#Webmestre des cotres furtifs, un site hypermédia qui raconte des histoires en
3D
Webmestre des cotres furtifs, Jean-Paul - qui a choisi son prénom comme
pseudonyme - s'est toujours intéressé à l'écriture, imprimée ou chantée, avant
de centrer son intérêt sur les nouvelles formes qu'annoncent le numérique et la
technique de l'hyperlien, l'architecture par liens, le système des
correspondances dans un réseau où sinon les parfums du moins "les couleurs et
les sons se répondent"... Depuis 1999, il anime des soirées publiques sur le
thème de l'hypertexte à La Maroquinerie (Paris). En 2000, il fait partie de la
grande aventure du Samarkande: www.thewebsoap.net, un feuilleton hypermédia
collectif de onze auteurs diffusé en direct sur la toile.
Les cotres furtifs (un cotre est un bateau à voile) ont commencé à émettre le 20
octobre 1998. "L'image et le son font partie intégrante de chaque récit, avec un
système d'échos de l'un à l'autre, mais le parti-pris est de laisser la priorité
aux mots." Ils en sont à leur version 2, offrant "deux entrées sur deux
histoires qui se croisent comme le ruban de Möbius". La version 3 est en vue,
"consacrée à un avatar de Clément Ader".
*Entretien du 5 août 1999
= Comment voyez-vous l'avenir?
L'internet va me permettre de me passer des intermédiaires: compagnies de
disques, éditeurs, distributeurs... Il va surtout me permettre de formaliser ce
que j'ai dans la tête (et ailleurs) et dont l'imprimé (la micro-édition, en
fait) ne me permettait de donner qu'une approximation. Puis les intermédiaires
prendront tout le pouvoir. Il faudra alors chercher ailleurs, là où l'herbe est
plus verte...
Pour s'en tenir à la cyber-littérature, ou littérature numérique ou comme on
voudra l'appeler, son avenir est tracé par sa technologie même : il est
maintenant impossible à un(e) auteur(e) seul(e) de manier à la fois les mots,
leur apparence mouvante et leur sonorité. Maîtriser aussi bien Director,
Photoshop et Cubase, pour ne citer que les plus connus, c'était possible il y a
dix ans, avec les versions 1. Ça ne l'est plus. Dès demain (matin), il faudra
savoir déléguer les compétences, trouver des partenaires financiers aux reins
autrement solides que Gallimard, voir du côté d'Hachette-Matra, Warner,
Pentagone, Hollywood.
Au mieux, le statut du... écrivaste ? multimédiaste ? sera celui du vidéaste, du
metteur en scène, du directeur de produit : c'est lui qui écope des palmes d'or
à Cannes, mais il n'aurait jamais pu les décrocher seul. Soeur jumelle (et non
pas clone) du cinématographe, la cyber-littérature (= la vidéo + le lien) sera
une industrie, avec quelques artisans isolés dans la périphérie off-off (aux
droits d'auteur négatifs, donc).
= Qu'est-ce exactement qu'un cotre?
Il est ainsi appelé parce qu'il semble couper l'eau : "Cotre, Cutter, s.m. Petit
bâtiment de guerre à un mât, fin dans ses formes de l'arrière, fortement épaulé
& portant bien la voile (...). Les navires de cette sorte, très bien gréés &
voilés pour le plus près et pour louvoyer, peuvent, en outre, naviguer avec
avantage vent arrière (...). Un côtre porte environ 6 à 8 bouches à feu."
(Bonnefoux et Pâris, Dictionnaire de la marine à voile)
Les cotres (héritiers des bateaux rapides des côtes de la Manche et de la mer du
Nord) remontent donc très bien au vent. Souvent survoilés, rapides et maniables,
les cotres étaient un élément important des flottes de guerre. Pour les mêmes
raisons, ils furent avec les lougres les bateaux préférés des pirates,
contrebandiers et... postiers maritimes (facteurs, en somme...).
"Aujourd'hui que la terre est plate et les mers dessalées, il est temps que nos
cotres se faufilent entre les 6 milliards d'étoiles que nous sommes (bientôt
6,5). Et que de cotre à cotre se tissent nos liens." (Le cotre courant)
= Vous préférez signer de votre prénom, plutôt que de l'habituel prénom et nom
de famille. Pour quelle raison?
Ce qui me motive, c'est que tout est à faire, sur la toile. A part le CERN
(Laboratoire européen pour la physique des particules) et le Pentagone (qui vont
s'en faire une autre, de toile, limitée à leur désir), personne ne sait
exactement ce qu'elle nous offre. On peut donc travailler librement en acceptant
avec vraisemblance l'idée que tout est ouvert. Utiliser le plus largement, le
plus vite possible cet espace d'autant plus illimité qu'il est intérieur, le
temps que nous rattrape et nous double le vol rapace des bannières étoilées de 0
et de 1.
