Quand l'exposition s'ouvrit en février 1884, tout le monde,

JAMES ENSOR

PAR

EMILE VERHAEREN

COLLECTION DES ARTISTES BELGES CONTEMPORAINS

BRUXELLES

LIBRAIRIE NATIONALE D'ART & D'HISTOIRE

G. VAN OEST & CIE

1908

* * * * *

[Illustration: Portrait de James Ensor en 1875.]

[Illustration: La Femme au Balai--1880.]

I.

LE MILIEU

Souvent, des vagues venant du côté de l'Angleterre s'engouffrent

nombreuses et larges dans le port d'Ostende. Et les idées et les

coutumes suivent ce mouvement marin.

La ville est mi-anglaise: enseignes de magasins et de bars, proues

hautaines des chalutiers, casquettes d'agents et d'employés y font

briller au soleil, en lettres d'or, des syllabes britaniques; la langue

y fourmille de mots anglo-saxons; les gens des quais y comprennent le

patois de Douvres et de Folkstone; des familles londoniennes s'y sont

établies jadis, y ont fait souche et marié leurs filles et leurs fils

non pas entre eux mais aux fils ou aux filles de la West-Flandre. Le

service quotidien des malles voyageuses resserre tous ces liens divers,

comme autant de cordes tordues en un seul cable, si bien qu'on peut

comparer la grande île à quelqu'énorme vaisseau maintenu en pleine mer,

grâce à des ancres solides dont l'une serait fixée dans le sol même de

notre côte.

Cette influence d'outre-mer qui imprègne le milieu où il naquit

suffirait certes à expliquer l'art spécial de James Ensor. Toutefois

elle se précise encore si l'on note que l'ascendance paternelle de

l'artiste est purement anglaise. Le nom qu'il porte n'est point flamand.

C'est à Londres, qu'il se multiplie aux devantures. Je le vis flamboyer,

un soir, dans Soho-square et plus loin il se projetait--réclame

mouvante--sur un trottoir d'Oxford street.

L'œuvre que nous étudierons et exalterons s'élève donc au confluent de

deux races--races saxonne, race flamande ou hollandaise--harmonieusement

mêlées dans le sang et dans l'âme d'un très beau peintre.

L'erreur serait grande si l'on se figurait qu'à cause de ses origines

britaniques, Ensor se soit complu à réapprendre comme certains peintres

modernes l'art des Reynolds ou des Gainsborough ou se soit assimilé

n'importe quelle méthode des préraphaelites illustres. L'anglomanie qui

s'est glissée jusque dans l'esthétique l'a épargné. Ce n'est point par

des qualités extérieures et souvent artificielles qu'il se rattache aux

maîtres de là là-bas, mais bien, naturellement, par certains dons

fonciers et rares. Il est de leur famille, sans le vouloir. Il est

audacieux et harmonieux comme Turner, sans qu'il s'y applique, sans

qu'il s'en doute. Il aime les effets tumultueux et larges de Constable

sans qu'aucune de ses toiles fasse songer aux paysages célèbres de ce

grand peintre. La parenté est souterraine et comme secrète. Elle se

manifeste dans la manière de comprendre et d'aimer la nature, dans la

sensibilité aiguë de l'œil dans la franchise et l'audace des

conceptions, dans la pratique du dessin pictural, dans la délicatesse

mêlée à la force, dans la plaisanterie unie à la brutalité. Dès que

cette dernière caractéristique est atteinte, James Ensor rejoint non

plus Constable ni Turner, mais Gillray et Rowlanson plus encore que

Jérôme Bosch ou Pierre Breughel.

[Illustration: Le Christ veillé par les anges (1886).]

Encore que l'influence anglaise agisse avant toute autre sur elle, c'est

toute l'Europe et l'Amérique qui transforment pendant l'été, quand la

saison balnéaire s'inaugure, Ostende. Les jeux et les fêtes l'exaltent

tout à coup. Les femmes du quartier Marbeuf envahissent sa digue. Le

monde qui l'hiver se groupe à Monte-Carle, à Menton, à Biarritz s'y

concentre. Des nuits de lourde et chaude volupté s'y passent à la lueur

de flambeaux. La chair s'y mire et s'y pavane aux miroirs de cabarets

fastueux. Et la folie des villes frémissantes et trépidantes brûle

soudain ce coin de Flandre calme et foncièrement sain et propage sa

fièvre nocturne et flamboyante tout au long de la mer.

Magasins de Paris, boutiques de Vienne, comptoirs chargés de coraux de

Naples et de Sicile, brasseries de Dortmund et de Munich, caves remplies

de vins de Portugal et d'Espagne vous installez votre barriolage de

goûts et de couleurs devant les mille désirs populaires ou mondains,

devant les appétits vulgaires ou rares, devant les convoitises baroques

ou distinguées. La flânerie des promeneurs s'en va, à droite, vers le

port, à gauche, vers le champ de courses, en partant de la rampe de

Flandre où James Ensor habite. A cette large voie se relie en outre

toute la ville basse avec ses rues étroites, les unes venant de la

grand' place, les autres du théâtre, celle-ci de la gare et celle-là du

marché. Le carillon n'est pas loin: on l'entend tricoter sa musique

menue, le soir, ou bien, aux midis de réjouissances, ruer de toutes ses

notes et s'emporter vers quelque hymne national.

La foule et ses remous passe donc à toute heure du jour devant les

fenêtres du peintre: foule élégante ou hautaine, foule grotesque ou

brutale, cortèges de la mi-carême, processions de la fête-Dieu, fanfares

rétentissantes des villages, sociétés chorales des villes voisines,

cris, tumultes, vacarmes.

Et ces flux et ces reflux de gestes et de pas aboutissent tous là-bas, à

cette féerie de verre et d'émail qu'est le Kursaal d'Ostende.

Avec ses dômes et ses pignons et ses rosaces et ses lanternes, avec ses

ors élancés et ses bronzes trapus, avec ses festons de gaz et ses

couronnes de feux, il apparaît, toutes portes et fenêtres ouvertes,

comme un tabernacle de plaisirs éclatants et sonores. Un orchestre

savant y fait naître, chaque jour, des floraisons de musique; des voix

illustres s'y font entendre--orateurs ou conférenciers--et des virtuoses

dont le nom émeut les mille échos y jettent vers l'applaudissement en

tonnerre des foules, les phrases les plus belles des maîtres célèbres.

