#Ecrivain papier et pixel. Auteur de NON, roman multimédia publié en feuilleton
sur le web
Outre ses activités d'écrivain et l'animation de son site de cyberlittérature,
Lucie de Boutiny a participé en mai 2001 à la fondation de E-critures, une
association d'artistes multimédia créée en collaboration avec Gérard Dalmon et
Xavier Malbreil.
*Entretien du 17 juin 2000
= Pouvez-vous décrire votre site?
Mon site comprend diverses petites expériences de création hyperlittéraire dont
NON, un roman visuel publié en feuilleton sur le web, depuis septembre 1997,
dans l'e-revue d'art contemporain française, Synesthésie.
Pour faire sérieux, disons que NON prolonge les expériences du roman
post-moderne (récits tout en digression, polysémie avec jeux sur les registres -
naturaliste, mélo, comique... - et les niveaux de langues, etc.). Cette
hyperstylisation permet à la narration des développements inattendus et offre au
lecteur l'attrait d'une navigation dans des récits multiples et multimédia, car
l'écrit à l'écran s'apparente à un jeu et non seulement se lit mais aussi se
regarde.
Quant au sujet: NON est un roman comique qui fait la satire de la vie
quotidienne d'un couple de jeunes cadres supposés dynamiques. Bien
qu'appartenant à l'élite high-tech d'une industrie florissante, Monsieur et
Madame sont les jouets de la dite révolution numérique. Madame, après quelques
années de bons et loyaux services d'audit expatriée dans les pays asiatiques,
vient d'être licenciée. A longueur de journées inactives, elle se pâme d'extase
devant une sitcom sirupeuse et dépense sans compter l'argent du ménage dans des
achats compulsifs en ligne. Monsieur fait semblant d'aimer son travail de
vendeur de bases de données en ligne. Il cherche un sens à sa vie d'homme blanc
supposé appartenir à une élite sociale: ses attentes sont calquées sur les
valeurs diffusées par la publicité omniprésente. Les personnages sont des bons
produits. Les images et le style graphique qui accompagnent leur petite vie
conventionnelle ne se privent pas de détourner nombre de vrais bandeaux
publicitaires et autres icônes qui font l'apologie d'une vie bien encadrée par
une société de contrôle.
= Plus généralement, en quoi consiste exactement votre activité d'écrivain?
Je viens du papier (publication régulière de nouvelles classées "X" en recueil
collectif - Edition Blanche, La Bartavelle, La Musardine... - et un petit roman
urbain, N'importawaque, aux éditions Fleuve Noir). Mes "conseillers
littéraires", des amis qui n'ont pas ressenti le vent de liberté qui souffle sur
le web, aimeraient que j'y reste, engluée dans la pâte à papier. Appliquant le
principe de demi désobéissance, je fais des allers-retours papier-pixel.
L'avenir nous dira si j'ai perdu mon temps ou si un nouveau genre littéraire
hypermédia va naître.
L'un des projets qui me tient le plus à coeur s'appelle "Mes vrais petits
secrets et les secrets de tous mes amis". Il s'agit d'une borne interactive
ludique et j'espère un peu dérangeante. Les frères Simonnet - l'un
vidéaste-compositeur, l'autre ingénieur - ont à résoudre des problèmes
techniques, et il nous faut surtout trouver des moyens de financement qui
complètent la sympathique bourse reçue par la SCAM (Société civile des auteurs
multimédia). Avec le multimédia, nous sommes donc tributaires d'une organisation
proche de l'industrie du spectacle, même si les projets peuvent se développer en
interne, avec les moyens d'un "home studio".