Mais si c'est pour répéter les mêmes gestes qu'avant, à quoi bon?
Or cette histoire du nom (directement liée au problème du droit d'auteur)
renvoie au pilier fondamental, tabou, de notre globe: la propriété privée. Rien
que ça: en quelques siècles, on nous a réduit à un nom, un seul, d'autant plus
"propre" maintenant qu'il a été nettoyé de toute humanité et réduit à un
code-barre SS (Sécu Soc) (sécurité sociale, ndlr). Ce n'est pas un phénomène
naturel : c'est un choix de civilisation, voulu par les gestionnaires, car
comment faire fonctionner une société moderne, comment obtenir que soit rendu à
César ce qu'il s'approprie, si on laissait chaque individu modifier son
apparence administrative plusieurs fois dans sa vie, passant de "Casse-cou des
Patins (à roulettes)" à "Le 68tard qui fume sous la véranda" après avoir été
"Mob dans les virages" (alors que vous savez comme moi qu'un programme simple
suffirait pour "gérer" ça)? "La nature humaine est foncièrement mauvaise et tous
les maffieux en abuseraient. Mais nous sommes là pour vous protéger, protéger
votre identité." (Le Pentagone) Et le premier acte d'affirmation du plus démuni,
celui dont les papiers ne sont jamais en règle, c'est d'abord de tagger son nom
sur les affiches signées "© Grande Marque".
Aux cotres, nous essayons furtivement autre chose.
Nous existons, nous avons une adresse. Nous savons qu'il est difficile de se
parler dans l'anonymat ou le collectivisme, alors nous gardons certains points
de repère: il y a le facteur temps, il y a le facteur humain, et chez les
cotres, il y a le cotre facteur, qui répond souvent au nom de Jean-Paul. Un
prénom qui n'est pas un nom propre puisque justement le propre d'un nom est
qu'il ne nous est pas propre: c'est celui d'une dynastie, d'une série de pères
déposée chez notaires.
Pas question de renier nos ancêtres: ils ont fait le monde que nous appelons
réalité. Mais nous levons la toile pour un autre rêve. Et nous lançons nos
cotres dans toutes les directions, pour les contacts.
= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?
Nous ne nous sentons pas concernés.
a) - S'il s'agit de "respect", c'est une question de morale et d'élégance, qui
n'est pas suceptible de débat: sur la toile comme ailleurs, on cite ses sources.
Total respect. Pour la plupart d'entre nous.
b) - S'il s'agit de "droit d'auteur", on est dans le domaine juridique, instable
par essence. Le "droit" d'auteur est une notion récente -- que les Français
attribuent à Beaumarchais, homme d'ombres, d'affaires, trafiquant d'armes et
grand auteur. L'apparition du numérique, et donc du clonage (qui pose un autre
problème que celui de la copie, résolu depuis longtemps), oblige à reconsidérer
cette notion.
c) - S'il s'agit de "droitS d'auteur" (au pluriel, donc), on est dans la sphère
de l'économie, dont la logique est connue: concurrence et rétention: devenir le
premier de la classe, empêcher les autres de le devenir. Et pas vu, pas pris.
Sony est éditeur de CD (audio et Rom) parce que ça rapporte. Et il fabrique des
graveurs (qui permettent de cloner ses propres CD, comme ceux de la concurrence)
parce que ça rapporte. Philips faisait de même, jusqu'au jour où il a vendu sa
division Polygram (que les lois de l'économie lui permettront de racheter le cas
échéant).
"Il ne suffit pas d'être grand pour être performant, mais, dans un monde
financier totalement mondialisé, ça aide. Surtout si on a l'ambition de jouer
les premiers rôles." (Hervé Babonneau, Ouest-France du 6 août 1999). "Drôle
d'ambition" dit le cotre carré. Jurassic Games et tyrannosaures plus ou moins
rex.
Bien que tangent à la sphère économique (il faut payer le nom de domaine, et
l'abonnement au serveur), notre cotre-espace ne s'y réduit pas, notre esprit
n'est pas celui de la concurrence. Notre site est en téléchargement libre, et
nous téléchargeons les sites que nous trouvons créatifs.
C'est normal de cloner une oeuvre d'autrui pour en faire cadeau; c'est partager.
Ce qui est dégueulasse, c'est de vendre ce clone.
