La vieille bergère en velours d'Utrecht sur laquelle Nicétas avait dormi
plus d'une fois, était toujours le plus bel ornement de la salle à
manger de Soupert, car à l'âge avancé auquel elle était arrivée, douze
années de plus ou de moins n'avaient pas d'importance pour elle; cette
nuit-là, elle servit encore de lit à Nicétas qui, le lendemain, après
un solide déjeuner, descendit à Palaiseau, pour prendre le train et
retourner à Paris.
Mais comme il arrivait à la gare, il aperçut un flot de Parisiens
débarquant en habits de fête, qui lui rappela que c'était dimanche.
Qu'irait-il faire à Paris, ou rien de particulier ne l'appelait
d'ailleurs, quand tout le monde venait à la campagne: errer par les rues
désertes dans ce costume de besoigneux n'était pas pour lui plaire;
pourquoi lui aussi ne s'offrirait-il pas une partie de campagne? Les
douze francs de Soupert sonnaient dans la poche de son gilet mêlés aux
quelques pièces de monnaie qu'ils avaient été rejoindre; après une
promenade de quelques heures il pourrait se payer un dîner champêtre et
le soir reprendre le train pour Paris.
Alors l'idée lui vint d'aller à Chambrais; autant là qu'ailleurs et même
mieux, il aurait plaisir à revoir ces bois où tant de fois il s'était
promené en rêvant à Ghislaine.
Et par la plaine où les blés nouvellement épiés ondulaient sous une
légère brise, il se mit en route d'un pas nonchalant: rien ne le
pressait.
C'était vrai qu'il l'avait aimée cette petite Ghislaine, passionnément
aimée; depuis douze ans, il avait connu bien des femmes, mais aucune
n'avait ému son coeur comme celle-là, chez aucune il n'avait retrouvé
cette grâce, ce charme, cette séduction, ç'avait été son beau temps dans
sa vie tourmentée, le seul qui lut eût laissé des souvenirs heureux,
auxquels il eût plaisir à se reporter, le seul où il eût envisagé
l'avenir avec espérance, où il eût eu confiance dans le présent.
Quel fou, quel naïf il avait été!
Ah! pourquoi ne s'était-elle pas laissée aimer? pourquoi ne l'avait-elle
pas aimé! Comme tout changeait; Mais elle l'avait repoussé, et voilà où
il en était arrivé. Découragé, il avait abandonné le métier qu'il
avait aux mains et maintenant il roulait de chute en chute, au hasard,
misérable jouet de sa destinée, solitaire, sans soutien, sans but, sans
autre ambition que de ne pas crever de faim le lendemain.
La sotte, l'orgueilleuse créature; c'était un imbécile qu'il lui
fallait, ce d'Unières.
Et il avait forcé le pas, se disant qu'il serait amusant de voir cet
imbécile et de lui rire au nez.
--Tu es fier de ta femme, eh bien! je l'ai eue, et avant toi, encore.
Demande lui si elle s'en souvient; elle m'a chassé et pourtant je suis
toujours entre elle et toi.
Quelle chance elle avait eue de ne pas attraper un enfant; voilà qui eût
été vraiment drôle.
Comme cette pensée le faisait rire il s'arrêta tout à coup, et se frappa
le front.
Et pourquoi n'en aurait-elle pas attrapé un? N'était-il pas bizarre
qu'après son aventure elle eût voyagé à l'étranger, se sauvant? On ne se
sauve pas quand on n'a rien à cacher; on ne disparaît pas pendant des
mois.
L'intéressant serait de savoir combien de temps avait duré son absence
et où le comte l'avait cachée.
Quand il avait appris qu'elle était partie avec M. de Chambrais, cette
idée lui avait bien traversé l'esprit, mais il ne s'y était pas arrêté;
se disant qu'il était plus raisonnable de supposer, plus vraisemblable
de croire qu'elle se sauvait pour n'être pas exposée à le rencontrer
et pour échapper à ses poursuites. Et pour se distraire lui-même, pour
secouer son ennui, sa mauvaise humeur, son chagrin, il avait accepté de
partir pour l'Amérique, sans attendre qu'elle fût de retour. Jamais,
depuis, cette idée d'enfant ne lui était venue, mais ce que Soupert lui
avait raconté devait le faire réfléchir.
