Avant de parler, Nicétas jugea qu'il était plus prudent d'écouter; et
sans en avoir l'air, tout en buvant à petits coups son absinthe, il se
mit à étudier les gens du château qui l'entouraient, cherchant celui
qui, plus naïf et plus bavard que les autres, se laisserait questionner
utilement.
Quand il était entré on l'avait regardé curieusement, mais bientôt on
avait paru ne plus faire attention à lui, ce qui lui permit de se livrer
à son examen.
Allant de table en table, il fut surpris de voir que parmi ces
domestiques qui pour l'honneur de leur maison devaient être tous plus
décoratifs les uns que les autres, il y en avait un qui était borgne, un
autre boiteux. Alors il se prit à rire tout bas, se disant que c'était
une drôle de boutique qui réunissait ces éclopés, et il conclut que le
d'Unières était un avare qui ne dédaignait aucune économie, même celles
qui conduisent au ridicule, car sûrement il ne payait pas ces pauvres
diables aussi cher que de beaux gars dont on achète la prestance autant
que les services.
En quoi il se trompait et raisonnait à faux, en attribuant ce choix à
l'économie. Chez le comte d'Unières, les pauvres diables étaient payés
aussi bien que partout, seulement ils n'étaient point repoussés pour
leur infirmité comme ils le sont généralement, et s'il n'y avait pas
de maison où cochers, valets de pied, maîtres d'hôtel fussent plus
décoratifs, par contre les cuisiniers, les palefreniers, les jardiniers
étaient ce qu'ils pouvaient et tels que la nature ou la maladie les
avait faits.
Pour les jardiniers spécialement, le spectacle qu'ils offraient le matin
quand ils se réunissaient devant la loge du concierge pour recevoir les
ordres du chef, était aussi curieux qu'instructif: les ordres reçus, ils
se séparaient, et alors on voyait une collection de pauvres vieux
cassés par l'âge et la fatigue, de boiteux tournant sur leur bâton, de
rhumatisants voûtés qui, clopin clopant, par les belles allées droites,
sous le regard des statues aux poses théâtrales du grand siècle, se
rendaient à leur travail: à vingt qu'ils étaient ils abattaient de
l'ouvrage comme sept ou huit, mais ils vivaient de leur journée, non
d'aumône, ou tout au moins ils avaient la fierté d'en vivre.
Comme Nicétas considérait avec un mépris croissant ces infirmes, un
garde entra dans la salle; sur sa poitrine brillait une plaque d'argent
timbrée des armes des d'Unières surmontées de la couronne ducale, et sur
l'épaule droite, retenu par une bretelle de cuir, pendait un fusil court
à deux coups. Si les pauvres diables dont riait Nicétas étaient plus
ou moins éclopés, celui-là était un vrai invalide: il boitait tout bas
d'une jambe, et la bras gauche avait été amputé de la main.
--Tiens! Dagomer, dirent quelques voix affectueusement.
--Bonjour, la compagnie.
Il regarda autour de lui, mais toutes les tables étaient occupées,
devant celle de Nicétas seulement il restait deux tabourets.
Dagomer porta la main à sa casquette:
--Permettez-vous, monsieur? demanda-t-il.
--Volontiers.
Alors, le garde, dépassant la bretelle de dessus son épaule, prit un
tabouret, et s'assit en mettant son fusil entre ses jambes.
--Il ne lâche pas son fusil, Dagomer, dit un des domestiques.
--Mais non.
--Il parait qu'il couche avec, ajouta un paysan d'un air finaud.
--Juste, répondit Dagomer en riant, par jalousie.
C'était un homme d'une quarantaine d'années, à l'air ouvert et bon
enfant, mais rude en même temps et surtout résolu.
--C'est vrai, monsieur Dagomer, demanda un jeune groom, que malgré votre
main coupée vous ne manquez pas un lapin?
--Généralement celui qui déboule est boulé, mais dire que je n'en ai
jamais manqué, ce qui s'appelle un seul, ça ne serai pas vrai.
--Et pourtant, si bien que vous tiriez, vous vous êtes fait arranger
comme ça, dit un paysan à l'air grincheux et qui avait probablement des
raisons personnelles pour en vouloir au garde.