La fonction des juristes est de donner raison aux puissances du jour: hier
guillotine pour les faiseuses d'anges, aujourd'hui remboursement des avortements
par la Sécu (sécurité sociale, ndlr) (en France, pas en Pologne).
Copyright ou droit d'auteur, vision européenne ou vision américaine, qui va
l'emporter? Le principe de propriété privée. La propriété tabou de ceux qui ont
les moyens de la faire garder. Par l'OMC (Organisation mondiale du commerce) par
exemple, chargée de régler la question des "droits" partout dans le monde (même
virtuel) et, espèrent-ils, pour toujours.
Ceux dont la maison est sur le tracé d'une future autoroute savent le prix réel
d'un tabou.
Alors les droits des auteurs, créateurs, inventeurs...
Mais si Orson Welles s'est fait bouffer par les studios, Kubrick s'est
méthodiquement rendu indépendant des mêmes. Peu importe la loi que se fera
tailler sur mesure Onc' Picsou. Les petits mammifères ont bouffé les
tyrannosaures, avec le temps. Et les anciens rois, qui tenaient pourtant leur
pouvoir des dieux, nous leur avons coupé la tête. En moins de temps.
"Maxim's pour un temps / Le reste jambon-beurre et kir / Pour tenir Juliette"
(Rimes féminines, CD MT 104, Le Rideau Bouge)
= Quelles solutions pratiques suggérez-vous?
"Donner un sens plus pur aux mots de la tribu", disait S. Mallarmé. Et quand les
cartes bancaires auront gagné (dans trois ans, paraît-il), inventer d'autres
cartes vers un autre cap de Bonne-Espérance pour aller voir monter "du fond de
l'horizon des étoiles nouvelles", comme J.M. 2 Heredia.
= Comment voyez-vous l'évolution vers un internet multilingue?
Votre livre (vraiment bon. Et utile. Gagne à chaque relecture. Adresses
précieuses) fait le tour de la question: "Tôt ou tard, la répartition des
langues sur le web correspondra à leur répartition sur la planète". En fonction
du dynamisme de ceux qui les parlent.
= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?
Le vertige qui nous a pris à la réception du premier message... venant du
Canada. 10.000 (?) ans après les Inuits, des cotres venaient de découvrir
l'Amérique!
= Et votre pire souvenir?
Tout ce sommeil en retard...
*Entretien du 25 juin 2000
= Les possibilités offertes par l'hyperlien ont-elles changé votre mode
d'écriture?
La navigation par hyperliens se fait en rayon (j'ai un centre d'intérêt et je
clique méthodiquement sur tous les liens qui s'y rapportent) ou en louvoiements
(de clic en clic, à mesure qu'ils apparaissent, au risque de perdre de vue mon
sujet). Bien sûr, les deux sont possibles avec l'imprimé. Mais la différence
saute aux yeux: feuilleter n'est pas cliquer. L'internet n'a donc pas changé ma
vie, mais mon rapport à l'écriture. On n'écrit pas de la même manière pour un
site que pour un scénario, une pièce de théâtre, etc...
En fait, ce n'est pas sur la toile, c'est dans le premier Mac que j'ai découvert
l'hypermédia à travers l'auto-apprentissage d'Hypercard. Je me souviens encore
de la stupeur dans laquelle j'ai été plongé, durant le mois qu'a duré mon
apprentissage des notions de boutons, liens, navigation par analogies, par
images, par objets. L'idée qu'un simple clic sur une zone de l'écran permettait
d'ouvrir un éventail de piles de cartes dont chacune pouvait offrir de nouveaux
boutons dont chacun ouvrait un nouvel éventail dont... bref l'apprentissage de
tout ce qui aujourd'hui sur la toile est d'une banalité de base, cela m'a fait
l'effet d'un coup de foudre (il paraît que Steve Jobs et son équipe eurent le
même choc lorsqu'ils découvrirent l'ancêtre du Mac dans les laboratoires de Rank
Xerox).
Depuis, j'écris (compose, mets en page, en scène) directement à l'écran. L'état
"imprimé" de mon travail n'est pas le stade final, le but ; mais une forme parmi
d'autres, qui privilégie la linéarité et l'image, et qui exclut le son et les
images animées.
J'ai cru un certain temps que le CD-Rom était le but à atteindre, la forme la
plus achevée de ces nouveaux outils extraordinaires.
Mais le CD-Rom, c'est encore la galaxie Gutenberg. Il fixe, fige (et permet de
vendre) l'état, le dispositif, la version d'un travail à l'instant T. Il est
ainsi soumis aux mêmes contraintes. Tout comme l'arrivée de l'écriture avait
appauvri la culture orale (l'aède-musicien-comédien-metteur-en-scène remplacé
par l'écrivain immobile), la technologie de l'imprimerie a "plombé" l'écriture,
induisant rapidement l'idée qu'il y a une version finale, ©, TM & intouchable.
