11 juillet.

«Mon cher ami,

»Je n'ai pas voulu t'écrire jusqu'à présent parce que je n'avais pas

déragé depuis mon départ. Mais, aujourd'hui, je viens de me réconcilier

avec la Norvège.

[Illustration: «...Imagine un fleuve large comme la Seine à Charenton,

auquel le terrain manque tout à coup...»]

»A neuf heures, nous avons débarqué à Trondjheim. 35.000 habitants, mon

cher ami, et par 63 degrés de latitude. Grande ville par la largeur de

ses rues, par une cathédrale romaine et gothique que je n'ai pu admirer

parce que j'aime trop le gothique. Nous y avons déjeuné, dans un café où

l'on ne parlait ni français, ni anglais, ni allemand. Nous avons résolu

de nous en rapporter au hasard. Nous avons demandé par gestes «le

déjeuner», c'est-à-dire que nous nous sommes assis à une table en

désignant de nos index nos bouches ouvertes et nous avons attendu.

»Sais-tu ce qu'on nous a apporté d'abord? Une coupe dans laquelle un

morceau de roquefort moisissait avec d'autres fromages aussi

odoriférants. Nous l'avons remisée sur la table voisine, mais le garçon

nous l'a rapportée, en compagnie cette fois d'une quantité de plats où

il y avait du homard, du poulet, du rosbif, du jambon, du saumon, et

d'autres viandes encore. Le tout froid. Nous avons picoré dans tous ces

plats, nous avons bu de la bière exquise dans des flûtes de 50

centimètres de haut, et nous avons ainsi parfaitement déjeuné.

»Mais ce n'est pas cela qui nous a réconciliés avec la Norvège, c'est

l'excursion aux cataractes de Lerfossen.

[Illustration: Le port de Trondjheim.]

D'abord, nous avons traversé une forêt de sapins vraiment

septentrionale. J'ai eu cette joie qui est souvent la seule que nous

autres, pauvres désabusés, puissions éprouver en voyage: _j'ai reconnu

les images._

» Puis nous sommes arrivés à la cascade. Il n'y a pas à dire le

contraire: c'est merveilleux. Imagine un fleuve large comme la Seine à

Charenton, auquel le terrain manque tout à coup par une différence de

niveau, presque à pic, d'une cinquantaine de mètres... Je devine que tu

souris, narquois, en me lisant. Tu m'ennuies. Moi, je trouve cela

admirable. D'abord je suis venu ici pour admirer. J'ai payé pour cela...

alors...»

_Lundi soir._--Nous venons de passer une journée d'enchantements. Depuis

une heure de l'après-midi, nous naviguons au milieu du plus étrange, du

plus magnifique, du plus grandiose panorama.

L'enthousiasme des plus réfractaires est sans restrictions. La beauté du

spectacle arrache des larmes à plusieurs et l'émotion gagne jusqu'à de

simples gabiers. Mais comment en donner l'idée, puisque tout cela est

produit par l'étrangeté de la lumière. Nous vivons dans un pays

paradoxal. C'est à la fin de l'après-midi, à partir de cinq heures, que

la clarté prend une intensité spéciale.

Les verts deviennent d'une puissance qui déconcerte. Tous les premiers

plans s'accusent avec un relief extraordinaire, tandis que, dans les

lointains, se dégradent ou s'exaspèrent les innombrables notes qui vont

du gris bleuté au violet sombre, en passant par la succession des roses.

La mer reflète tout cela en le déformant un peu, en le commentant,

pourrait-on dire. Tout l'après-midi nous nous sommes insinués entre les

montagnes.

Le paquebot tourne à angle droit plusieurs fois en une heure. Par suite

de ce mouvement, les montagnes les plus rapprochées semblent s'écarter

pour découvrir, aux yeux déconcertés et grands ouverts, des surprises

nouvelles. Il y a des blocs de pierre sombre dans lesquels on pourrait

tailler des cathédrales, des forteresses abruptes qui se dressent comme

d'infranchissables défenses d'un empire de géants, des pics pointus où

s'accrochent les nuages, des flaques énormes de neige, des successions

de sommets noirs et tourmentés perdus dans le bleu.

[Illustration: «Un glacier bleu couvre des sommets et des versants sur

une longueur de 50 kilomètres.»]

Au milieu de ce titanique chaos, de cet entassement de grandeurs, le

paquebot glisse doucement, car la mer est d'un calme absolu; on entend à

peine les battements de l'hélice et l'on se sent emporté comme dans un

rêve dans un pays fantastique et terrible. Tous les passagers, malgré le

froid, sont sur le pont, les yeux écarquillés et la figure grave. La

blague a perdu tous ses droits et, par instants, il plane sur ces cent

cinquante Français un silence religieux.

[Illustration: «... On est dans un cirque, on ne sait plus retrouver

l'endroit par où l'on y est entré...»]

C'est bien une angoisse qui nous saisit, une sorte de gêne ravie et

timide. Le spectacle est trop grand pour nos coeurs.

Ajoutez que nos pilotes norvégiens, en se dirigeant dans ce dédale,

prennent, pour les virages, les plus grands tournants!

Il semble que l'on va se heurter à ce rocher gigantesque dont on ne peut

voir la cime qu'en renversant la tête en arrière, tant cette cime est

haute et rapprochée.

On sait bien que l'homme qui commande sur la passerelle connaît à fond

tous ces parages et que son attention n'est pas distraite; malgré cela,

une inquiétude qu'on chasse difficilement vous envahit tant il semble

certain que le bateau va se briser sur l'obstacle. On ne voit aucun

passage devant soi, on cherche longtemps et l'on finit par découvrir une

fissure assez large pour une barque de pêche. Et nous continuons à nous

avancer implacablement droit vers la masse sombre, dans le silence et

dans le calme. Le bruit sourd de l'hélice est comme celui d'un coeur qui

bat... Sommes-nous perdus réellement? On a envie d'aller prévenir

l'homme de la barre, d'aller s'assurer qu'il est à son poste... Quoi!

toujours la même route! Mais c'est de la folie... Dans quelques

secondes, nous heurtons le rocher... Il faut crier... il faut... Non...

Subitement, la fissure s'élargit, le paquebot tourne, s'y engage et se

trouve de nouveau dans un cirque. On ne sait plus retrouver l'endroit

par où l'on y est entré; il semble qu'on ferme des portes derrière nous.

Et, incessamment, cela se renouvelle avec des panoramas nouveaux, des

couleurs invraisemblables, dont la moins surprenante n'est pas celle

d'un glacier bleu qui, là-haut, à droite, couvre des sommets et des

versants sur une longueur de cinquante kilomètres.

L'Illustration, No. 3257, 29 Juillet 1905 · 第 18 / 30 题