PIERRE MAGNENAT (Lausanne)

#Responsable de la cellule "gestion et prospective" du centre informatique de

l'Université de Lausanne

*Entretien du 27 octobre 2000

= Pouvez-vous vous présenter?

Mathématicien de formation, je me suis ensuite orienté vers la recherche en

astrophysique à l'Observatoire de Genève, domaine dans lequel j'ai obtenu mon

doctorat en 1982. Le sujet en était l'étude de la stabilité des orbites dans des

modèles numériques de galaxies, ce qui m'a conduit à développer un usage intense

de l'informatique, et m'a peu à peu dirigé totalement vers cette branche encore

neuve à l'époque. En 1985, j'ai accordé mes actes à mes préférences et suis

parti travailler chez un constructeur informatique. J'ai rejoint l'Université de

Lausanne en 1990 pour occuper le poste où je suis encore.

= Pouvez-vous décrire l'activité de votre organisme?

L'Université de Lausanne est une université généraliste fondée en 1537

(théologie, droit, lettres, sciences sociales, HEC (hautes études commerciales),

sciences (maths, physique, chimie, biologie, sciences de la terre, pharmacie) et

médecine. Elle comprend environ 10.000 étudiants et 2.200 chercheurs.

= Pouvez-vous décrire son site web?

Dès le début du web, un premier site a été créé par le personnel du centre

informatique (en 1995). Chaque faculté, section ou institut s'y est mis par la

suite, sans réelle unité et cohérence. Par la suite, certaines règles d'édition

ont été établies, et le site remanié à plusieurs reprises avec l'aide de

graphistes et d'une personne en charge de fédérer les informations. Nous avons

été la première université suisse (voire européenne?) à permettre

l'immatriculation des nouveaux étudiants par le web. Depuis, les applications

administratives (ressources humaines, finances, grades, etc.) sont les unes

après les autres adaptées à un usage par le web. Pour le futur proche, nous

étudions la mise en place d'un portail dont l'accès sera personnalisé et adapté

aux tâches et désirs de chacun, étudiants, personnel ou visiteur. Il permettra

également un accès authentifié aux applications administratives.

= En quoi consiste exactement votre activité professionnelle?

Je dirige la centrale d'achats informatiques de l'université. A ce titre, je

définis des normes techniques, je procède aux appels d'offres et gère

l'entretien du parc, ainsi que les contrats de licences de logiciels. Je suis

également responsable de l'établissement et de la gestion des budgets

informatiques centraux. Une bonne part de mon activité est ainsi liée à des

aspects de prospective et de veille technologique.

= En quoi consiste exactement votre activité liée à l'internet?

Bien avant l'arrivée du web, internet était déjà un outil essentiel à mon

activité: courrier électronique, information par Usenet News puis gopher. Chaque

développement nouveau de l'internet nous a permis de mettre en place des outils

facilitant la vie de nos utilisateurs (listes de prix et configurations,

formulaires de commandes, inventaires en ligne, etc.) tout comme la nôtre

(contacts fournisseurs, informations techniques, etc.). Par ailleurs, cet usage

a déteint dès le début sur mes activités personnelles (IRC, news, etc.), pour

aboutir à un usage fréquent du commerce électronique et de la bourse en ligne.

= Comment voyez-vous l'avenir?

L'usage de l'internet va encore s'intensifier, tout comme ses aspects intranet

au sein de notre institution. En particulier, l'apparition des "campus virtuels"

proposant des enseignements à distance et/ou collaboratifs va bouleverser

l'usage que l'on en fait jusqu'à maintenant, exigeant des bandes passantes

considérablement plus grandes. La téléconférence, déjà mise en place par ATM

(asynchronous transfer mode) entre les universités de Lausanne et Genève, va

également s'étendre, exigeant elle aussi des moyens considérables et très

sécurisés (par exemple pour les diagnostics médicaux à distance, voire la

téléchirurgie).

= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?

Oui, hélas. Nous continuons à devoir imprimer beaucoup de choses, ne serait-ce

que pour des raisons administratives. Par contre, pour tout ce qui est

information, je ne la prends plus que sur internet.

= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?

Comme pour toute nouvelle technologie, je m'y mettrai avec joie dès que son

usage sera plus pratique et/ou agréable que la méthode traditionnelle. Il faut

donc un support léger et petit, avec un écran parfaitement stable et précis. Il

faudra de plus qu'il nous procure des avantages: possibilité de copier/coller

des passages sur son poste de travail, accès à des bases de données

bibliographiques, etc. Tant que c'est moins agréable qu'un livre, et sans

avantage notable, je reste au livre. C'est comme pour l'agenda/PDA (personal

digital assistant): je ne me suis pas encore résolu à passer au Palm, car mon

vieux time-system est encore beaucoup plus pratique et rapide. Lors d'une séance

de groupe où nous devons convenir d'une prochaine réunion, je suis toujours le

premier à pouvoir dire si telle date me convient, alors que mes collègues

"palmés" en sont encore à tapoter au stylet pour trouver la bonne page...

= Quelles sont vos suggestions pour un meilleur respect du droit d'auteur sur le

web?

Je n'ai pas de suggestion, mais plutôt une interrogation: que cherche-t-on par

là? Les évènements récents dans le monde musical ont montré que de grosses

entreprises prennent prétexte du droit d'auteur pour en fait protéger leur

profit. Je ne me fais aucune illusion sur la probabilité qu'a et aura un auteur

peu médiatisé, dans un pays autre que les Etats-Unis, de recevoir des royalties

sur un texte ou une musique diffusés sur le web, même si des dispositifs de

mesure sophistiqués sont mis en place. Par ailleurs, ces dispositifs existent,

permettant donc théoriquement un contrôle, alors que ça n'est pas le cas sur les

photocopieurs ou les enregistreurs de cassettes. A cet égard, le web n'amène

donc pas vraiment de problème supplémentaire.

= Quelles sont vos suggestions pour une meilleure répartition des langues sur le

web?

La seule solution que je vois serait qu'un effort majeur et global soit

entrepris pour développer des traducteurs automatiques. Je ne pense pas qu'une

quelconque incitation ou autre quota pourrait empêcher la domination totale de

l'anglais. Cet effort pourrait - et devrait - être initié au niveau des états,

et disposer des moyens suffisants pour aboutir. Concernant le français, il

existe un groupement de pays francophones dont des délégués se réunissent

régulièrement. Le résultat de ces réunions ne m'est jamais apparu clairement;

l'économie réalisée en supprimant un ou deux de ces raouts permettrait peut-être

de financer le projet...

= Quelles sont vos suggestions pour une meilleure accessibilité du web aux

aveugles et malvoyants?

Pas vraiment d'idée particulière autre que ce qui existe déjà, comme les

synthétiseurs vocaux.

= Comment définissez-vous le cyberespace?

L'ensemble des ressources et acteurs connectés et accessibles à un moment donné.

= Et la société de l'information?

Un mot à la mode, qui ne veut rien dire. Une société est par essence

communicative, et donc caractérisée par des échanges d'informations. Les seules

choses qui ont changé, c'est la quantité et la vitesse de ces échanges.

= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?

Lorsqu'en 1995, je me suis retrouvé à mon premier GT (Get Together) en

Californie, une party à laquelle participaient plus de cinquante personnes que

je n'avais jamais vues, mais que je connaissais déjà bien pour avoir "chatté"

avec elles pendant deux ans sur IRC (Internet relay chat).

= Et votre pire souvenir?

Lorsque je me suis fait avoir par une fausse information concernant une société

dont je possédais des actions. C'est un mauvais souvenir mais une bonne leçon.

Entretiens (1998-2001) · 第 84 / 132 题