Masquant ainsi la nécessité technique ("On ne va pas refaire un tirage juste
pour changer un §!..., à moins que les commerciaux l'exigent, bien sûr"), sous
la théorie de la forme parfaite, celle de l'ultime brouillon, publiable. C'est
Valéry parlant de la forme achevée des vers de Racine, c'est Flaubert dans son
gueuloir. A l'opposé de maître Frenhofer qui modifia jusqu'à la mort son
Chef-d'oeuvre inconnu (dans l'incompréhension générale); à l'opposé de je ne
sais plus quel peintre qui allait au Louvre avec sa mallette pour retoucher ses
tableaux.
C'est finalement dans la publication en ligne (l'entoilage?) que j'ai trouvé la
mobilité, la fluidité que je cherchais. Le maître mot y est "chantier en cours",
sans palissades. Accouchement permanent, à vue, comme le monde sous nos yeux.
Provisoire, comme la vie qui tâtonne, se cherche, se déprend, se reprend.
Avec évidemment le risque souligné par les gutenbergs, les orphelins de la
civilisation du livre: plus rien n'est sûr. Il n'y a plus de source fiable,
elles sont trop nombreuses, et il devient difficile de distinguer un clerc d'un
gourou. Mais c'est un problème qui concerne le contrôle de l'information. Pas la
transmission des émotions.
Bref, pour répondre à votre question: oui, l'hypermédia a changé mon "écriture".
Et c'est sur la toile mouvante que je trouve plaisir et sens à participer au
site des cotres. A rouler mon hyper-caillou de facteur Sisyphe dans le grand
fleuve de l'hyper.
= D'autres remarques à ajouter?
Le réseau dominant est celui de l'e-bizz : information, données, rationalité,
ca$h. Illusionisme. C'est la marge, l'ourlet de la toile qui m'intéresse,
l'enchantement, la magie : "Achète-moi, je ne vaux rien puisque l'amour n'a pas
de prix" (Léo Ferré). Et il n'y a évidemment aucun avenir professionnel dans la
gratuité.
Il faudrait aussi revenir en détail sur la question de la "lecture" sur un
écran. Ce sera (peut-être) pour les prochains épisodes de notre grand
hyper-feuilleton: Nasdaq & boutons.
*Entretien du 3 décembre 2000
= Comment se portent les cotres furtifs?
Les cotres roulent doucement sous la lune. Ils contemplent les constellations de
la Toile, en attendant leur prochain décollage, dans la version 3.
= Quoi de neuf à titre personnel?
A titre personnel, je participe à un jeu de rôles hypermédia dont l'avenir me
paraît prometteur, parce qu'il est en rapport étroit avec les lois de
fonctionnement du "cyberespace": www.thewebsoap.net. Cette @dresse renvoie à une
constellation de sites centrés chacun sur un individu. Ils communiquent et
interagissent par leur boîte à lettres, ouverte au public. L'internaute a ainsi
accès à plusieurs portes d'entrée dans l'histoire. La nouveauté du feuilleton
est qu'il se déroule en "temps réel" (ce qui est impossible dans le monde de
l'imprimé; quant aux séries télé, elles aussi sont cantonnées à la forme de
l'épisode à horaire fixe).
Les personnages correspondent quotidiennement, en quasi-direct, ce qui instaure
pour les auteurs un rapport presque journalistique à leur imaginaire et à leur
écriture. L'internaute suit, à son propre rythme, libre de s'intéresser ou non à
l'intégralité des différentes intrigues (amours, galères, showbiz, ombres
maléfiques, mystères et rebondissements) ou à l'ensemble de tous les
personnages. C'est avant tout cette fluidité générale (apparente! c'est en fait
un sacré travail!) qui m'a fait y participer. Elle permet de garder le côté
impro-jazz que j'aime dans la mise en net.
= Quoi de neuf pour la création en ligne?
Elle sera de plus en plus collective, donc chère. Or le public n'existe pas
encore, ni donc les droits d'auteurs. La question centrale pour les "créateurs
en ligne" sera alors celle du mécénat ou, plus généralement, des subventions.
Jusqu'à ce qu'une masse critique de public se soit constituée, que ses goûts
culturels se soient affirmés au point qu'il soit prêt à payer (sous la forme de
péages ou de DVD). Alors les créateurs en ligne pourront affiner leurs propres
recherches.
= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?