Toutes les langues s'y parlent. Joueurs, financiers, gens de course,

gens de bourse, princes et princesses, dames du monde et courtisanes,

tout s'y coudoie ou s'y toise; s'y méprise ou s'y confond.

Le soir, quand les verrières du monument flamboient face à face avec la

nuit et l'océan, on peut croire que le bal y tournoie en un décor

d'incendie. Du fond de la mer s'aperçoivent les hautes coupoles

illuminées et le phare dont la lueur troue les lieues et les lieues

semble ne lancer si loin son cri de lumière que pour héler vers la joie

le cœur battant de ceux qui traversent l'espace.

Ainsi pendant l'été tout entier Ostende s'affirme la plus belle

peut-être de ces capitales momentanées du vice qui se pare et du luxe

qui s'ennuie. Et ce n'est pas en vain que chaque année James Ensor dont

l'art se plaît à moraliser cyniquement, assiste à cette ruée vers le

plaisir et vers la ripaille, vers la chair et vers l'or.

* * * * *

La chambre où il travaille ouvre, là haut, au quatrième d'une maison

banale, son unique et peu large fenêtre. De tous les peintres modernes

Ensor est le seul qui jamais ne se soit mis en quête d'un atelier. Lui

le chercheur de lumière il campe ses toiles en un jour médiocre tombant

non pas d'une verrière mais à travers les pauvres carreaux d'une baie

verticale et parcimonieuse de clarté. Pourtant que de pages

merveilleuses s'y élaborent et que de tons admirablement harmonisés y

juxtaposent leurs musiques inentendues!

Celui qui surprend Ensor, la haut, dans son travail, le voit surgir d'un

emmêlement d'objets disparates: masques, loques, branches flétries,

coquilles, tasses, pots, tapis usés, livres gisant à terre, estampes

empilées sur des chaises, cadres vides appuyés contre des meubles et

l'inévitable tête de mort regardant tout cela, avec les deux trous vides

de ses yeux absents. Une poussière amie recouvre et protège ces mille

objets baroques contre le geste brusque et intempestif des visiteurs.

Ils sont là chez eux pour que seul le peintre leur insuffle la vie,

les interroge les fasse parler et les introduise dans l'art grâce à la

sympathie qu'il leur voue et l'éloquence secrète qu'il découvre en leur

silence.

[Illustration: Le Chou--1880. (Collection Ernest Rousseau)]

Il est opportun de se figurer James Ensor en tête à tête quotidien et

prolongé avec ces effigies en carton et en plâtre, avec ces débris

d'existance et de splendeur, avec ces défroques ternes ou violentes pour

comprendre quelques-unes des surprises de son caractère et quelques

traits profonds et spéciaux de son art. Il est certain que pour lui, à

telles heures d'illusion souveraine, un tel assemblage de visages,

d'attitudes, d'ironies ou de détresses a dû représenter la vie. Elle lui

est apparue mauvaise, déplorable, hostile. Elle lui a enseigné la

misanthropie que seuls corrigent la farce, le rire et le sarcasme.

L'existence d'Ensor entouré d'un tel décor familier ne manque pas de

paraître énigmatique et bizarre et je ne crois pas qu'il lui répugne de

maintenir autour de lui ces apparences. Ses paroles qui souvent

déconcertent, ses saillies drôles, ses rires soudains et furtifs, sa

voix sourde, sa marche lente et l'éternel parapluie qui toujours

l'accompagne comme s'il se défiait du plus fidèle et du plus loyal

soleil confirment l'étrange impression qu'il produit volontairement ou

ingénûment, qu'importe.

Personne que je sache ne met moins de mise en scène dans l'accueil. Les

œvres qu'il montre ne toisent pas le visiteur du haut d'un chevalet

comme pour lui imposer leur présence autoritaire. Ses toiles ne sont pas

même tendues. Elles gisent roulées les unes sur les autres, en des coins

obscurs. Elles apparaissent à la lumière ployées et gondolées et c'est

avec peine qu'on leur trouve une zône de clarté propice afin qu'elles

s'y étalent sans trop se nuire entre elles. Aucun commentaire

n'accompagne leur présentation. Seul un rire menu, quand le sujet étonne

et froisse quelque goût trop puritain. Et les œvres succédent aux œuvres

et quand tout est montré, toujours, soit au fond d'un coffre, soit au

fond pièce voisine se découvre une merveille oubliée dont la crasse

voile la fraîcheur et la beauté. Un coup d'éponge donné à la hâte

réveille la splendeur endormie.

On dégringole l'écalier raide et tournant et l'on quitterait, la poignée

de main échangée, la maison du peintre, sans plus, si le magasin du

rez-de-chaussée, avec ses larges vitrines encombrées de bibelots ne

retenait, un instant encore, l'attention. C'est que là, parmi les

coquillages et les nacres, les vases de la Chine et les laques du Japon,

les plumes versicolores et les écrans barriolés, l'imagination visuelle

du peintre se complait à composer ses plus rares et ses plus amples

symphonies de couleurs. Oh les notes à la fois tendres et fortes, à la

fois subtiles et brutales, à la fois sobres et éclatantes qu'il sût

faire vibrer en prenant comme prétexte quelque pauvre bibelot d'orient

que la mode banalisa! Et la coquille ourlée dont le bourgeois morose

ornera sa cheminée en marbre peint deviendra grâce à la magie, grâce à

l'hermétisme de l'artiste, ce miracle de couleur triomphante dont

s'éblouiront les salles les plus belles des musées modernes.

* * * * *

[Illustration: Gamin--1880. (Collection Edgar Picard)]

Ensor se plaît parmi ces mille riens exotiques parmi ces dépouilles

luisantes ou vitreuses de la mer. Lui même s'intéresse parfois au trafic

qu'en font et sa mère et sa tante, marchandes tenaces et expérimentées.

Souvent le soir, la causerie rassemble autour des comptoirs la famille

entière. La sœur du peintre et sa nièce qu'il affectionne vivement sont

là. Et l'on parle d'Ostende, non pas de l'Ostende ruée aux fêtes et aux

plaisirs de l'été, mais de l'Ostende automnale qui se plaît dans la

déréliction et le silence. Ensor adore celle-ci avec ses rues étroites,

ses places humbles et désertes, ses petites boutiques vieillottes au

fond des quartiers populaires et ses propres et luisants estaminets où

l'odeur de la bière se mêle à des relents de poisson sec et de crevettes

humides. C'est là qu'il dessina maint pêcheur à vareuse bleue, à boucles

d'oreilles étroites, à pantoufles multicolores. C'est là qu'il rencontra

et qu'il interpréta en des croquis larges et vivants, les vieilles

femmes à mantelets, avec de lourds et noirs capuchons de drap recouvrant

leur intact et fragile bonnet blanc.