Quelle était cette petite fille, que le comte aurait eue, qu'on élevait
chez un garde du château, à qui le comte léguait sa fortune, sans que sa
nièce s'en fâchât?
Cela n'était-il pas bizarre, alors surtout qu'en considérant l'âge de
cette entant: onze ans, douze ans, disait Soupert; mais justement si
Ghislaine avait eu un enfant, celui-ci précisément serait de cet âge.
N'était-ce pas là une coïncidence extraordinaire ou tout au moins
curieuse?
--Hé, hé!
Mais il ne fallait pas s'emballer, et comme la marche lui fouettait le
sang, il s'assit à un carrefour où se trouvait un bouquet d'arbres;
l'endroit était désert; en cette journée du dimanche les champs étaient
abandonnés; personne ne le dérangerait dans ses réflexions.
Était il possible que M. de Chambrais eût organisé cette supercherie de
l'enfant naturel? Pour lui, après la démarche du comte et ses menaces,
la question n'était pas douteuse: capable de tout, le comte pour
sauver l'honneur de son nom. Si sa nièce était dans une situation
embarrassante, rien de plus simple que de prendre l'enfant à son compte.
Mais ce qui ne l'était pas, et ne se comprenait guère, c'était que cet
enfant, né à l'étranger, fût amené en France et installé justement au
château: si Ghislaine était sa mère elle ne devait pas désirer l'avoir
près d'elle, et si le comte était son oncle, il ne devant pas instituer
son légataire un enfant qui, pour tous deux, ne pouvait être qu'un objet
d'exécration dans le présent et une menace de honte pour l'avenir.
La question était plus compliquée qu'elle ne le paraissait au premier
abord, et pour la résoudre il fallait autre chose que des suppositions
plus ou moins romanesques, car si Ghislaine pouvait être la mère, le
comte pouvait tout aussi bien être le père.
Avant de rien décider, le mieux était donc de voir et de se renseigner,
c'est-à-dire de faire une enquête à Chambrais même.
Se relevant, il se remit en route, et son pas nonchalant en quittant
Palaiseau se fit plus nerveux; maintenant il avait un but.
Si Ghislaine était la mère de cette petite fille, il en était le père,
lui; et c'était une situation que celle de père d'une héritière pour un
homme qui n'avait pas vingt francs dans sa poche! Décidément, il avait
été bien avisé de revenir en France, et comme il le disait à Soupert,
Paris était un bon terrain pour la lutte.
Comme il approchait de Chambrais il entendit une sonnerie de cloches:
sans doute, c'étaient les vêpres. Au temps où il était le professeur de
Ghislaine, elle ne manquait aucun office; en épousant un des chefs
du parti catholique elle n'avait pas dû renoncer à ces pratiques
religieuses, il y avait donc chance de la trouver à l'église; si en ce
moment elle habitait Chambrais.
Il hâta le pas et ne tarda pas à entrer dans le village: de loin on
entendait les ronflements de l'ophicléide et les notes claires des voix
enfantines. Bâtie au quinzième siècle en pierres de grès et en pierres
meulières, comme dans la plupart des villages environnants, l'église
de Chambrais est des plus simple, au moins à l'extérieur, ce genre de
matériaux ne comportant aucune décoration; mais à l'intérieur la piété
des princes de Chambrais l'a enrichie de vitraux, de sculptures,
de tableaux, de statues qui lui donnent un caractère particulier
qu'accentue encore la chapelle funéraire de la famille, prise dans le
collatéral de gauche et fermée par une magnifique grille en fer forgé
du quinzième siècle, achetée en Flandre et offerte par le père de
Ghislaine.
Ce fut à travers les barreaux de cette grille qu'après l'avoir longtemps
et minutieusement cherchée dans l'église, Nicétas aperçut madame
d'Unières, ayant près d'elle un homme de tournure élégante qui ne
pouvait être que son mari.
Alors, sans qu'il en eût conscience, il murmura quelques mots qui le
firent regarder curieusement par les deux ou trois paysannes qui les
entendirent:
--Dommage.
