PIERRE SCHWEITZER (Strasbourg)

#Architecte designer, concepteur d'@folio (support de lecture nomade) et de

Mot@mot (passerelle vers les bibliothèques numériques)

*Entretien du 21 janvier 2001

= Pouvez-vous décrire @folio?

@folio est un support de lecture nomade. J'hésite à parler de livre

électronique, car le mot "livre" désigne aussi bien le contenu éditorial (quand

on dit qu'untel a écrit un livre) que l'objet en papier, génial, qui permet sa

diffusion.

La lecture est une activité intime et itinérante par nature. @folio est un

baladeur de textes, simple, léger, autonome, que le lecteur remplit selon ses

désirs à partir du web, pour aller lire n'importe où. Il peut aussi y imprimer

des documents personnels ou professionnels provenant d'un CD-Rom. Les textes

sont mémorisés en faisant: "imprimer", mais c'est beaucoup plus rapide qu'une

imprimante, ça ne consomme ni encre ni papier. Les liens hypertextes sont

maintenus au niveau d'une reliure tactile.

Le projet est né à l'atelier Design de l'Ecole d'architecture de Strasbourg où

j'étais étudiant. Il est développé à l'Ecole nationale supérieure des arts et

industries de Strasbourg avec le soutien de l'Anvar-Alsace.

= En quoi consiste exactement votre activité professionnelle?

Mon projet de design est à l'origine du concept, en 1996. Aujourd'hui, je

participe avec d'autres à sa formalisation, les prototypes, design, logiciels,

industrialisation, environnement technique et culturel, etc., pour transformer

ce concept en un objet grand public pertinent.

Nous développons aussi Mot@mot, une passerelle entre @folio et les fonds

numérisés en mode image, chez les éditeurs numériques ou dans les bibliothèques

numériques, comme Gallica à la Bibliothèque nationale de France (35.000 ouvrages

en ligne).

= Pouvez-vous présenter Mot@mot?

La plus grande partie du patrimoine écrit existant est fixé dans des livres, sur

du papier. Pour rendre ces oeuvres accessibles sur la toile, la numérisation en

mode image est un moyen très efficace. Le projet Gallica en est la preuve. Mais

il reste le problème de l'adaptation des fac-similés d'origine à nos écrans de

lecture aujourd'hui: réduits brutalement à la taille d'un écran, les fac-similés

deviennent illisibles. Sauf à manipuler les barres d'ascenseur, ce qui nécessite

un ordinateur et ne permet pas une lecture confortable.

La solution proposée par Mot@mot consiste à découper le livre, mot à mot, du

début à la fin (enfin, les pages scannées du livre...). Ces mots restent donc

des images, il n'y a pas de reconnaissance de caractères, donc pas d'erreur

possible. On obtient une chaîne d'images-mots liquide, qu'on peut remettre en

page aussi facilement qu'une chaîne de caractères. Il devient alors possible de

l'adapter à un écran de taille modeste, sans rien perdre de la lisibilité du

texte. La typographie d'origine est conservée, les illustrations aussi.

= Comment voyez-vous l'avenir?

Internet pose une foule de questions et il faudra des années pour organiser des

réponses, imaginer des solutions. L'état d'excitation et les soubresauts autour

de la dite "nouvelle" économie sont sans importance, c'est l'époque qui est

passionnante.

= Il existe deux modes de numérisation des textes: le mode image et le mode

caractère. Lequel préconisez-vous?

Le mode image permet d'avancer vite et à très faible coût. C'est important car

la tâche de numérisation du domaine public est immense. Il faut tenir compte

aussi des différentes éditions: la numérisation du patrimoine a pour but de

faciliter l'accès aux oeuvres, il serait paradoxal qu'elle aboutisse à focaliser

sur une édition et à abandonner l'accès aux autres.

Chacun des deux modes de numérisation s'applique de préférence à un type de

document, ancien et fragile ou plus récent, libre de droit ou non (pour l'auteur

ou pour l'édition), abondamment illustré ou pas. Les deux modes ont aussi des

statuts assez différents: en mode texte, ça peut être une nouvelle édition d'une

oeuvre; en mode image, c'est une sorte d' "édition d'édition", grâce à un de ses

exemplaires (qui fonctionne alors comme une fonte d'imprimerie pour du papier:

une trace optique sur un support, numérique, c'est assez joli à réaliser).

En pratique, le choix dépend bien sûr de la nature du fonds à numériser, des

moyens et des buts à atteindre. Difficile de se passer d'une des deux façons de

faire. Mot@mot essaie de rendre le dilemme moins crucial.

= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?

Oui, encore trop. J'ai renoncé au papier de mon agenda depuis le début de

l'année... Ça ne se passe pas trop mal. L'organiseur de poche est un substitut

du papier pour ce qu'il y a de plus primitif dans l'écriture: tenir des listes.