La vie du port est la seule vie d'Ostende, l'hiver. Elle ne pénètre

point la ville; elle n'anime que ses confins. C'est une vie en bordure.

Oh les câbles et les amarres au long des quais, les voiles rousses et

brunes dans le brouillard gris, les proues sculptées des vieux navires

s'apercevant du fond d'une ruelle et les mouettes blanches, entrant dans

les bassins et volant, dirait-on, à travers les entrecroisements

dédaliens des haubans et des vergues! Et les petites boutiques, en plein

vent, à l'angle des ponts et les plies et les limandes qui sèchent dans

le courant d'air des fenêtres et la marmaille grouillante parmi les

écailles de moules versées en tas, sur le trottoir! O cette vie comme

goudronnée au contact des bateaux, des cordes et des voiles; cette vie

tranquille, têtue et dangereuse qui fait les races calmes ou violentes

comme ces mers du Nord dont elles vivent depuis mille ans. Elle n'a

qu'un sursaut, en Février, aux temps du carnaval. Et combien

mélancolique et brutal! Et combien morne et quelquefois sanglant!

Ensor a traduit cette liesse en des œuvres quasi sinistres et qui

étonnent et qui font peur. Le pittoresque de l'accoutrement, l'usure de

la défroque, la drôlerie muette de masque, l'ennui qui semble suinter

des murs tout se ligue pour provoquer une impression sombre avec des

éléments soi-disant gais.

Je me souviens d'un Mardi gras passé à Nieuport, jadis, avec des amis.

Jamais je ne compris mieux la folie et la tristesse des masques d'Ensor.

Des groupes ivres battaient les rues. En des salles de danse, à moitié

désertes, avec de pauvres musiciens grelottant de froid dans un coin, la

valse fouettait deux ou trois couples tournoyants et muets, avec les

lanières usées de sa musique banale et sifflante. Un ivrogne, orné d'un

faux nez violet, titubait près du comptoir et sa commerre dépoitraillée

et gisante contre une cloison, mordait, machinalement, les crins de sa

perruque descendue sur ces yeux. Un bout de bas blanc passait à travers

les trous de son soulier. Un hoquet lourd et profond lui sécouait, de

temps en temps, le ventre. Et l'ivrogne riait et pleurait tour à tour

devant elle.

Lorsque James Ensor se plaisait à traduire par le pinceau de telles

scènes grotesques et lamentables, il était le compagnon falot qu'Eugène

Demolder, assignait, sous le déguisement de Fridolin, au grand Saint

Nicolas. James Ensor donnait la réplique, dans le livre du poète

d'Yperdamme, au joyeux et doux patron des petits enfants de la

West-Flandre. Il jouait, en ce temps là, de la flûte et se promenait,

avec deux carlins boulus, renfrognés et fidèles.

[Illustration: Croquis.]

L'effigie qu'Henri de Groux vient de nous donner de James Ensor nous le

représente robuste et presque gras. Les cheveux grisonnent, le teint

s'enlumine, l'allure est massive. L'appuie-main tenu entre les doigts

fait songer vaguement à quelque sceptre. Ensor semble commander à son

art dont une page caractéristique se devine au fond de la toile. Le

voici donc tel que l'âge mûr le définit. Au surplus l'œuvre compte et

s'affirme excellente.

Toutefois j'aime à me souvenir d'un tout autre James Ensor, celui que je

connus, il y a vingt ou vingt-cinq ans, avec un corps svelte, un teint

pâle, des yeux clairs, des mains longues fiévreuses et fines. Non pas un

dandy, car une mise négligée presque toujours rejetait cette

comparaison, mais une sorte de jeune parlementaire britanique qui

faisait songer à Disraeli.

James Ensor parlait peu, se tenait sur la réserve, avec un air fermé et

craintif. On lui prêtait un caractère difficile et ombrageux. Il avait

certes, la pleine conscience de sa force naissante; il n'admettait

aucune restriction sur l'entière personnalité de son art et se

rebiffait, dès que l'ombre d'une injustice l'effleurait dans la mêlée de

la vie. La haine de la critique bouillonnait en lui, comme chez tous les

artistes vrais et impérieux. Il ne pouvait admettre qu'on ne le comprit

pas et que sa peinture qui lui paraissait toute simple et naïve ne

s'imposât point, du premier coup, grâce à sa sincérité absolue. Il

oubliait la difficulté ardue, que rencontre tout esprit dès qu'il veut

pénétrer de sa lumière à lui quelqu'autre esprit fut-il voisin du sien

et combien le baptême de l'hostilité et du dénigrement est salutaire

à toute originalité naissante. C'est parce qu'il fut bafoué, nié,

villipendé jadis que sa victoire aujourd'hui nous apparaît si consolante

et si belle. La gloire ne se livre pas; elle se prend d'assaut. Elle se

retranche derrière une muraille d'hostilités et de sarcasmes.

[Illustration: Vieux Pêcheur--1881. (Collection Edgar Picard)]

Tout artiste vrai est un héros ingénu. Il faut qu'il souffre pour qu'un

jour il ait la joie d'imposer a tous sa victorieuse personnalité totale.

En ce temps-ci ou chacun est tout le monde, le poète, le peintre, le

sculpteur, le musicien ne vaut que s'il est authentiquement lui-même.

C'est le plus réel des privilèges que la nature, sans aucune

intervention autre que celle de sa puissance, confère et maintient à

travers les siècles et seul le poète, le peintre, le sculpteur, le

musicien en peut jouir pleinement.

Oh ces débutants choyés dès qu'ils apparaissent et par la critique et

par le public! Aucune de leurs toiles ne survit après vingt ou trente

ans. Ils n'ont jamais passionné personne. Ils n'ont connu ni la révolte

de leurs maîtres, ni la jalousie de leurs amis, ni la haine de la foule.

Ils ont été banalement heureux en attendant qu'ils soient banalement

quelconques. Les Salons triennaux out accueilli leurs essais à la rampe

mais les Musées rejetteront bientôt leurs œuvres dans les coins. Ces

peintres-là sont morts depuis longtemps quand sonne leur agonie. Et leur

nom de plus en plus pâle, de plus en plus éteint, de plus en plus oublié

ne trouve plus refuge qu'aux pages jaunies d'un catalogue ou il finit

par se confondre avec un pauvre et morne numéro.