Je lis autant d'imprimés qu'avant. La lecture sur écran s'y est rajoutée. D'où
des problèmes de temps: ces machines qui sont censées travailler à notre place
contribuent en fait à nous bouffer le temps libre qu'elles nous ont dégagé.
= Le papier a-t-il encore de beaux jours devant lui?
Ses jours sont encore longs avant que la lecture sur écran présente la même
souplesse que celle d'un livre ou d'un magazine que l'on peut lire n'importe où,
dans la position que l'on veut, et ranger, rouler, plier, déchirer facilement
(allez envelopper les pelures de pomme de terre dans un 15 pouces!).
= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?
Il a fallu inventer la hache de pierre avant de construire la Tour Eiffel. Le
but des dinosaures industriels qui s'entretuent pour imposer leur format de
livre électronique est de détourner vers eux la partie rentable du contenu des
bibliothèques (rebaptisé "information"). Ils travaillent aussi pour nous, en
contribuant à banaliser l'usage de l'hyperlien.
= Quelles sont vos suggestions pour une meilleure accessibilité du web aux
aveugles et malvoyants?
L'ordinateur qui parle et obéit à la voix de son vis-à-vis?
= Comment définissez-vous le cyberespace?
Un lieu isotrope en expansion pour l'instant infinie. Un modèle de la vision que
nous avons aujourd'hui de l'univers. Jusqu'à l'invention du clic, le savoir
humain était senti comme un espace newtonien, avec deux repères absolus: le
temps (linéaire: un début, une fin) et l'espace (les trois dimensions du temple,
du rouleau, du volumen). Le cyberespace obéit aux lois de l'hypertexte. Deux
temps simultanés: le temps taxé (par le fournisseur d'accès ou par les
impératifs de productivité, égrené par l'antique chrono), et le temps aboli, qui
fait passer d'un lien à l'autre, d'un lieu à l'autre à la vitesse de l'électron,
dans l'illusion du déplacement instantané.
Quant aux repères, quiconque a lancé une recherche dans cet espace sait qu'il
doit lui-même les définir pour l'occasion, et se les imposer (sous peine de se
disperser, de se dissoudre), pour échapper au vertige de la vitesse. A cause de
cette "vitesse de la pensée", nous trouvons dans cet espace un "modèle" de notre
cerveau. "Ça tourne dans ma tête", à travers 10, 20, etc... synapses à la fois,
comme un fureteur archivant la toile. Bref les lois du cyberespace sont celles
du rêve et de l'imagination.
*Entretien du 3 juin 2001
= Comment définissez-vous la société de l'information?
Plus, plus vite. Mais les données ne sont pas l'information. Il faut les liens,
c'est-à-dire le temps. Plus d'évènements, plus d'écrans pour les couvrir. Plus
vite: l'évènement du jour est liquide. Effacé, recouvert par la vaguelette du
lendemain, la vague du jour d'après, la houle de la semaine, le tsunami du mois.
Cycles aussi "naturels" que les marées estivales du Loch Ness. Pas "effacé",
d'ailleurs, l'évènement d'hier (qui n'est pas "tous les évènements d'hier"):
déjà archivé, dans des bases de données (INA (Institut national de
l'audiovisuel), Gallica, INSEE...), qui donnent l'illusion d'être exhaustives,
facilement accessibles et momentanément gratuites.
Mais les données ne donnent rien par elles-même. S'informer, c'est lier entre
elles des données, éliminer celles qui ne sont pas pertinentes (quitte à revenir
sur ces choix plus tard), se trouver ainsi obligé de chercher d'autres données
qui corroborent ou infirment les précédentes... L'information naît du temps
passé à tisser les liens. Or le temps nous est mesuré, au quartz près.
Productique ou temps libre, nous passons de plus en plus de temps à raccrocher
au nez de spammeurs qui nous interrompent pour nous revendre nos désirs (dont
nous informons les bases de données qui les leur vendent). Ce qui est
intéressant dans ce bonneteau est que les infos que nous fournissons sur
nous-mêmes, nous les truquons suffisamment pour que les commerciaux n'arrivent
pas à en tirer les lois du succès: Survivor II est un bide, après le succès de
la version I. De cette incertitude viennent les trous dans le filet qui laissent
parvenir jusqu'à nous certaines infos.
Bref la "société de l'information", c'est le jeu des regards dans le tableau de
de La Tour: "La diseuse de bonne aventure". Le jeune homme qui se fait
dépouiller en est conscient, et complice. Il a visiblement les moyens de
s'offrir les flatteries des trois jolies filles tout en exigeant de la vieille
diseuse qu'elle lui rende l'une de ces piécettes dont il a pris la précaution de
gonfler ostensiblement la bourse qu'on lui coupe.