#Professeur de littérature française, créateur d'un site web de recherches et
activités littéraires et modérateur de la liste de diffusion LITOR (littérature
et ordinateur)
Professeur de français, de littérature française et d'applications informatiques
dans des universités japonaises, à Tokyo et Nagoya, Patrick Rebollar utilise
l'ordinateur pour la recherche et l'enseignement depuis plus de dix ans. En
1994, il voit apparaître internet "dans le champ culturel et linguistique
francophone" et il débute un site web de recherches et activités littéraires en
1996. Il est le modérateur de LITOR (Littérature et ordinateur), liste de
diffusion francophone créée en octobre 1999 par l'équipe de recherche Hubert de
Phalèse (Université Paris 3).
*Entretien du 17 juillet 1998
= Quel est l'historique de votre Chronologie littéraire?
Pour la Chronologie littéraire (1848-1914), cela a commencé dans les premières
semaines de 1997, en préparant un cours sur le roman fin de siècle (19e). Je
rassemblai alors de la documentation et m'aperçus d'une part que les diverses
chronologies trouvées apportaient des informations complémentaires les unes des
autres, et d'autre part que les quelques documents littéraires alors présents
sur le web n'étaient pas présentés de façon chronologique, mais toujours
alphabétique. Je fis donc un document unique qui contenait toutes les années de
1848 à 1914, et l'augmentais progressivement. Jusqu'à une taille gênante pour le
chargement, et je décidai alors, fin 1997, de le scinder en faisant un document
pour chaque année. Dès le début, je l'ai utilisé avec mes étudiants, sur papier
ou sur écran. Je sais qu'ils continuent de s'en servir, bien qu'ils ne suivent
plus mon cours. J'ai reçu pas mal de courrier pour saluer mon entreprise, plus
de courrier que pour les autres activités web que j'ai développées.
= Et pour vos Signets?
Animant des formations d'enseignants à l'Institut franco-japonais de Tokyo, je
voyais d'un mauvais oeil d'imprimer régulièrement des adresses pour demander aux
gens de les recopier. J'ai donc commencé par des petits documents rassemblant
les quelques adresses web à utiliser dans chaque cours (avec Word), puis me suis
dit que cela simplifierait tout si je mettais en ligne mes propres signets, vers
la fin 1996. Quelques mois plus tard, je décidai de créer les sections finales
de nouveaux signets afin de visualiser des adresses qui sinon étaient fondues
dans les catégories. Cahin-caha, je renouvelle chaque mois. Mais les quantités
de travail entraînées par le Salon du livre de Tokyo (et les interviews
d'écrivains), en janvier 1998, et le Festival de Yokohama (juin 1998), font
qu'il y a bien longtemps que je n'ai pas fait sérieusement mon travail de veille
techno-culturelle...
= Quel est l'impact de l'internet sur votre vie professionnelle?
Mon travail de recherche est différent, mon travail d'enseignant est différent,
mon image en tant qu'enseignant-chercheur de langue et de littérature est
totalement liée à l'ordinateur, ce qui a ses bons et ses mauvais côtés (surtout
vers le haut de la hiérarchie universitaire, plutôt constituée de gens âgés et
technologiquement récalcitrants). J'ai cessé de m'intéresser à certains
collègues proches géographiquement mais qui n'ont rien de commun avec mes idées,
pour entrer en contact avec des personnes inconnues et réparties dans différents
pays (et que je rencontre parfois, à Paris ou à Tokyo, selon les vacances ou les
colloques des uns ou des autres). La différence est d'abord un gain de temps,
pour tout, puis un changement de méthode de documentation, puis de méthode
d'enseignement privilégiant l'acquisition des méthodes de recherche par mes
étudiants, au détriment des contenus (mais cela dépend des cours).
Progressivement, le paradigme réticulaire l'emporte sur le paradigme
hiérarchique - et je sais que certains enseignants m'en veulent à mort
d'enseigner ça, et de le dire d'une façon aussi crue. Cependant ils sont obligés
de s'y mettre...
= Comment voyez-vous votre avenir professionnel?
Mon avenir professionnel, qui sera de toute façon en liaison directe avec
l'internet, n'est pas plus clair que mon avenir lui-même. J'attends les
opportunités professionnelles car l'enseignement universitaire n'est pas assez
dynamique dans ce domaine, et je ne suis pas sûr d'y rester - pourtant j'aime
enseigner et j'aime les étudiants.
= Et l'avenir du réseau?
Trouble. Entre ceux qui cherchent à gagner de l'argent à tout prix, et ceux qui
en font une banque d'images pornographiques, ceux qui cherchent des amis pour
pallier un manque et ceux qui cherchent du travail. Ceux qui... et ceux qui...
le réseau devient progressivement une projection du monde lui-même, plus précise
et exacte chaque jour.