Il importe donc d'aimer et les attaques et les batailles, les coups

portés avec enthousiasme et reçus avec courage. L'ivresse suprême réside

dans la conscience qu'on a d'être une belle force humaine. Et rien ne

l'exalte autant que la violence et l'injustice. L'émeute autour d'une

toile nouvelle est un sacre à rebours. L'artiste y doit puiser non

l'abattement mais le lyrisme. Sa vraie vie commence, dès cet instant. Et

l'œuvre doit succéder à l'œuvre, sans compromission, sans reticence,

audacieusement, toujours, jusqu'à l'heure où cessera le rire et se taira

la huée. Et qu'importe si la colère montante ne se retire que devant le

tombeau. Les triomphes posthumes sont les plus sûrs.

Je doute que James Ensor ait admis ces vérités aux temps de sa jeunesse,

mais je sais qu'il a toujours agi comme si leur lumière vivait en son

esprit.

II.

LES DÉBUTS

L'époque pendant laquelle débuta James Ensor fut pour la patrie, un laps

de temps héroique et fécond. Aujourd'hui qu'il est loin, il apparaît

quasi légendaire.

Un miracle se fit tout à coup. Le pays, habitué à ne produire que des

peintres, suscita des sculpteurs et parmi eux un génie: Meunier. Bien

plus; la Belgique hostile aux lettres et vouée depuis longtemps à la

littérature des parlementaires et des journalistes, se para d'une

floraison de poètes.

Les coutumes furent à tel point bousculées, les réputations assises à

tel point secouées sur leurs sièges, qu'il y eut comme un tremblement

des cerveaux. On n'osait y croire; on n'y croyait pas. Notre sol qui se

couvrait du seigle annuel des lucratives affaires et du froment régulier

des prospères négoces ne pouvait tout à coup se modifier assez

profondément pour nourrir de sève et exalter vers la lumière des odes

belles comme des chênes et des idylles fragiles et jolies comme des

arbustes. L'extraordinaire fut taxé d'impossible et des «bouches

autorisées» déclarèrent qu'en tous cas le prodige n'aurait pas de

suites.

Il en eut d'admirables.

Malgré les oppositions soit franches, soit sournoises, malgré les mille

cris des feuilletonistes inquiétés dans leurs goûts et leurs habitudes,

malgré la compacte et massive inertie et la bêtise au front non pas de

taureau mais de bœuf, les nouveaux écrivains s'affirmèrent, d'année en

année, plus clairs, plus hauts, plus purs. Si bien qu'aujourd'hui ils

sont tout et leurs détracteurs d'antan, rien. L'opinion a été retournée

comme un vêtement dont on secoue les poussières, dont on vide les poches

des vieux préjugés qu'elles recélaient, dont on brosse le drap depuis le

col jusques aux pans et qu'on désinfecte enfin en tous ses plis.

Aujourd'hui les générations littéraires se succèdent les unes aux

autres, comme les générations des peintres; l'art d'écrire est acclimaté

parmi nous; la presse est passée aux mains des écrivains, la foule se

fait attentive et le pouvoir récompense et s'émeut. C'est une victoire

qu'on ne conteste plus.

Or, ces prosateurs et ces poètes de la vie dans la phrase se virent

attaqués en même temps que les peintres de la vie dans la lumière. Leurs

ennemis se liguaient entre eux; ils se liguèrent entre eux contre leurs

ennemis. Cela se fit avec entrain et naturel parce que la nécessité

souveraine nouait elle-même les liens d'entente. Le consentement fut

tacite et rapide.

Jamais les polémiques d'art ne furent aussi vives, aussi ardentes, aussi

impitoyables. On frappait avec des poings sauvages; on n'avait égard ni

à la vieillesse ni aux situations prises; on était fier d'être partial

et féroce. La norme était franchie joyeusement, ventre à terre; toute

réticence devenait trahison, toute justice rendue aux adversaires raison

de blâme et de défiance. La tolérance est une force de l'âge mûr. Elle

est une tare et une faiblesse quand on se trouve à la tête de ses vingt

ans.

[Illustration: La Dame sombre--1881. (Collection Edgar Picard)]

Oh l'orage des discussions autour des noms de Khnopff, de Schlobach, de

Van Rysselberghe, de Dario de Regoyos, de Wytsman, de Finch, de Toorop

et d'Ensor! La belle mêlée de colères et sarcasmes! Les lourdes attaques

et les folles défenses! Les fiers éclairs dont on foudroyait les

esthétiques vieillies et les règles désuètes. On s'exposait avec joie,

on dardait son audace partout et l'on se reprochait sans cesse de

n'avoir pas été assez violemment téméraire. Vraiment la vie passionnée

était belle, en ce temps-là!

Les peintres novateurs s'étaient d'abord cantonnés à l'_Essor_, société

d'art où se mêlaient des talents avancés et rétrogrades. Une scission

eut lieu. Elle était fatale. Les plus hardis s'en allèrent, laissant

végéter le cercle où s'éteignaient, une à une, toutes les flammes des

forces et des ardeurs.

_Les XX_ furent crées. L'idée en est due, m'assure-t-on, à Charles Van

der Stappen qui s'en ouvrit à Octave Maus et à Edmond Picard. Cela se

passait, au temps des vacances, à Famelette, près de Huy, où chaque

année Edmond Picard accueillait les artistes comme des hôtes de choix.

«Peintres et sculpteurs se réuniraient au nombre de vingt,

organiseraient une exposition annuelle et inviteraient vingt autres

artistes déjà consacrés. Ceux-ci seraient choisis parmi les maîtres dont

l'art était fier, libre et encore combatif».

Quand l'exposition s'ouvrit en février 1884, tout le monde, partisans et

adversaires, étaient sous les armes. Des revues de combat étaient nées:

_l'Art Moderne, la Jeune Belgique, la Société Nouvelle, la Basoche_.

Même certains journaux--telle _la Réforme_ et _le National belge_--se

montraient attentifs et bienveillants. Quelques peintres parmi les

aînés, les Heymans, les Smits, les Baron, quelques sculpteurs, les

Meunier, les Van der Stappen, les Vinçotte avouaient, par leur présence

et leur parole nette, combien la tentative et l'audace des vingtistes

leur agréaient. On les comptait; dix-sept peintres: Periclès Pantazis,

Guillaume Vogels, Willy Finch, Dario de Regoyos, Théo Van Rysselberghe,

Frantz Charlet, Rodolphe Wytsman, Frans Simons, Piet Verhaert, Théodore

Verstraete, Guillaume Van Aise, Jean Delvin, Charles Goethals, Guillaume

Van Strydonck, Fernand Khnopff, James Ensor et trois sculpteurs: Achille

Chainaye, Paul Dubois, Jef Lambeaux. Parmi les invités se signalaient

Israëls, Rops, Stobbaerts, Maris, Rodin. Aucun nom d'impressionniste

français ne figurait au catalogue. Monet et Renoir n'exposèrent qu'à la

troisième exposition des _XX_, en 1886.