--Quand on se met trois sur un homme seul qui ne doit pas tirer le
premier, ça n'est pas étonnant, mais malgré ma main gauche cassée, j'en
ai tout de même démoli un de la main droite; c'est dommage que celui-là
ne soit plus de ce monde, il vous dirait si le coup était bon.
Et sans forfanterie, Dagomer se mit tranquillement à sucrer le café
qu'on venait de lui servir; c'était le dimanche seulement qu'il entrait
au cabaret, et ce jour-là, quel que fût le temps, froid ou chaud, il
s'offrait une tasse de café.
--C'est ici que s'est passée cette lutte? demanda Nicétas.
--Non, à Crèvecoeur, où j'étais avant de venir ici. Vous connaissez
Crèvecoeur?
--Non.
--Dans la Brie, sur la lisière de la forêt de Crécy.
Le renseignement était bon à retenir, et Nicétas le casa dans sa
mémoire: Crèvecoeur dans la Brie; peut-être était-ce là que l'enfant
avait vécu avant de venir à Chambrais!
Cependant Dagomer battait son café à petits coups de cuillère, et le
dégustait béatement sans plus faire attention à Nicétas que s'il avait
eu en face de lui une figure de cire.
Dans le brouhaha de la salle on n'entendait que des paroles sans suite
qui, pour Nicétas, n'avaient pas d'intérêt: de temps en temps un mot sur
les biens de la terre du côté des paysans; de l'autre une drôlerie sur
les femmes de service du château, et c'était tout.
Il fallait cependant que Nicétas se décidât; sans doute, ces domestiques
n'allaient pas rester là jusqu'au soir.
--Puisque le hasard nous place à la même table, dit-il en s'adressant à
Dagomer avec son sourire le plus engageant, voulez-vous me permettre de
vous adresser une question?
--A votre service.
--Est-ce que vraiment il est impossible de visiter le château?
--Pour sûr.
--C'est le mardi seulement que les visiteurs sont admis?
--Oui.
--Je serais bien contrarié de rester ici jusqu'à mardi.
--Dame!
En voyant l'effet que cette réponse produisait, Dagomer se ravisa; et
appelant:
--Monsieur Auguste.
Un grand garçon bellâtre s'approcha avec un sourire protecteur:
--Monsieur Dagomer.
--Voilà ce que c'est, dit celui-ci, ce monsieur,--il désigna
Nicétas,--voudrait visiter le château et il demande s'il faudra qu'il
reste jusqu'à mardi.
M. Auguste toisa Nicétas dédaigneusement, et celui-ci voyant l'effet que
produisait son costume sur ce personnage important, habitué à juger les
gens sur la mine, trouva opportun de balancer cet effet par quelques
paroles habiles:
--Je suis chargé par un journal américain dont je suis correspondant,
dit-il, de lui envoyer la description du château de Chambrais, et je
serais très gêné de différer ma visite jusqu'à mardi.
--Ah! monsieur est journaliste, dit Auguste, s'adoucissant, évidemment
parce qu'il admettait qu'un journaliste américain pouvait être négligé
dans sa tenue.
--Voulez-vous me faire l'honneur d'accepter quelque chose? demanda
Nicétas.
--Avec plaisir.
Il s'assit sur le tabouret libre et Nicétas appela le le cabaretier. M.
Auguste désirait un apéritif, Dagomer un «autre café»; quand ils furent
servis, l'entretien reprit:
--Certainement je voudrais vous obliger, dit M. Auguste, mais si M.
le comte ne va pas demain à la Chambre et si madame la comtesse ne
l'accompagne pas, il n'y aura pas moyen. S'ils partent, au contraire,
je vous ferai visiter le château: venez à une heure, j'aurai fini de
déjeuner.
Pour jouer son rôle, Nicétas demanda des renseignements sur le château,
sur le nombre des domestiques, des chevaux, des chiens, sur l'étendue du
parc, puis il passa aux maîtres.
--Il y a longtemps que M. le comte d'Unières a épousé la princesse de
Chambrais?