D'une manière générale, mon humble expérience d'apprentie auteur m'a révélé
qu'il n'y a pas de différence entre écrire de la fiction pour le papier ou le
pixel: cela demande une concentration maximale, un isolement à la limite
désespéré, une patience obsessionnelle dans le travail millimétrique avec la
phrase, et bien entendu, en plus de la volonté de faire, il faut avoir quelque
chose à dire! Mais avec le multimédia, le texte est ensuite mis en scène comme
s'il n'était qu'un scénario. Et, si à la base, il n'y a pas un vrai travail sur
le langage des mots, tout le graphisme et les astuces interactives qu'on peut y
mettre fera gadget. Par ailleurs, le support modifie l'appréhension du texte, et
même, il faut le souligner, change l'oeuvre originale. Et cela ne signifie pas:
"the medium is the message" - je vous épargne le millionième commentaire sur
cette citation. Il n'y a pas non plus dégradation de la littérature mais
déplacement...
Par exemple un concert live de jazz ,écouté dans les arènes de Cimiez, n'est
plus le même une fois enregistré, donc compressé, puis écouté dans une voiture
qui file sur l'autoroute. Et pourtant, le mélomane se satisfait du formatage car
ce qui compte est: "j'ai besoin de musique, je veux l'entendre maintenant".
Notre rapport à la littérature évolue dans ce sens: il y aura de plus en plus
d'adaptations, de formats, de supports, de versions, mais aussi différents prix
pour une même oeuvre littéraire, etc. Comme pour la musique aujourd'hui, il nous
faut être de plus en plus instruits et riches pour posséder les bonnes versions.
= Les possibilités offertes par l'hypertexte ont-elles changé votre mode
d'écriture?
a) Ce qui a changé: l'ordinateur connecté
Ce qui a changé: le bonheur d'écrire autrement, car ce qu'il se passe, depuis
l'avènement d'ordinateurs multimédias, relativement peu coûteux, connectés au
web, est qu'un certain nombre d'artistes éclairés par la fée électricité ont
besoin d'être illuminés. Quelles que soient leurs confessions d'origine (arts
visuels, littérature, poésie sonore, expérimentale...), elles/ils utilisent le
média numérique comme un outil de création dont il faut découvrir les possibles.
Le net étant évolutif, les artistes proposent le plus souvent des tentatives,
c'est curieux, des works in progress, c'est opiniâtre, ou des pièces plus
ambitieuses qui se construisent dans le temps, en fonction de l'amélioration du
web (sa fluidité, sa résolution d'images, etc.). Ainsi le cyberartiste propose
souvent des actualisations et des versions O.x. Voilà qui est intéressant et qui
nous sort du marché. Pour l'anecdote: NON roman est diffusé gratuitement en
épisodes par Synesthésie, une revue d'art contemporain, et a été plusieurs fois
remanié au niveau de sa présentation. Pour toutes ces oeuvres, il n'y a pas de
légitimité ou de caution "Art", et pourtant il y a déjà une quarantaine d'années
d'expérimentation... Les observateurs les plus technophobes ne peuvent plus nier
qu'il existe des créations informatiques, et que le raz-de-marée bleu pixel est
irréversible.
b) Alors que faire avec l'HTX (HyperText Literature)?
Alors que faire, et comment, tout d'abord, appeler les e-arts visionnaires
émergents qui utilisent le web - je m'en tiens là pour n'évoquer que ce que je
connais concrètement.
(Nota Bene: le classique de demain est toujours visionnaire. Et ce n'est pas par
un trait de génie, n'abusons pas de ce gros mot; un écrivain traditionnel peut
s'adonner à l'écriture multimédia par lassitude de ce qu'est devenu le livre
papier.)
Mais alors, l'HTX - la littérature HyperTeXtuelle- qui place l'écrit sur un
ordinateur conçu par l'industrie du loisir planétaire, doit-elle être labelisée
Netart? Littérature numérique? Qu'importent les appellations contrôlées, ce qui
est irréversible est que cette redécouverte de la littérature, par exemple,
s'inscrit dans un contexte industriel dominé par une économie sauvage (du
logiciel libre au modèle de la start-up), par la guerre des monopoles (quel
format pour le livre électronique = qui va remporter le marché, etc.).