[Illustration: Squelettes musiciens (1888).]

C'est à cette date que, l'animosité ayant crû d'année en année, le

critique d'art de _la Jeune Belgique_ s'exprima de la sorte,--nous

citons l'extrait qui n'est certes pas un modèle de goût, uniquement pour

montrer la rudesse des polémiques--:

«Oh la triomphale journée que celle du 6 février! _Les XX_ sont ouverts.

Désormais la bêtise belge a sa date! On dirait qu'à cette «première»

artistique le cerveau bourgeois se dégorge par toutes ses

circonvolutions. Il en jaillit des excréments de sottise. Cela rappelle

des opérations d'abattoir. Le porc est tué: il est suspendu, ventre

ouvert, à de grossières tringles, les boyaux sont jetés sur l'étal,

fumants et flasques.

«Les avez-vous vu vider? La bêtise belge et bourgeoise, c'est cela.

«Ce qui se débite d'âneries en ces quelques heures devant ces quarante

exposants ferait un fumier monumental. Dames élégantes à bouche pincée

de souris prude, fourrures confortables avec un ventre officiel dedans,

gommeux monoclés, académiciens rances, peintres deshonorés de rubans

rouges, réputations tuées depuis longtemps dans leur propre _Bataille de

Lépante_ et leur propre _Peste de Tournay_, prud'hommes énormes,

collectionneurs d'eux-mêmes, tout cela potine, commère, hausse les

épaules, passe et fuit devant ces quelques centaines d'œuvres d'art qui

hurlent l'avenir. Et des rages! Voici un Monsieur qui s'arrête devant

les Toorop et jure comme un porte-faix et trépigne et remue les poings

... qu'il tient en poche. Tel autre s'affale sur un banc et crie qu'il

faut «brûler tout».

«Les années précédentes il y avait çi et là un tableau «à la portée du

premier venu» un tableau sauveur ... aujourd'hui, rien.

«Oh les pauvres oiseaux qui se cognent aux murs d'une cave obscure! Pas

un coin où se tenir tranquille sur un perchoir d'admiration bon-enfant.

Pas un coin où débiter le monologue d'amateur éclairé devant un

auditoire de mamans et de fillettes. Pas d'opinion juste-milieu

possible. Ou la haine ou l'emballement.»

C'était le ton. On le prenait, sans le savoir. L'atmosphère de bataille

est grisante. On la trouve trop chaude quand on en est sorti. Quand on

la respirait, elle était vraiment et bellement violente, exaltante et

fiévreuse.

L'histoire des _XX_ devrait, un jour, se faire, année par année. On y

insisterait sur les successives et graduées victoires des peintres du

plein-air en Belgique. On y pourrait mettre également en relief la

manière nouvelle dont les œuvres y furent présentées. Pour la première

fois on y juxtaposait toutes les pages d'un même peintre. Et toutes

s'étalaient à la rampe. Des tentures de fond harmonieuses étaient

choisies. Des chiffres d'or décoraient discrètement les murs.

Peu à peu les conférences s'inauguraient et bientôt les auditions

musicales. Le directeur des _XX_, Octave Maus, s'y employait avec zèle

et goût. Les _XX_ qui plus tard abandonnèrent leur titre au profit de

celui de _Libre Esthétique_ devinrent ainsi un milieu de lutte précieux.

Le mois de février ou de mars qu'ils choisissaient, annuellement, pour

se grouper, combattre et triompher fut un mois de joie violente et âpre.

Bruxelles interrompait ou plutôt clôturait par une fête intellectuelle

l'ennui et la somnolence du morne hiver. L'art mettait avant, le

printemps, une ardeur de renouveau dans les têtes. Et bientôt dans

toutes les capitales de l'Europe des salons, organisés d'après celui qui

s'ouvrait, chaque année, chez nous, multiplièrent les batailles et les

triomphes des peintres et des sculpteurs hardis et révolutionnaires.

Munich, Vienne, Berlin, La Haye, Paris, toutes ces villes eurent des

_Libres Esthétiques_ dont elles changeaient simplement le nom.

Ensor est le premier de tous nos peintres qui fit de la peinture

vraiment claire. Il substitua l'étude de la forme épandue de la lumière

à celle de la forme emprisonnée des objets. Cette dernière est violentée

par lui, hardiment. Tout est sacrifié au ton solaire, surtout le dessin

photographique et banal. A ceux qui, devant ses œuvres, vaticinent: «ce

n'est pas dessiné», Ensor peut répondre: «c'est mieux que ça».

Son influence fut notable sur ses amis. A part Fernand Khnopff--et

encore dans sa toile _En écoutant du Schumann_ a-t-il peint le tapis en

se souvenant de l'_Après-midi à Ostende_--tous subirent plus ou moins la

fascination de son art. Ceux qui s'en garaient le plus, Van

Rysselberghe, Schlobach, de Regoyos, Charlet parlaient de lui avec une

admiration aiguë. Ils sentaient sa force; ils ne tarissaient point sur

les dons qu'il manifestait, et hautement le proclamaient le plus beau

peintre du groupe entier.

Mais d'autres, tels que Finch et Toorop, se montrèrent attentifs, non

pas à son enseignement--James Ensor n'en donna jamais--mais à sa façon

nouvelle de traiter et de vivifier les couleurs. Il fut leur maître sans

qu'il le voulût et peut-être sans qu'ils le sussent. Ils étaient

compagnons, se rencontraient sans cesse, se montraient l'un à l'autre le

travail du jour, causaient de l'œuvre en train, discutaient,

s'exaltaient. Finch, flegmatique et silencieux, observait, certes, plus

qu'il ne parlait, mais ses yeux prenaient part mieux que ne l'eût fait

sa langue aux entretiens du soir en face de la toile, humide encore.

La nature complexe et curieuse de Toorop s'assimila facilement les

procédés et les techniques. Sa _Dame en blanc_ fut un magnifique hommage

rendu à l'art merveilleux de son ami.