Ce cri de regret était en même temps un élan d'admiration la retrouvant
telle qu'il l'avait aimée; il semblait que l'âge pour elle n'eût pas
marché, et qu'elle fût restée aussi fine, aussi mignonne qu'à dix-huit
ans: ses yeux gris, chatoyants, avaient la même douceur profonde, et sa
bonne grâce, sa simplicité de tenue étaient toujours les mêmes.
Quel contraste entre elle et lui qui avait tant changé; qu'après douze
ans d'absence personne ne voulait le reconnaître!
Pour ne pas provoquer l'attention, car son plan n'était pas arrêté, il
devait être prudent; il gagna doucement la porte et il se promena sur
le parvis en attendant la fin des vêpres. Ce fut seulement quand on
commença à sortir qu'il se rapprocha du porche de façon à ce qu'elle dût
passer devant lui.
En effet, elle ne tarda pas à paraître au bras de son mari,
s'entretenant avec lady Cappadoce qui marchait près d'elle, tout en
répondant d'une inclinaison de tête et d'un sourire affable aux saluts
qu'on lui adressait à gauche et à droite. Elle était si bien absorbée
dans son entretien et ses politesses qu'elle ne le vit point, ou tout au
moins qu'elle ne le remarqua pas.
Mais il n'en fut pas de même du comte d'Unières qui, en apercevant
cet inconnu, tourna la tête vers lui; quand leurs yeux se croisèrent,
Nicétas eut un mauvais sourire, et tout bas ses lèvres répétèrent le mot
qu'il avait déjà dit plusieurs fois.
--Imbécile.
Mais il dut reconnaître que, pour la tournure et les manières, cet
imbécile n'était pas le premier venu.
Il ne quitta sa place que lorsqu'il les eût vus disparaître dans la rue
qui conduit au château.
Peut-être celle pour laquelle il était dans ce village, sa fille
avait-elle passé devant lui, mais parmi les fillettes qu'il avait vues,
comment l'eût-il devinée? C'était son enquête qui devait la lui faire
connaître.
Cette enquête, bien entendu, il n'allait pas la commencer en
interrogeant tout simplement et tout franchement les gens qu'il
rencontrerait, ce qui, avec des paysans, serait le meilleur moyen de
ne rien apprendre, en même temps que ce serait le meilleur aussi de se
trahir.
--De quel droit, à quel titre s'occupait-il de cette petite fille? Qui
était-il? Que voulait-il?
Ces manières primitives n'étaient point de son âge; l'épreuve qu'il
avait faite de la vie lui en avait appris d'autres moins naïves et plus
sûres.
Quand il venait pour ses leçons, et qu'il arrivait ayant chaud, il
entrait quelquefois pour se rafraîchir dans un cabaret situé à une
petite distance du château et portant précisément pour enseigne: «Au
Château»; il s'établirait là, et en restant longtemps attablé, ce serait
bien le diable s'il ne trouvait pas moyen d'engager la conversation avec
un paysan ou un domestique.
A cette époque il y avait des domestiques, particulièrement les valets
d'écurie, les garçons jardiniers qui, n'étant point nourris au château,
prenaient là leurs repas; il devait en être toujours ainsi.
De plus c'était dimanche, et ce jour-là le cabaret était toujours plein;
il aurait vraiment peu de chance, ou il serait bien maladroit s'il ne
trouvait pas un bavard qui voulût parler. Il est vrai que pour parler,
il faut savoir, et qu'il pouvait tomber sur un ignorant; mais il avait
toute la journée, toute la soirée à lui.
Quand il entra, la grande salle était pleine, et sur l'ardoise des
tables on remuait, en les tapant, des dominos, tandis que sur d'autres
on abattait des cartes grasses. A coté des paysans aux mains calleuses
et encroûtées, au visage hâlé et tanné, se trouvaient les domestiques
du château, valets d'écurie, valets de pied, aides de cuisine, qu'on
reconnaissait tout de suite à leur menton bleu et à leurs belles
manières.
Ce fut à une table voisine de ces derniers qu'il s'assit.