RAYMOND GODEFROY (Valognes, Normandie)

#Ecrivain-paysan, publie son recueil Fables pour les années 2000 sur le web

avant de le publier sur papier

Né en 1923 dans une famille rurale d'Octeville-l'Avenel (Cotentin, Normandie),

Raymond Godefroy obtient en 1938 son brevet d'ajusteur mécanicien à l'Ecole

pratique de Cherbourg. Il parcourt ensuite pendant seize ans tout le nord du

Cotentin en tant que conducteur d'une entreprise de battage.

Marié en 1953 - son épouse est également de souche paysanne - il fait valoir à

partir de cette année-là le domaine de la Cour de Lestre. A partir de 1966, il y

pratique l'agrobiologie, une forme de culture pour laquelle il ne cessera de

militer. Partageant ses loisirs entre la mécanique et l'écriture, il dépose

plusieurs brevets de machines agricoles et il écrit de nombreux articles dans la

revue Agriculture et vie. Il s'oriente ensuite vers la fiction, sous forme de

contes et nouvelles.

Raymond Godefroy est membre de l'Association internationale des écrivains

paysans (AIEP), fondée en 1972 dans le but de rassembler et promouvoir les

auteurs servant la pensée paysanne. A sa retraite, il déménage à Valognes, et

l'exploitation du domaine de la Cour de Lestre est reprise par son fils Pierre.

*Entretien du 23 décembre 1999

= Pouvez-vous vous présenter?

Je suis né dans le Nord Cotentin de vieille souche paysanne. Je suis âgé de 77

ans. J'ai quitté l'école primaire à 12 ans avec le certificat d'études et, trois

ans plus tard, l'Ecole pratique de Cherbourg avec un brevet d'ajusteur

mécanicien. Je suis rentré à la ferme paternelle pour pratiquer l'agriculture

avec mes parents. Je me suis marié à 30 ans. Six enfants sont nés de ce mariage.

J'ai pratiqué l'agrobiologie sur cette ferme pendant 17 ans en militant pour

cette agriculture nouvelle. J'ai écrit des articles sur ce sujet, puis des

contes et des nouvelles du genre fantastique, enfin à 70 ans mes premiers poèmes

et fables.

= Comment vous est venu le désir d'écrire?

Mon désir d'écrire s'est manifesté très tard dans la vie et très lentement. J'ai

publié mes premiers articles dans Agriculture et vie entre 40 et 50 ans,

découvrant là une façon de m'exprimer différente de la parole, qui m'obligeait à

affiner ma pensée pour transmettre un message clair et agréable à lire.

Pour attirer l'attention des lecteurs j'ai inventé des histoires courtes à

morale écologique mais aussi fantastique. Ainsi sont nées toutes ces histoires

publiées ensuite sous le titre de Contes écologiques et fantastiques (Caen,

Editions Charles Corlet, 1988 - réédités en 1995 à la suite des Extravagantes

histoires de Graundaru, ndlr).

A 60 ans j'ai souffert d'une crise aiguë de polyarthrite. Ne pouvant plus

travailler ni me déplacer, j'ai écrit le Couguard et d'autres nouvelles,

publiées sous le titre: Trois histoires étranges (Marigny, Editions Paoland,

1995, ndlr) (prix Octave Mirebeau 1997). La même année sont parues Les

extravagantes histoires du Graundaru (Marigny, Editions Paoland, 1995, ndlr).

Mais il me restait quelque chose d'inassouvi: la poésie. Tous les essais

s'étaient soldés par un échec, blocage au deuxième vers et pas d'inspiration

sauf des banalités, je n'étais pas mûr pour le faire. Puis un jour - j'avais

alors 70 ans - grattant un plafond, travail ingrat, j'eus subitement une

inspiration, c'est ainsi qu'est né Les fleurs de mon jardin (poème qui n'est pas

encore publié, ndlr). D'autres ont suivi presque dans interruption. C'est après

l'avoir écrite que j'ai découvert que Les peupliers et le saule pleureur était

une fable. Les autres ont été voulues. Ainsi sont nées Fables pour l'an 2000,

entre septembre 1996 et avril 1999.

= Pourquoi des fables? Pourquoi l'an 2000?

Je m'explique dans la préface de mon recueil:

"Trois siècles après le grand La Fontaine, que peut-on ajouter à une oeuvre

aussi pleine de nuances et de richesse psychologique?

Si depuis tous les temps, la nature humaine est restée toujours la même, par

contre la connaissance et la vision du monde ont beaucoup changé. Et le rôle des

fables est de révéler aux hommes, un peu comme un miroir fantastique, cette

image d'eux-mêmes que leurs habitudes journalières dissimulent à leur vue. La

fable permet aussi d'aborder les problèmes de société, comme de courtes comédies

très proches de la nature. Mais depuis peu les hommes ont acquis un immense

pouvoir: celui de détruire le monde, soit d'une façon violente, soit petit à

petit en l'empoisonnant et le surexploitant.