Faut-il ajouter que, depuis ces temps lointains, Toorop et Finch se sont

dégagés de l'amicale influence et que leur art d'aujourd'hui est à eux

seuls. A part cette domination temporaire, James Ensor n'en a guère

exercée. On le comprend du reste. Sa personnalité n'est pas assez

purement flamande pour influencer longuement et décisivement les

artistes d'ici. Et Finch et Toorop étaient eux-mêmes l'un Anglais,

l'autre Javanais.

III.

LES TOILES

C'est de 1880 à 1885 que James Ensor produisit ses toiles les plus

belles. Son œuvre n'est point une moisson d'été ni une vendange

d'automne; c'est avant tout une germination de printemps. Sa force libre

jusqu'à l'excès, sa personnalité violente jusqu'à l'exaspération, son

indépendance superbe et outrancière lui ont fait une jeunesse admirable.

Il créait abondamment, surabondamment même, avec acuité. Avant que la

critique nombreuse se fût acharnée sur lui, il avait produit, déjà, tout

ce qui plus tard devait susciter la bienveillance ou la haine. Il n'a

donc pu donner ni à la louange ni au blâme le temps d'avoir prise sur

lui ni de modifier en quoi que ce fût son travail. L'éclosion de son

talent fut comme une explosion. D'un coup, il apparut presque en toute

sa stature.

Il débute en 1879 par peindre son _Propre portrait_; il y joint deux

compositions: _Judas lançant l'argent dans le Temple_ et _Oreste

tourmenté par les Furies_; puis dès 1880 apparaissent _le Lampiste_

(exposé à _l'Essor_ en 1883 et aux _XX_ en 1884) et _la Coloriste_, deux

toiles où tout son art est affirmé, et ce merveilleux _Flacon bleu_

qui demeure peut-être la plus étonnante nature-morte qu'il ait signée.

Oh le merveilleux morceau! Une table grossière supporte un poulet plumé,

minable, douloureux, dont le cou pend dans le vide et dont la chair aux

tons verdâtres inquiète. Largement, par ci, par là, à coups de couteau,

la couleur est étendue. La main qui construit et peint avec une telle

solidité, avec une telle prestesse semble déjà celle d'un maître. Et

l'œil qui voit et qui précise le ton magnifique et choisi de la

bouteille connaît déjà toute la force et la rareté d'un ton. Certes, la

composition est absente: ce n'est qu'un morceau amoureusement traité; ce

n'est qu'un coin de cuisine montré sous un éclairage propice, mais que

de vie lumineuse, que de splendeur, que d'éclat! Aucune nature-morte

célèbre ne s'interpose ici entre l'œuvre et l'admiration du passant.

Tout est neuf, spontané, patent, définitif. Où donc a-t-il été éduqué le

regard qui voit ces pauvres et quotidiens objets comme personne ne les a

vus jamais? Renferme-t-il en lui même une subtilité, une délicatesse

inconnues ou bien le spectacle de la mer que le peintre a sans cesse

devant les yeux et qui s'offre à lui avec ses désinences infinies de

teintes à chaque heure du jour--aubes, midis et soirs--a-t-il doué

l'artiste d'un sens extraordinaire?

[Illustration: Lampiste--1880. (Musée de Bruxelles)]

_Le lampiste_ qui décore, à cette heure, le Musée moderne de Bruxelles

est très simple d'arrangement. Sur fond gris, un gamin, tout entier

habillé de noir, tient en main une lanterne de cuivre. Il la regarde et

le verre et le métal brillent. On pourrait dire que le sujet du tableau

existe dans la couleur elle-même. Ces larges masses grises et noires

qu'animent les quelques détails jaunes du lumignon réalisent comme un

conflit apaisé. Du reste tout tableau n'est-il pas une sorte de combat?

Les tubes se présentent avec leur violence et leur diversité de couleurs

comme chargés de mitraille dangereuse. Si le peintre n'en calcule point

la force, s'il les laisse détonner, sans discipliner leur vacarme, s'il

ne les contient d'un côté pour leur mieux donner carrière de l'autre, la

bataille qu'il livre sera irrémédiablement perdue. Il faut qu'il prévoie

ce que les orangés voisinant avec les bleus, ou les verts avec les

rouges, ou les jaunes avec les violets, donneront d'éclat. Il faut qu'il

juge comment les teintes transitoires atténueront tel ou tel choc de

couleurs trop hardies. Il faut qu'il sache ce qu'un ton franc posé à tel

endroit apporte de désordre ou de vie dans l'ensemble. Il existe une

façon lâche de peindre, grâce au blaireautage, qui escamote les

difficultés et affadit l'art. Ce procédé veule et funeste, Ensor ne le

connaîtra jamais.

L'éclat de la lanterne que le lampiste tient en ses mains rayonne

franchement mais sans brutalité; les noirs sur lesquels l'objet lumineux

se détache le soutiennent par leur vigueur sombre; il n'y a aucun heurt,

il n'y a que de l'audace heureuse.

_La Coloriste_ est d'un jeu de couleurs plus abondant que le _Lampiste_.

Une femme en blanc est assise dans un atelier éclairé par une fenêtre.

Des étoffes, des vases et des écrans l'entourent. Cette toile fut

montrée à la _Chrysalide_ en 1881. Ce Cercle déjà ancien et dont le lieu

d'exposition s'ouvrait salle Janssens (rue du Gentilhomme, alors rue du

Petit Écuyer), avait à sa tête des maîtres: Louis Dubois, Artan, Vogels,

Rops, Pantazis et d'autres. On y cultivait une peinture aux qualités

solides, faite au couteau et qu'on prétendait sortie ou plutôt dérivée

de la puissante et rayonnante esthétique des ancêtres. Cette opinion,

certes, n'était point mensongère, encore qu'il fallût convenir que ces

puissants peintres qui, à juste titre, se réclamaient de leur origine

avaient tous regardé avec trop d'insistance les toiles du Franc-Comtois

Courbet. Il est vrai que ce dernier aimait à s'arrêter longuement devant

celles de Rubens, de Snyders et de Jordaens et que la peinture

puissante et truculente, ferme et savoureuse, qu'il prônait n'était

autre que la peinture flamande elle-même.

[Illustration: Croquis.]