--Dix ans.
--Combien d'enfants?
Disant cela d'un air indifférent, il tira un carnet pour prendre des
notes.
--Ils n'ont pas d'enfants.
--Ils les ont perdus? demanda-t-il avec ingénuité.
--Ils n'en ont jamais eu.
--S'ils mouraient, à qui irait cette belle fortune? Est-ce qu'il n'y a
pas un oncle?
--Il est mort.
--Alors au lieu que ce soit lui qui hérite de sa nièce, c'est sa nièce
qui a hérité de lui?
--Pas précisément.
--Expliquez-moi donc ça: vous savez, en Amérique, on est très curieux
de ces détails, et rien de ce qui touche le comte d'Unières, le grand
orateur, n'est indifférent. Est-ce qu'il était mal avec son oncle le
comte de Chambrais.
--Non.
--Alors l'oncle avait des enfants?
--Non; il a laissé sa fortune à une jeune fille pour laquelle il avait
de l'affection.
--Tiens! c'est drôle, si elle n'était qu'une jeune fille comme vous
dites.
--Une enfant qu'élève l'ami Dagomer.
--Ça n'intéresse pas les Américains, la jeune fille, interrompit
Dagomer, en donnant un coup de coude à M. Auguste.
Celui-ci se leva en disant que son service l'appelait au château, et le
garde, le fusil à l'épaule, le suivit.
Ce fut inutilement que Nicétas tenta d'entamer d'autres interrogations;
alors, ne voulant pas se compromettre, il attendit, puisqu'il restait
à Chambrais jusqu'au lendemain; le soir sans doute, il pourrait faire
causer l'aubergiste.
Et pour passer le temps, il s'en alla flâner par les rues du village et
devant le château. Puis il dîna longuement à côté des palefreniers, dont
les conversations, qu'il écouta sans en perdre un mot, ne lui apprirent
rien d'intéressant: la qualité des voitures du comte, les mérites de ses
chevaux lui étant tout à fait indifférents.
Ce fut seulement au moment du coucher qu'il put échanger quelques
paroles avec l'aubergiste, jusqu'à ce moment trop occupé pour bavarder.
--C'est une histoire curieuse que celle que m'a contée M. Auguste.
--Quelle histoire?
--Celle de l'enfant du comte de Chambrais.
--La petite Claude?
--Oui, la petite Claude; comment donc se fait-il que madame d'Unières
ne soit pas fâchée d'être privée d'un héritage sur lequel elle devait
compter?
--Oh! vous savez, quand madame la comtesse se fâchera pour des affaires
d'argent, le monde sera changé.
--Il est vrai que si cette enfant est la fille du comte...
--Comment si c'est sa fille!
--Reconnue?
--Non, pas reconnue, elle n'a même pas d'acte de naissance.
--Mais on a toujours un acte de naissance.
--Elle n'en a pas; on l'a bien vu à l'ouverture de la succession
puisqu'il a fallu un acte de notoriété et que MM. Vaubourdin et Meunier
ont été témoins.
--Et à combien se monte cette fortune? demanda Nicétas qui n'eut pas la
patience de filer cette question.
--Soixante mille francs de rente.
Il avait cru à un plus gros chiffre, cependant celui-là était encore
assez beau pour l'empêcher de dormir quand il fut au lit.
--Pourquoi ce vieux gueux de comte de Chambrais avait-il mangé la plus
grosse part de son héritage? Comment? Avec qui?
Mais il n'allait pas s'arrêter à cette question oiseuse quand une autre
plus urgente et plus brûlante,--celle de l'acte de naissance, s'imposait
à son attention.
Évidemment, si Claude n'avait pas d'acte de naissance, c'est qu'elle
n'était pas née en France, ou qu'on avait caché l'accouchement de la
mère.
Et alors il était non moins évident que cette mère était Ghislaine,
emmenée par son oncle dans quelque pays perdu, où elle avait passé le
temps de sa grossesse et où elle était accouchée.
C'était quelque chose d'avoir appris cela, et décidément il avait cédé à
une bonne inspiration en venant à Chambrais.
--Soixante mille francs de rente!