Arrivés en l'an 2000, après plus de cinq siècles d'humanisme rationnel et

scientifique cherchant à faire reculer le mystère, voilà qu'ils découvrent (...)

qu'ils n'en viendraient jamais à bout et qu'il fait partie de leur propre

nature. (...) Le prochain millénaire sera-t-il celui de la révélation mystique

comme certains l'ont prédit? Ou bien, la violence destructrice l'emportant, le

monde pourrait-il être détruit par les hommes eux-mêmes?

C'est peu probable, si chacun peut s'exprimer sans provoquer d'intransigeantes

réactions et qu'enfin arrivés à la tolérance, les fabulistes puissent à leur

manière - sans être rejetés comme des moralistes démodés - contribuer à travers

l'humour, à une meilleure connaissance les uns des autres. N'oublions pas que La

Fontaine a reçu les honneurs du Roi, qu'il n'avait pourtant pas plus ménagé que

les autres dans le personnage du Lion.

Les éditeurs ont aussi leur rôle à jouer afin que la culture soit la plus

diversifiée possible, pour repousser le mythe de la culture unique et mondiale

qui nous menace.

Le troisième millénaire c'est demain. C'est une page blanche dont le début est

déjà écrit, mais où le présent n'étant toujours qu'un court passage entre deux

infinis, rend si difficile la réflexion humaine."

= Avez-vous une fable préférée?

Ma fable préférée est Les borgnes. Puis viennent La République des grenouilles

et Les animaux malades de la violence. Mais à chacun de retirer la conclusion

qui lui convient à chacune des fables, car toute opinion est respectable. Seul

est intolérable de vouloir l'imposer aux autres d'une façon contrainte ou

détournée.

= Que représente l'internet pour vous?

Internet représente pour moi un formidable outil de communication qui nous

affranchit des intermédiaires, des barrages doctrinaires et des intérêts des

médias en place. Soumis aux mêmes lois cosmiques, les hommes, pouvant mieux se

connaître, acquerront peu à peu cette conscience du collectif, d'appartenir à un

même monde fragile pour y vivre en harmonie sans le détruire.

Internet est absolument comme la langue d'Esope, la meilleure et la pire des

choses, selon l'usage qu'on en fait, et j'espère qu'il ne permettra de

m'affranchir en partie de l'édition et de la distribution traditionnelle qui,

refermée sur elle-même, souffre d'une crise d'intolérance pour entrer à reculons

dans le prochain millénaire (voir à ce sujet la fable Le poète et l'éditeur,

ndlr).

= Quel est votre meilleur souvenir de l'année 1999?

La démonstration faite par vous de la possibilité de publier les Fables pour

l'an 2000 sur internet (publiées sur le site des éditions du Choucas en décembre

1999, avec un design de Nicolas Pewny, ndlr). Mes meilleurs instants de bonheur

sont aussi ceux qui naissent après avoir terminé l'écriture d'une fable ou d'un

poème.

= Et votre pire souvenir?

Mon pire souvenir est celui de ma post-réanimation après un pontage coronarien

en juillet.

= Quels sont vos souhaits pour l'an 2000 et les années suivantes?

Une meilleure tolérance et une plus grande pluralité des cultures.

*Entretien du 26 janvier 2001

= Quoi de neuf depuis notre premier entretien?

J'ai rencontré le président du Centre régional des lettres de Basse-Normandie,

qui s'est vivement intéressé aux Fables pour les années 2000. Il a proposé une

aide de la région Basse-Normandie pour une édition imprimée sous forme de

recueil. Le travail est très avancé et la publication pourrait avoir lieu au

printemps.

= Pourquoi avoir modifié le titre, devenu Fables pour les années 2000 au lieu de

Fables de l'an 2000?

Tout simplement parce que, les ayant écrites avant l'an 2000, je pensais

qu'elles seraient publiées avant le changement de millénaire, et que maintenant

en voilà pour mille ans avant le prochain. Cela donne le vertige au-delà de

toute imagination.

= Avez-vous quelque chose à ajouter à vos propos de 1999 relatifs à l'internet?

Non. Sauf qu'il serait indispensable pour moi d'y être raccordé le plus vite

possible pour mes besoins en documentation et aussi pour la communication.

= Les jours du papier sont-ils comptés?

Non, pas du tout! Le papier est un support qui va subsister encore très

longtemps et qui garde certains avantages. Il est cependant gourmand en matière

première, le bois. Les autres supports sont complémentaires, et présentent des

avantages, surtout pour la circulation et la reproduction à longue distance.

= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?

Je ne l'ai pas encore utilisé. Je pense qu'il a cependant beaucoup d'intérêt. Il

économise le papier. Je l'imagine dans les bibliothèques pour la lecture au

public. L'usage et le temps nous apporteront une réponse, mais l'informatique

n'a pas fini de nous étonner.

= Comment définissez-vous le cyberespace?

Le cyberespace est un moyen pour supprimer l'espace.

= Et la société de l'information ?

La société de l'information est un moyen de satisfaire l'appétit de

connaissances et de curiosité qu'ont les hommes de par le monde.

Entretiens (1998-2001) · 第 58 / 132 题