Dans la _Coloriste_ la couleur n'est plus comme dans le _Lampiste_

distribuée par larges plans. Au contraire. Elle se divise, se dissémine,

se parsème. Sans le tact d'Ensor la multiplicité des verts, des rouges,

des bleus, des jaunes aboutirait à quelque papillotage. Les écrans

peints ne seraient qu'un assemblage de fusées et le tableau mentirait à

son titre. Mais le peintre a voulu que la _Coloriste_ enseignât ce que

doit être une toile bien venue. Sur un fond, où les roux et les gris

établissent leurs accords profonds et solides, les tons clairs et

multicolores chantent, avec justesse et variété, leurs notes hautes et

vives et chacune d'elles s'appuie, avant de s'élancer vers la joie, sur

le tremplin des vigoureuses sonorités fondamentales. L'ensemble tient de

l'un à l'autre bout de la toile, les liens subtils, qui unissent les

teintes entre elles comme les notes d'un page de musique heureusement

écrite, se serrent et se nouent partout.

_La Musique russe_ (Salon de Bruxelles, 1881 et les _XX_,

1886)représente le peintre Finch assistant à quelqu'audition musicale

qu'une pianiste lui donne. L'œuvre est plus qu'un portrait. L'auditeur,

assis sur une chaise, se croise les jambes, rejette légèrement le corps

en arrière, détourne aux trois quarts la tête et, dans cette pose

attentive et tendue, écoute. Ce sont des gris délicats rehaussés ci et

là d'une couleur plus vive qui constituent l'harmonie en demi-teinte du

tableau. Aucun accent violemment sonore, mais une succession de nuances

et de touches assourdies comme si la musique frêle, étrange, atténuée

qu'on est sensé entendre commandait à la peinture. La difficulté

consistait à réaliser, sans nuire à l'intérêt ni à la joie des yeux, cet

art comme à demi-voix. Il fallait qu'on sentit le silence de cet

appartement que troublent seuls quelques accords ou quelques chants et

qu'à l'exemple de l'unique auditeur on y fût attentif.

[Illustration: Musique Russe--1880. (Collection A. Boch)]

Et comme contraste à cet art discret et mesuré, voici qu'un peu plus

tard, en 1883, Ensor, sous le titre: _Chinoiseries_ peint en pleine

clarté sonore quelques potiches remplies de pivoines. On ne sait ce

qu'il faut louer le plus, ou bien la couleur laiteuse des tons bleus et

blancs du vase, ou bien le dessin large et sûr de son décor. Que ce soit

le dessin cette fois, car jamais, me semble-t-il, l'artiste n'a mieux

affirmé ce qu'est pour lui dessiner en peignant. La ligne, en cette

œuvre franche et belle, est la couleur elle-même. Elle ne vit pas d'une

vie indépendante, elle crée en même temps la forme et le ton et, si

j'ose dire, l'ossature et la chair. Ceux qui prétendent qu'Ensor ignore

la forme oublient sans cesse que le dessin de Rubens et de Delacroix est

l'opposé du dessin d'Ingres et de Raphaël. Ceux-ci ne font que remplir

par des couleurs le vide laissé entre les lignes tracées d'avance;

ceux-là peignent d'abord et leur dessin résulte de la justesse des

valeurs entre elles, ou si l'on veut, n'est que le résultat du jeu des

ombres et des clartés. C'est le coup de brosse, et non pas le crayon ou

le fusain, qui écrit les formes si bien que dans leurs tableaux rien

n'est dur, rien n'est découpé, rien n'est sec, rien n'est séparé soit du

fond, soit de l'objet voisin. Ils ne cernent pas des images; ils

traduisent la vie.

Bien plus. Les artistes linéaires tels qu'Ingres et Raphaël ne

s'embarassent ni des ombres ni surtout des reflets. Pour eux, les êtres

et les choses semblent n'exister que dans une sorte de vacuité

atmosphérique. La lumière qui les baigne est toute artificielle et le

vide semble seul les contenir. Chaque objet existe d'une vie solitaire.

Il ne subit en rien la loi des interinfluences. Il apparaît, s'il est

beau, d'une grandeur presque toujours stérile. Il est jailli du

raisonnement et de la pensée; il ne l'est jamais--si je puis dire--d'une

émotion sensuelle. Or, c'est précisément cette joie de voir le monde

entier s'épanouir dans la réelle et mouvante lumière, qui suscite en

quelques êtres de choix le désir et bientôt l'art de peindre. Ensor se

range parmi eux. Nous verrons comme il tient compte de ces ombres et de

ces reflets que dédaignait M. Ingres et comme il les rend naïvement,

scrupuleusement, de peur d'enlever n'importe quel élément de vie et de

splendeur à la réalité.

Les sujets les plus humbles le requièrent. Voici qu'il peint _poissons,

bouteilles, pommes_. Et voici qu'un simple _chou vert_ (1880) posé sur

une table rouge lui fait faire un chef-d'œuvre. Une lumière nouvelle,

qui s'affranchit soudain des oppositions violentes entre les avant-plans

et les arrière-plans, baigne cette merveilleuse nature-morte. Elle fut

exposée en 1884 au Cercle artistique de Bruxelles et l'an dernier (1907)

au Salon d'automne de Paris. Elle n'y perdit rien de ces prestiges

d'autrefois. Elle étonna et charma autant que quelques superbes Cézanne

rassemblés en une salle voisine. Elle apparut à tous avec ses qualités

de belle sagesse et de maîtrise. C'était l'œuvre devant laquelle on

s'arrête et l'on revient. Le rouge de la table sonnait en même temps que

le vert du légume. Ces deux couleurs complémentaires n'étaient séparées

que par une nappe blanche qui atténuait la violence qu'aurait produite

leur immédiat voisinage. Chaque objet était peint à sa place, avec une

sûreté parfaite. Rien ne violentait l'attention, mais chaque coup de

pinceau la retenait. Et l'on songeait que le signataire de cette

merveille fut qualifié, jadis, par la critique, d'artiste iconoclaste et

sauvage et l'on ne comprenait pas. C'est, du reste, le propre des œuvres

vraiment fortes d'étonner à leur apparition par leur soi-disant audace

et de s'imposer après quelques années par leur absolue convenance.

[Illustration: Le Salon bourgeois--1881. (Collection Ernest Rousseau)]

Elles déroutent d'abord, elles ameutent et révolutionnent. Mais, le jour

qu'elles entrent dans les musées et qu'elles voisinent avec les pages

solennelles des maîtres et se trouvent enfin chez elles, en lieu sûr,

dans la compagnie qui leur convient, on est surpris, chaque fois, de les

voir très simplement continuer et rajeunir l'histoire de la beauté.

