destinée,
Votre amour fait pour elle un inutile effort:
Je la dois comme une autre au triste choix du sort. 255
Elle est cause du mal, puisqu'elle l'est du crime:
Peut-être qu'il la veut pour dernière victime,
Et que nos châtiments deviendroient éternels,
S'ils ne pouvoient tomber sur les vrais criminels.
PHINÉE.
Est-ce un crime en ces lieux, Seigneur, que d'être belle?
CÉPHÉE.
Elle a rendu par là sa mère criminelle.
PHINÉE.
C'est donc un crime ici que d'avoir de bons yeux
Qui sachent bien juger d'un tel présent des cieux?
CÉPHÉE.
Qui veut en bien juger n'a point le privilége
D'aller jusqu'au blasphème et jusqu'au sacrilège. 265
CASSIOPE.
Ce blasphème, Seigneur, de quoi vous m'accusez....
CÉPHÉE.
Madame, après les maux que vous avez causés,
C'est à vous à pleurer, et non à vous défendre.
Voyez, voyez quel sang vous avez fait répandre;
Et ne laissez paroître en cette occasion 270
Que larmes, que soupirs, et que confusion.
(A Phinée.)
Je vous le dis encore, elle la crut trop belle;
Et peut-être le sort l'en veut punir en elle:
Dérober Andromède à cette élection,
C'est dérober sa mère à sa punition. 275
PHINÉE.
Déjà cinq fois, Seigneur, à ce choix exposée,
Vous voyez que cinq fois le sort l'a refusée.
CÉPHÉE.
Si le courroux du ciel n'en veut point à ses jours,
Ce qu'il a fait cinq fois il le fera toujours.
PHINÉE.
Le tenter si souvent, c'est lasser sa clémence: 280
Il pourra vous punir de trop de confiance:
Vouloir toujours faveur, c'est trop lui demander,
Et c'est un crime enfin que de tant hasarder[561].
Mais quoi? n'est-il, Seigneur, ni bonté paternelle,
Ni tendresse du sang qui vous parle pour elle? 285
CÉPHÉE.
Ah! ne m'arrachez point mon sentiment secret,
Phinée, il est tout vrai, je l'expose à regret.
J'aime que votre amour en sa faveur me presse;
La nature en mon cœur avec lui s'intéresse;
Mais elle ne sauroit mettre d'accord en moi 290
Les tendresses d'un père et les devoirs d'un roi;
Et par une justice à moi-même sévère,
Je vous refuse en roi ce que je veux en père.
PHINÉE.
Quelle est cette justice, et quelles sont ces lois
Dont l'aveugle rigueur s'étend jusques aux rois? 295
CÉPHÉE.
Celles que font les Dieux, qui, tous rois que nous sommes,
Punissent nos forfaits ainsi que ceux des hommes,
Et qui ne nous font part de leur sacré pouvoir
Que pour le mesurer aux règles du devoir.
Que diroient mes sujets si je me faisois grâce, 300
Et si, durant qu'au monstre on expose leur race,
Ils voyoient, par un droit tyrannique et honteux,
Le crime en ma maison, et la peine sur eux?
PHINÉE.
Heureux sont les sujets, heureuses les provinces
Dont le sang peut payer pour celui de leurs princes! 305
CÉPHÉE.
Mais heureux est le prince, heureux sont ses projets,
Quand il se fait justice ainsi qu'à ses sujets!
Notre oracle, après tout, n'excepte point ma fille:
Ses termes généraux comprennent ma famille;
Et ne confondre pas ce qu'il a confondu, 310
C'est se mettre au-dessus du dieu qui l'a rendu.
PERSÉE.
Seigneur, s'il m'est permis d'entendre votre oracle,
Je crois qu'à sa prière il donne peu d'obstacle;
Il parle d'Andromède, il la nomme, il suffit,
Arrêtez-vous pour elle à ce qu'il vous en dit: 315
La séparer longtemps d'un amant si fidèle,
C'est tout le châtiment qu'il semble vouloir d'elle.
Différez son hymen sans l'exposer au choix.
Le ciel assez souvent, doux aux crimes des rois,
Quand il leur a montré quelque légère haine, 320
Répand sur leurs sujets le reste de leur peine.
CÉPHÉE.
Vous prenez mal l'oracle; et pour l'expliquer mieux,
Sachez[562].... Mais quel éclat vient de frapper mes yeux?
D'où partent ces longs traits de nouvelles lumières?
(Le ciel s'ouvre durant cette contestation du Roi avec Phinée, et
fait voir dans un profond éloignement l'étoile de Vénus, qui sert
de machine pour apporter cette déesse jusqu'au milieu du théâtre.