Efficace. Jack Goody m'a fait voir ça cet été dans La raison graphique (éditions

de Minuit, 1978, ndlr), un bouquin écrit à la fin des années 70!

Et puis j'aime bien emprunter mes livres en bibliothèque. Ça consomme aussi

moins de papier! J'y lis volontiers mes livres: les salles de lecture, leur

silence, leur lumière sont des havres de sérénité dans la fureur des villes.

Avec le web et internet, le pronostic sur la consommation de papier est

incertain. D'un côté, la logique du réseau et la dématérialisation des supports,

e-mail, documents à jour exclusivement en ligne, leur accessibilité à distance,

le déclin de la paperasse, etc. Mais d'un autre côté, il y a le besoin trivial

d'imprimer pour lire. Parce que la lecture s'accomode assez mal du nez collé sur

un tube cathodique.

Avec ou sans papier, l'évolution de la lecture est une chose remarquable avec

internet. Même les radios et les télés qui s'installent sur le web donnent des

contenus à lire et des espaces pour écrire. L'air de rien, c'est une sacrée

innovation.

= Les jours du papier sont-ils comptés?

Fabriquer une encyclopédie nécessitait, il y a peu, des dizaines de kilos de

papier, des kilos d'encre. Aujourd'hui, ça tient sur une galette optique de 15

grammes et coûte environ 10 fois moins cher que l'"ancien modèle" en papier.

Un stick de mémoire flash (pour la photo numérique, du MP3 ou @folio) pèse 2

grammes et contient aujourd'hui jusqu'à 120 millions de caractères, l'équivalent

de 5 volumes Petit Robert, soit 10 kilos de papier environ... et contrairement

au papier, le stick est réinscriptible à l'infini, c'est mieux qu'un palimpseste

;-)

Mais il y a plus de papier dans le secteur de l'emballage que dans celui de

l'édition (journaux, livres) et le développement du e-commerce ne réduira pas

les besoins d'emballage. L'atelier Design de l'Ecole d'architecture de

Strasbourg a produit l'an dernier un superbe projet de mobilier urbain, un totem

à l'échelle du quartier, hors gel, qui fonctionne comme une poste automatique,

ouverte 7 jours/7 et 24 heures/24, où l'on vient retirer ses paquets, muni d'un

code d'accès envoyé par e-mail.

= Comment définissez-vous le cyberespace?

C'est un terme un peu obscur pour moi. Mais je déteste encore plus "réalité

virtuelle". Bizarre, cette idée de conceptualiser un ailleurs sans pouvoir y

mettre les pieds. Evidemment un peu idéalisé, "sans friction", où les choses ont

des avantages sans les inconvénients, où les autres ne sont plus des "comme

vous", où on prend sans jamais rien donner, "meilleur" - paraît-il. Facile quand

on est sûr de ne jamais aller vérifier. C'est la porte ouverte à tous les excès,

avec un discours technologique à outrance, déconnecté du réel, mais ça ne prend

pas.

Dans la réalité, internet n'est qu'une évolution de nos moyens de communication.

Bon nombre d'applications s'apparentent ni plus ni moins à un télégraphe évolué

(Morse, 1830): modem, e-mail... Les mots du télégraphe traversaient les océans

entre Londres, New-York, Paris et Toyo, bien avant l'invention du téléphone.

Bien sûr, la commutation téléphonique a fait quelques progrès: jusqu'à

l'hypertexte cliquable sous les doigts, les URL (uniform resource locator) en

langage presqu'humain, bientôt accessibles y compris par les systèmes d'écriture

non alphabétiques...

Mais notre vrai temps réel, c'est celui des messages au fond de nos poches et de

ceux qui se perdent, pas le temps zéro des télécommunications. La segmentation

et la redondance des messages, une trouvaille d'internet? Au 19e siècle, quand

Reuters envoyait ses nouvelles par pigeon voyageur, il en baguait déjà

plusieurs. Nos pages perso? Ce sont des aquariums avec un répondeur, une radio

et trois photos plongés dedans. Tout ce joyeux "bazar" est dans nos vies

réelles, pas dans le "cyberespace".

= Et la société de l'information?

J'aime bien l'idée que l'information, ce n'est que la forme des messages. La

circulation des messages est facilitée, techniquement, et elle s'intensifie. Et

désormais, le monde évolue avec ça.

= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?

Au tout début, quand vous réalisez le système: le matin, à l'heure où vous vous

levez, les derniers messages arrivent de la côte ouest de l'Amérique. Le jour se

passe et le soir, quand vous allez vous coucher, ce sont les tous premiers

messages qui arrivent des Dragons. C'est comme la lumière autour de la nouvelle

lune.

= Et votre pire souvenir?

Je ne l'ai pas gardé comme souvenir.

Entretiens (1998-2001) · 第 107 / 132 题