Conséquences: le cyberartiste le plus autiste ne crée pas hors du monde réel et
sa production, il me semble pour l'instant, répond à la prolifération des
images, la communication marchande, bref à des thèmes socio-contemporains. Cela
est une généralité, certes, mais on peut observer qu'on assiste à un renouveau
de l'engagement de fond et de forme, car fatalement, nous finissons, quelle que
soit notre irrécupérable indépendance d'esprit, par rejoindre quelques
collectifs d'internautes (via des listes de discussions, forums...) pour
défendre un certain usage arty qui pourrait être des technologies numériques.
c) Le marché littéraire producteur d'ennui
Et là, sur ce territoire vierge à conquérir, on se sent libre d'inventer autre
chose, on le doit puisqu'il n'y a pas vraiment de modèles ni références, et de
toutes les façons, on nous somme de nous justifier! Et revenons à nos petits
papiers: de quand datent les derniers débats littéraires: 1948, Qu'est-ce que la
littérature? 1956, L'ère du soupçon? Merci Sartre et Sarraute. Et après quoi,
fin 70, siècle XX? Ben, merci Deleuze et Lyotard. Depuis le rhizome, le
post-modernisme, et le féminisme appliqué à la littérature qu'il ne faut pas
oublier une fois de plus, rien sinon qu'aujourd'hui, de nombreux artistes ni
brimés ni frustrés mais lucides, ayant un certain sens de l'histoire des arts
littéraires, plastiques ou sonores, adoptent les nouveaux médias. Certains
diront que c'est par une séduction mode, une fascination pour les technologies,
allons bon. Personnellement, je dirais que c'est par ennui - ennui que le livre
papier ait perdu sa magie, ennui que l'art tourne en rond dans les musées et les
institutions, par exemple. Certes, ce désenchantement qui faisait très fin de
siècle est une dégénérescence de pays riches où le "spectacle" a atteint les
cimes du simulacre devant notre indifférence involontairement complice. Il faut
bien réagir au moment où le déluge numérique se répand: ainsi, pour certains,
connecter la littérature à la machine, c'est essayer de court-circuiter les
institutions culturelles et le marché.
d) L'écrit réconcilié avec l'écran
La lucidité nous a donc ouvert les yeux sur quoi: un écran. Dans ce rectangle
lumineux des lettres. Depuis l'archaïque minitel si décevant en matière de
création télématique, c'est bien la première fois que, via le web, dans une
civilisation de l'image, l'on voit de l'écrit partout présent 24 h /24, 7 jours
/7. Je suis d'avis que si l'on réconcilie le texte avec l'image, l'écrit avec
l'écran, le verbe se fera plus éloquent, le goût pour la langue plus raffiné et
communément partagé. Faudra-t-il s'en justifier encore longtemps devant les
éditeurs en papier mâché qui ont des idées de parchemin fripé? Faut-il les
consoler en leur précisant que la fabrique de littérature numérique emprunte les
recettes de la littérature traditionnelle (y compris celle écrite avec la voix,
ou transmise sur des tablettes, voire enregistrée sur des papyrus, etc.) et pas
seulement. Bref, il serait temps de rafraîchir cette bonne vieille littérature
franco-française en phase d'épuisement. Ce n'est pas si grave, notre patrimoine
nous sauve mais voilà la drôle de "mission" dont il convient de "acquitter";
ceci dit, les sermons, les positions qui risquent de se sanctifier en postures,
les bonnes résolutions moralisantes, je m'en tape, mais pour le coup, j'y cède
-, ou alors il faut s'arrêter de se plaindre de la désacralisation du livre
comme vecteur de la connaissance et de la culture, de la désertion des lecteurs,
de l'illettrisme rampant, de la tristesse désuète si austère du peuple des
écrivains, de leur isolement subi, de la pauvreté des moyens financiers qu'on
leur accorde, et cela face à une industrialisation concentrationnaire de
l'édition qui assomme le livre à coups de pilon, etc.
e) Techno-hyper-écrivain, c'est quoi?
