«Mon cher ami,
»Je n'ai pas voulu t'écrire jusqu'à présent parce que je n'avais pas
déragé depuis mon départ. Mais, aujourd'hui, je viens de me réconcilier
avec la Norvège.
[Illustration: «...Imagine un fleuve large comme la Seine à Charenton,
auquel le terrain manque tout à coup...»]
»A neuf heures, nous avons débarqué à Trondjheim. 35.000 habitants, mon
cher ami, et par 63 degrés de latitude. Grande ville par la largeur de
ses rues, par une cathédrale romaine et gothique que je n'ai pu admirer
parce que j'aime trop le gothique. Nous y avons déjeuné, dans un café où
l'on ne parlait ni français, ni anglais, ni allemand. Nous avons résolu
de nous en rapporter au hasard. Nous avons demandé par gestes «le
déjeuner», c'est-à-dire que nous nous sommes assis à une table en
désignant de nos index nos bouches ouvertes et nous avons attendu.
»Sais-tu ce qu'on nous a apporté d'abord? Une coupe dans laquelle un
morceau de roquefort moisissait avec d'autres fromages aussi
odoriférants. Nous l'avons remisée sur la table voisine, mais le garçon
nous l'a rapportée, en compagnie cette fois d'une quantité de plats où
il y avait du homard, du poulet, du rosbif, du jambon, du saumon, et
d'autres viandes encore. Le tout froid. Nous avons picoré dans tous ces
plats, nous avons bu de la bière exquise dans des flûtes de 50
centimètres de haut, et nous avons ainsi parfaitement déjeuné.
»Mais ce n'est pas cela qui nous a réconciliés avec la Norvège, c'est
l'excursion aux cataractes de Lerfossen.
[Illustration: Le port de Trondjheim.]
D'abord, nous avons traversé une forêt de sapins vraiment
septentrionale. J'ai eu cette joie qui est souvent la seule que nous
autres, pauvres désabusés, puissions éprouver en voyage: _j'ai reconnu
les images._
» Puis nous sommes arrivés à la cascade. Il n'y a pas à dire le
contraire: c'est merveilleux. Imagine un fleuve large comme la Seine à
Charenton, auquel le terrain manque tout à coup par une différence de
niveau, presque à pic, d'une cinquantaine de mètres... Je devine que tu
souris, narquois, en me lisant. Tu m'ennuies. Moi, je trouve cela
admirable. D'abord je suis venu ici pour admirer. J'ai payé pour cela...
alors...»
_Lundi soir._--Nous venons de passer une journée d'enchantements. Depuis
une heure de l'après-midi, nous naviguons au milieu du plus étrange, du
plus magnifique, du plus grandiose panorama.
L'enthousiasme des plus réfractaires est sans restrictions. La beauté du
spectacle arrache des larmes à plusieurs et l'émotion gagne jusqu'à de
simples gabiers. Mais comment en donner l'idée, puisque tout cela est
produit par l'étrangeté de la lumière. Nous vivons dans un pays
paradoxal. C'est à la fin de l'après-midi, à partir de cinq heures, que
la clarté prend une intensité spéciale.
Les verts deviennent d'une puissance qui déconcerte. Tous les premiers
plans s'accusent avec un relief extraordinaire, tandis que, dans les
lointains, se dégradent ou s'exaspèrent les innombrables notes qui vont
du gris bleuté au violet sombre, en passant par la succession des roses.
La mer reflète tout cela en le déformant un peu, en le commentant,
pourrait-on dire. Tout l'après-midi nous nous sommes insinués entre les
montagnes.
Le paquebot tourne à angle droit plusieurs fois en une heure. Par suite
de ce mouvement, les montagnes les plus rapprochées semblent s'écarter
pour découvrir, aux yeux déconcertés et grands ouverts, des surprises
nouvelles. Il y a des blocs de pierre sombre dans lesquels on pourrait
tailler des cathédrales, des forteresses abruptes qui se dressent comme
d'infranchissables défenses d'un empire de géants, des pics pointus où
s'accrochent les nuages, des flaques énormes de neige, des successions
de sommets noirs et tourmentés perdus dans le bleu.
[Illustration: «Un glacier bleu couvre des sommets et des versants sur
une longueur de 50 kilomètres.»]
Au milieu de ce titanique chaos, de cet entassement de grandeurs, le
paquebot glisse doucement, car la mer est d'un calme absolu; on entend à
peine les battements de l'hélice et l'on se sent emporté comme dans un
rêve dans un pays fantastique et terrible. Tous les passagers, malgré le
froid, sont sur le pont, les yeux écarquillés et la figure grave. La
blague a perdu tous ses droits et, par instants, il plane sur ces cent
cinquante Français un silence religieux.
[Illustration: «... On est dans un cirque, on ne sait plus retrouver
l'endroit par où l'on y est entré...»]
C'est bien une angoisse qui nous saisit, une sorte de gêne ravie et
timide. Le spectacle est trop grand pour nos coeurs.
Ajoutez que nos pilotes norvégiens, en se dirigeant dans ce dédale,
prennent, pour les virages, les plus grands tournants!
Il semble que l'on va se heurter à ce rocher gigantesque dont on ne peut
voir la cime qu'en renversant la tête en arrière, tant cette cime est
haute et rapprochée.
On sait bien que l'homme qui commande sur la passerelle connaît à fond
tous ces parages et que son attention n'est pas distraite; malgré cela,
une inquiétude qu'on chasse difficilement vous envahit tant il semble
certain que le bateau va se briser sur l'obstacle. On ne voit aucun
passage devant soi, on cherche longtemps et l'on finit par découvrir une
fissure assez large pour une barque de pêche. Et nous continuons à nous
avancer implacablement droit vers la masse sombre, dans le silence et
dans le calme. Le bruit sourd de l'hélice est comme celui d'un coeur qui
bat... Sommes-nous perdus réellement? On a envie d'aller prévenir
l'homme de la barre, d'aller s'assurer qu'il est à son poste... Quoi!
toujours la même route! Mais c'est de la folie... Dans quelques
secondes, nous heurtons le rocher... Il faut crier... il faut... Non...
Subitement, la fissure s'élargit, le paquebot tourne, s'y engage et se
trouve de nouveau dans un cirque. On ne sait plus retrouver l'endroit
par où l'on y est entré; il semble qu'on ferme des portes derrière nous.
Et, incessamment, cela se renouvelle avec des panoramas nouveaux, des
couleurs invraisemblables, dont la moins surprenante n'est pas celle
d'un glacier bleu qui, là-haut, à droite, couvre des sommets et des
versants sur une longueur de cinquante kilomètres.