Elle s'avance lentement sans que l'œil puisse découvrir à quoi
elle est suspendue; et cependant le peuple a loisir de lui
adresser ses vœux par cet hymne que chantent les musiciens.)
PERSÉE.
Du ciel qui vient d'ouvrir ses luisantes barrières, 325
D'où quelque déité vient, ce semble, ici-bas
Terminer elle-même entre vous ces débats.
CASSIOPE.
Ah! je la reconnois, la déesse d'Éryce;
C'est elle, c'est Vénus, à mes vœux si propice:
Je vois dans ses[563] regards mon bonheur renaissant, 330
Peuple, faites des vœux, tandis qu'elle descend.
SCÈNE III.
VÉNUS, CÉPHÉE, CASSIOPE, PERSÉE, PHINÉE. CHŒUR DE MUSIQUE, SUITE DU
ROI ET DE LA REINE.
CHŒUR[564].
Reine de Paphe et d'Amathonte,
Mère d'Amour, et fille de la mer,
Peux-tu voir sans un peu de honte
Que contre nous elle ait voulu s'armer, 335
Et que du même sein qui fut ton origine
Sorte notre ruine?
Peux-tu voir que de la même onde
Il ose naître un tel monstre après toi?
Que d'où vient tant de bien au monde 340
Il vienne enfin tant de mal et d'effroi,
Et que l'heureux berceau de ta beauté suprême
Enfante l'horreur même?
Venge l'honneur de ta naissance
Qu'on a souillé par un tel attentat; 345
Rends-lui sa première innocence,
Et tu rendras le calme à tout l'État[565];
Et nous dirons enfin que d'où le mal procède
Part aussi le remède.
CASSIOPE.
Peuple, elle veut parler: silence à la Déesse; 350
Silence, et préparez vos cœurs à l'allégresse.
Elle a reçu nos vœux, et les daigne exaucer;
Écoutez-en l'effet qu'elle va prononcer.
VÉNUS, au milieu de l'air.
Ne tremblez plus, mortels; ne tremble plus, ô mère!
On va jeter le sort pour la dernière fois, 355
Et le ciel ne veut plus qu'un choix
Pour apaiser de tout point sa colère.
Andromède ce soir aura l'illustre époux
Qui seul est digne d'elle, et dont seule elle est digne.
Préparez son hymen, où, pour faveur insigne, 360
Les Dieux ont résolu de se joindre avec vous.
PHINÉE, à Céphée.
Souffrez que sans tarder je porte à ma princesse,
Seigneur, l'heureux arrêt qu'a donné la Déesse.
CÉPHÉE.
Allez, l'impatience est trop juste aux amants.
CASSIOPE, voyant remonter Vénus[566].
Suivons-la dans le ciel par nos remercîments; 365
Et d'une voix commune adorant sa puissance,
Montrons à ses faveurs notre reconnoissance.
CHŒUR[567].
Ainsi toujours sur tes autels
Tous les mortels
Offrent leurs cœurs en sacrifice! 370
Ainsi le Zéphyre en tout temps
Sur tes palais de Cythère et d'Éryce
Fasse régner les grâces du printemps!
Daigne affermir l'heureuse paix
Qu'à nos souhaits 375
Vient de promettre ton oracle;
Et fais pour ces jeunes amants,
Pour qui tu viens de faire ce miracle,
Un siècle entier de doux ravissements.
Dans nos campagnes et nos bois 380
Toutes nos voix
Béniront tes douces atteintes;
Et dans les rochers d'alentour,
La même Écho qui redisoit nos plaintes
Ne redira que des soupirs d'amour. 385
CÉPHÉE.
C'est assez.... la Déesse est déjà disparue;
Ses dernières clartés se perdent dans la nue;
Allons jeter le sort pour la dernière fois.
Malheureux le dernier que foudroiera son choix,
Et dont en ce grand jour la perte domestique 390
Souillera de ses pleurs l'allégresse publique!
Madame, cependant, songez à préparer
Cet hymen que les Dieux veulent tant honorer:
Rendez-en l'appareil digne de ma puissance,
Et digne, s'il se peut, d'une telle présence. 395
CASSIOPE.
J'obéis avec joie, et c'est me commander
Ce qu'avec passion j'allois vous demander.
SCÈNE IV.
CASSIOPE, PERSÉE, SUITE DE LA REINE.
CASSIOPE.
Eh bien! vous le voyez, ce n'étoit pas un crime,
Et les Dieux ont trouvé cet hymen légitime,
Puisque leur ordre exprès nous le fait achever, 400
Et que par leur présence ils doivent l'approuver.
Mais quoi? vous soupirez?
PERSÉE.
J'en ai bien lieu, Madame.
CASSIOPE.
Le sujet?
PERSÉE.
Votre joie.
CASSIOPE.
Elle vous gêne l'âme?
PERSÉE.