#Elève professeur à l'Ecole normale supérieure de Paris et doctorante à
l'Université de Paris 4-Sorbonne
Elève professeur à l'Ecole normale supérieure (ENS) de Paris et doctorante à
l'Université de Paris 4-Sorbonne, Emilie Devriendt anime le séminaire "Outils
informatiques pour l'analyse textuelle" de l'ENS pendant l'année universitaire
2001-2002.
*Entretien du 27 juin 2001
= En quoi consiste exactement votre activité?
Le fait d'être étudiante me permet d'emprunter librement les chemins de traverse
qu'il me tente d'explorer: psychologie cognitive, ingénierie linguistique,
internet sont autant de domaines qui m'intriguent et qui me permettent d'adopter
des points de vue différents sur le monde de la recherche et des études
littéraires où j'ai été principalement formée.
Mes travaux de recherche ont pour objet la culture écrite (literacy) et les
représentations linguistiques du seizième siècle français. Mon activité liée à
l'informatique et à internet s'inscrit en grande partie dans une réflexion sur
l'histoire des techniques intellectuelles. Elle intervient aussi dans mes
recherches.
= En quoi consiste exactement votre activité liée à l'internet?
Je suis avant tout une grande utilisatrice d'internet, pour mes recherches
essentiellement. Je compte aussi poursuivre une activité entamée depuis peu (en
collaboration avec Russon Wooldridge, professeur à l'Université de Toronto), qui
concerne la publication de ressources littéraires en ligne, notamment pour le
seizième siècle français.
D'autre part, le prosélytisme en matière d'outils informatiques pour la
recherche littéraire me semble indispensable. Ce qui me préoccupe aujourd'hui:
la diffusion de logiciels (d'analyse textuelle par exemple) menée parallèlement
à une réflexion méthodologique sur leur utilisation. Un séminaire devrait se
mettre en place à l'Ecole normale supérieure l'an prochain sur ces thèmes.
= Comment voyez-vous l'avenir?
L'avenir me semble prometteur en matière de publications de ressources en ligne,
même si, en France tout au moins, bon nombre de résistances, inhérentes aux
systèmes universitaire et éditorial, ne risquent pas de céder du jour au
lendemain (dans dix-vingt ans, peut-être?). Ce qui me donne confiance, malgré
tout, c'est la conviction de la nécessité pratique d'internet. J'ai du mal à
croire qu'à terme, un chercheur puisse se passer de cette gigantesque
bibliothèque, de ce formidable outil. Ce qui ne veut pas dire que les nouvelles
pratiques de recherche liées à internet ne doivent pas être réfléchies, mesurées
à l'aune de méthodologies plus traditionnelles, bien au contraire. Il y a une
histoire de l'"outillage", du travail intellectuel, où internet devrait avoir sa
place.
= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?
Oui, beaucoup.
= Les jours du papier sont-ils comptés?
Je suis loin de penser que le numérique doive ou puisse remplacer le papier,
tout au moins dans l'état actuel des technologies liées à internet. On a beau
parler d'une "ère de l'immatériel", d'une "virtualisation" du réel etc., je
reste persuadée que la trace écrite telle que le papier nous en permet la
perception et la conservation (relative si l'on veut, mais fortement
historicisée), n'a pas diminué, et n'est pas en passe de se voir remplacée par
des séquences invisibles de 0 et de 1. La pérennité du support numérique me
semble bien plus problématique que celle du papier: en termes techniques (et
économiques) d'une part, en termes de politiques de conservation d'autre part.
Par exemple, l'institution d'un dépôt légal sur le web pose d'immenses problèmes
(concernant la quantité comme la nature des publications).
= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?
S'il doit s'agir d'un ordinateur portable légèrement "relooké", mais présentant
moins de fonctionnalités que ce dernier, je n'en vois pas l'intérêt. Tel qu'il
existe, l'e-book est relativement lourd, l'écran peu confortable à mes yeux, et
il consomme trop d'énergie pour fonctionner véritablement en autonomie. A cela
s'ajoute le prix scandaleusement élevé, à la fois de l'objet même et des
contenus téléchargeables; sans parler de l'incompatibilité des formats
constructeur, et des "formats" maison d'édition.
J'ai pourtant eu l'occasion de voir un concept particulièrement astucieux,
vraiment pratique et peu coûteux, qui me semble être pour l'heure le support de
lecture électronique le plus intéressant : celui du "baladeur de textes" ou
@folio (conçu par Pierre Schweitzer, ndlr), en cours de développement à l'Ecole
nationale supérieure des arts et industries de Strasbourg. Bien évidemment, les
préoccupations de ses concepteurs sont à l'opposé de celles des "gros"
concurrents qu'on connaît, en France ou ailleurs: aucune visée éditoriale
monopolistique chez eux, puisque c'est le contenu du web (dans l'idéal gratuit)
que l'on télécharge.
= Comment définissez-vous la société de l'information?
Pour moi, comme j'ai eu l'occasion de le dire ailleurs, le syntagme "société de
l'information" est plus une formule (journalistique, politique) à la mode depuis
plusieurs années, qu'une véritable notion. Cette formule tend communément je
crois, à désigner une nouvelle "ère" socio-économique, post-industrielle, qui
transformerait les relations sociales du fait de la diffusion généralisée des
nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC).
Personnellement, je n'adhère pas à cette vision des choses. Si la diffusion
croissante des NTIC est indéniable et constitue un phénomène socio-économique
propre à l'époque contemporaine, je ne crois pas qu'il faille y voir la marque
de l'avènement d'une nouvelle société "de l'information".
La formule "société de l'information" est construite sur le modèle
terminologique (socio-économique) de la "société industrielle". Mais le
parallèle est trompeur: "société de l'information" met l'accent sur un contenu,
alors que "société industrielle" désigne l'infrastructure économique de cette
société. L'information en tant que produit (industriel ou service) apparaît
peut-être plus complexe que, par exemple, les produits alimentaires, mais cette
complexité ne suffit pas à définir l'avènement dont il est question.
D'autant plus que l'emploi inconditionnel de la formule a contribué à faire de
l'information un terme passe-partout, très éloigné même de sa théorisation
mathématique (Shannon), de sa signification informatique initiale. Elle traduit
uniquement une idéologie du progrès électronique mise en place dans les années
1950 et véhiculée ensuite par nos gouvernements et la plupart de nos
journalistes, qui définissent fallacieusement le développement des NTIC comme un
"nécessaire" vecteur de progrès social. Quelques analystes (sociologues et
historiens des techniques comme Mattelart, Lacroix, Guichard, Wolton) ont très
bien montré cela.