C'est dans le _Salon bourgeois_ (1881) autant que dans _Musique russe_

(1880) et plus tard dans la _Mangeuse d'huîtres_ (1882), qu'on peut

constater combien l'art de James Ensor tient compte du rôle, dans un

tableau, des ombres et des reflets. «La lumière mange les objets»

dit-il. Et en effet rien ne déforme le contour et la ligne comme une

brusque clarté frappant les surfaces. Dès que vous prétendez rendre ce

que l'œil voit et non pas seulement ce que le raisonnement prouve, un

meuble (table, piano, armoire, chaise) apparaît en perpétuelle

déformation. Que la lumière s'accentue ou s'affaiblisse, qu'elle change

ou se déplace, aussitôt la réalité visuelle se modifie, alors que la

réalité palpable demeure. Or c'est la réalité visuelle, c'est la

tromperie et l'erreur de l'œil qu'il faut peindre puisque vous vous

adressez aux yeux des spectateurs et non pas à leur toucher. Ce jeu sans

cesse mouvant des ombres et des reflets, ces influences réciproques des

choses interrompant soudain soit la ligne perpendiculaire d'un pied de

table, soit les droites parallèles d'un panneau d'armoire, soit les

courbes d'un dossier de chaise et dérangeant ainsi tout le décor

géométrique d'un appartement, séduit le peintre moderne plus qu'il ne

séduisait les peintres anciens. Il ne s'en dissimule point la difficulté

et l'affronte, dût son dessin paraître vacillant et incertain, dût sa

composition chavirer dans un apparent deséquilibre. Qu'on examine

l'_Après-dîner à Ostende_ ou la _Musique russe_, ou la _Mangeuse

d'huîtres_, l'on se rendra aisément compte de combien de dangers

picturaux l'art d'Ensor est sorti vainqueur. Ce n'est, en ces trois

toiles, qu'un entremêlement de lueurs et d'ombres, d'objets frappés de

clarté soudaine à côté d'autres restés voiles et la lumière qui glisse

sur l'acajou, se répand sur les marbres, atteint les lustres, descend

sur les tapis et se dissémine partout. Si la clarté provoquait l'écho,

on n'entendrait, ici, que des répercussions et des voix qui se

répondent.

Je me souviendrai toujours de l'étonnement que je ressentis, il y a

quelque vingt-cinq ans, à l'exposition de l'_Essor_ (1882), devant un

_portrait_--c'était celui de son père--qu'Ensor y exposait. La toile

était accrochée à la rampe près d'une porte dans un des halls du

Palais des Beaux-Arts, rue de la Régence. Au milieu des œuvres jeunes

qui sollicitaient par leur tapage et leur inexpérience, celle-ci

proférait on ne sait quoi de grave, d'appaisé et de sévère. Elle était

conçue par grands plans: des bleus, des noirs, des blancs réalisaient sa

très simple harmonie. A droite, la clarté, tombant d'une fenêtre à

travers des rideaux pâles, baignait le front d'un homme qui lisait. Une

cheminée en marbre occupait le fond, à gauche. La figure était attentive

à sa lecture. Et le silence régnait. La profondeur du ton, sa solidité,

sa force commentait seule l'intensité de cette scène. C'était donc par

des moyens uniquement picturaux que l'attention était fixée et

l'impression produite. Aucune distraction n'était permise. C'était de la

vie nue montrée dans sa réalité quotidienne, sans plus.

[Illustration: Dame en détresse--1882.]

_L'après-midi à Ostende_--refusé en 1884 au Salon de Bruxelles--qui fut

peint dans la même année que le _Portrait de mon père_ (1881) nous

attire, par contre, grâce à son charme abondant de tons variés. L'étoffe

multicolore d'un tapis de table, les éclats métalliques d'un foyer, la

décoration des lampes de la cheminée, les jupes et les corsages des deux

personnes assises face à face permettent au peintre le jeu d'une

admirable harmonie sourde et comme étouffée, malgré la violence locale

des objets, hauts en couleur. Tout ici est en sourdine. La distinction

des tons est parfaite. Un authentique peintre flamand aurait fait sonner

comme une fanfare et les cuivres et les aciers et les étoffes. Il y

aurait eu heurt, choc et tintamarre. C'eût été une exaltation dans la

force. Ensor a réalisé un apaisement dans la délicatesse. Mais pour que

tout fût maintenu, avec pourtant son éclat et son ardeur propres, dans

une sorte de paix générale et brillât et scintillât comme sous un voile,

de quelle finesse, de quelle justesse, de quelle acuité d'observation ne

fallait-il point faire preuve?

Au fur et à mesure que son œuvre se poursuivait et que ses _intérieurs

bourgeois,_ ses _après-dîners à Ostende_, ses _portraits_ lui

assignaient comme tâche d'étudier la lumière circulant dans les maisons

à travers la baie des hautes fenêtres, l'œil très subtil du peintre ne

pouvait s'empêcher de s'émouvoir aussi de la clarté du dehors et surtout

ne pouvait s'abstraire de la contemplation de la mer. Le paysage marin

le requit dès ses premiers travaux. Et voici l'_Estacade_ et la _Mer

grise_ et la _Dame au brise-lame_ (1880); et voici _Marine_ (effet de

soleil), la _Dune noire_ (1881); et voici les deux _Marines_ et le

_Brise-lame_ (1882); et voici _Dune_ et _Mer_ et _Marine_ (l'après-midi)

(1883) et les _Barques_ et la _Marine_ (1884). Cette dernière se

distingue par sa belle teinte verdâtre et par son aspect de simplicité

et de grandeur. Un seul navire en sillonne l'étendue et l'impression de

l'immensité se dégage toute entière. Supposant à la _Marine_ (1884)

voici le _Coucher de soleil_ (1885) dont l'horizon déchiqueté de lueurs

saumonées et de nuages violets multiplie le ton et fait songer à

quelqu'énorme oiseau de flamme qu'on déplumerait, au bord de l'espace.

La mer fut pour l'œil d'Ensor une admirable éducatrice. Rien de plus

tenu et de plus frêle que la coloration d'une vague avec ses infinies

désinences, avec sa mobilité lumineuse et myriadairement changeante.

Quand elle s'épand au soleil sur le sable micassé de la grève, les

tons les plus purs et les plus clairs des toiles les plus célèbres

semblent grossiers et troubles.

[Illustration: Les soudards débandés (1892).]

En 1882, James Ensor achève le _Pouilleux_, la _Dame en détresse_, la

_Dame au châle bleu_ et la _Mangeuse d'huîtres_.

James Ensor · 第 1 / 7 段