*Entretien du 27 janvier 2000
= Quoi de neuf depuis notre premier entretien?
Mon activité s'articule désormais autour de trois pôles:
- veille technologique et culturelle,
- enseignement assisté par ordinateur,
- création de pages littéraires pédagogiques (mise en ligne en février ou mars
2000 d'une oeuvre de Balzac, L'Illustre Gaudissart, avec notes de lecture
préparées par des étudiants japonais en doctorat pendant l'année universitaire
1999).
Pour réaliser ce document balzacien, nous avons travaillé dans une salle
entièrement informatisée de l'Université Gakushuin (Tokyo) et nous avons utilisé
majoritairement des données en ligne (Dictionnaire de l'Académie française,
index de Balzac, cédérom Littré, etc.)
Autre nouvelle réalisation, à l'actif de l'équipe de recherche Hubert de Phalèse
(Université Paris 3) à laquelle j'appartiens : la création d'une liste de
diffusion francophone nommée LITOR (Littérature et ordinateur), en octobre 1999,
dont je suis le modérateur et qui compte actuellement près de 180 membres,
majoritairement des universitaires d'une douzaine de pays.
= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?
Je pense que le droit d'auteur doit être défendu, tout en étant redéfini et
uniformisé au niveau international, ce qui n'est pas évident.
= Comment voyez-vous l'évolution vers un internet multilingue?
Il s'agit d'abord d'un problème logiciel. Comme on le voit avec Netscape ou
Internet Explorer, la possibilité d'affichage multilingue existe. La
compatibilité entre ces logiciels et les autres (de la suite Office de
Microsoft, par exemple) n'est cependant pas acquise. L'adoption de la table
Unicode devrait résoudre une grande partie des problèmes, mais il faut pour cela
réécrire la plupart des logiciels, ce à quoi les producteurs de logiciels
rechignent du fait de la dépense, pour une rentabilité qui n'est pas évidente
car ces logiciels entièrement multilingues intéressent moins de clients que les
logiciels de navigation.
= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?
L'écoute de radios françaises. Dès qu'elle a été possible, en 1997, puis
améliorée jusqu'à aujourd'hui, elle m'a permis de rester en contact étroit avec
l'actualité culturelle et politique françaises. De même, la possibilité
d'acheter des livres et des disques, et d'être livré dans des délais
raisonnables à des prix normaux.
*Entretien du 14 décembre 2000
= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?
Autant qu'avant, mais je n'imprime pas beaucoup à partir de mon ordinateur, sauf
pour des préparations de cours à distribuer aux étudiants.
= Les jours du papier sont-ils comptés?
Je ne vois pas de problème pour les "jours du papier" dans l'avenir, alors que
justement, il faudrait en diminuer la consommation. Je crains d'ailleurs que
bien des gens n'impriment tout et n'importe quoi avec leur ordinateur,
consommant ainsi bien plus de papier qu'ils ne le faisaient avant.
= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?
N'ayant pas encore eu l'objet en main, je réserve mon avis. Je trouve
enthousiasmant le principe de stockage et d'affichage mais j'ai des craintes
quant à la commercialisation des textes sous des formats payants. Les chercheurs
pourront-ils y mettre leurs propres corpus et les retravailler? L'outil
sera-t-il vraiment souple et léger, ou faut-il attendre le développement de
l'encre électronique? Je crois également que l'on prépare un cartable
électronique pour les élèves des écoles, ce qui pourrait être bon pour leur
dos...
= Quelles sont vos suggestions pour une meilleure accessibilité du web aux
aveugles et malvoyants?
Améliorer les logiciels de lecture orale de l'écrit. Créer des écrans tactiles
qui affichent le texte en braille et développer des logiciels de traduction
automatique et d'affichage sur écran braille (sous l'égide d'une fondation
internationale subventionnée par les gouvernements, l'Unesco, etc., et qui
lèverait des fonds auprès des entreprises intéressées).
= Comment définissez-vous le cyberespace?
La réplique virtuelle et très imparfaite du monde des relations humaines,
sociales, commerciales et politiques. En privant partiellement les utilisateurs
de la matérialité du monde (spatiale, temporelle, corporelle), le cyberespace
permet de nombreuses interactions instantanées et multi-locales. A noter que les
êtres humains se montrent aussi stupides ou intelligents, malveillants ou
dévoués dans le cyberespace que dans l'espace réel...
= Et la société de l'information?
Une grande mise en scène (mondialisée) qui fait prendre les vessies pour des
lanternes. En l'occurrence, les gouvernants de toutes sortes, notamment sous le
nom de "marché", diffusent de plus en plus de prescriptions contraignantes
(notamment commerciales, politiques et morales) qu'ils réussissent, un peu grâce
aux merveilles technologiques, à faire passer pour des libertés. Notons que
"cybernétique" et "gouvernement" ont la même racine grecque...