Alors qui sommes-nous? Les hyperécrivains de demain (comment les nommer?) seront
peut-être les plasticiens qui utilisent le mot comme matière, les écrivains
sensibles aux sonorités de l'image, à la mobilité des mots vus autant que lus, à
l'objet texte, des graphistes qui ont le droit de faire de l'art, etc. Et ceux
d'après-demain, ceux de la génération numérique innée, ne se poseront plus la
question de savoir d'où tu parles, de quelle discipline artistique tu proviens,
et quel est ton combat, camarade, comme ils disent.
A moindre frais donc, sans compétences informatiques d'ingénieur diplômé (si
l'on compare l'exigeante programmation que demandaient les machines des années
70), l'apprenti techno-auteur peut aujourd'hui cumuler les casquettes de
créateur producteur diffuseur... C'est inouï, planétaire, du jamais vu.
Personnellement, par manque de mégalomanie ou par flemme (je n'ai jamais fait de
mailing list de ma vie ni rédigé des lettres d'information ni envoyé d'autres
types de faire-part aux e-communautés concernées, etc.), je préfère me soumettre
à l'organisation affective du réseau qui me met en lien, ce qui est l'occasion
de faire des rencontres, sympas. Cela pour dire que nous ne sommes pas forcément
esclaves de toutes les libertés qu'offre la machine.
Mais si les écrivains français classiques en sont encore à se demander s'ils ne
préfèrent pas le petit carnet Clairefontaine, le Bic ou le Mont-Blanc fétiche,
et un usage modéré du traitement de texte, plutôt que l'ordinateur connecté,
voire l'installation, c'est que l'HTX (littérature hypertextuelle, ndlr)
nécessite un travail d'accouchement visuel qui n'est pas la vocation originaire
de l'écrivain papier. En plus des préoccupations du langage (syntaxe, registre,
ton, style, histoire...), le techno-écrivain - collons-lui ce label pour le
différencier - doit aussi maîtriser la syntaxe informatique et participer à
l'invention de codes graphiques car lire sur un écran est aussi regarder. De
plus, regarder n'est pas forcément contempler, soit rester passif car, par
idéologie empreinte dans l'interface même de tout ordinateur connecté ou du
CD-Rom (bientôt le DVD pour tous en attendant le reste), il y a cette contrainte
de l'interactivité.
Ce genre de création multimédia et hypertextuelle pose une série de questions:
1/ Peut-on lire sur écran de l'écrit qui ne soit pas mis en scène?
L'environnement visuel contribue-t-il à enrichir vraiment le propos d'une
fiction narrative?
2/ Est-ce que le techno-écrivain doit être l'auteur de la mise en écran de ses
écrits pour ne pas être dépossédé de ses intentions? Doit-il produire lui-même
ses images? Doit-il en mettre? Quel est leur statut par rapport au texte? Si un
graphiste compose des images, y aura-t-il collaboration ou trahison?
3/ L'apprentissage des logiciels d'images, de divers langages informatiques, des
limites et des possibilités du support choisi, ne peut être que non théorique,
empirique. Est-ce une perte de temps pour celui qui crée le fond de la fiction?
Et si l'auteur du texte ne réalise pas lui-même la mise en scène numérique,
quels types de document doit-il remettre au réalisateur multimédia? En plus du
texte, il devra concevoir un scénario non-linéaire, interactif, une arborescence
hypernarrative, un story board visuel, des notes d'intention esthétique? Quel
est son statut d'auteur dès lors: il devient scénariste?
4/ L'HTX (littérature hypertextuelle, ndlr) qui passe par le savoir-faire
technologique rapproche donc le techno-écrivain du scénariste, du BD
dessinateur, du plasticien, du réalisateur de cinéma, quelles en sont les
conséquences au niveau éditorial? Faut-il prévoir un budget de production en
amont? Qui est l'auteur multimédia? Qu'en est-il des droits d'auteur? Va-t-on
conserver le copyright à la française? L'HTX sera publiée par des éditeurs
papier ayant un département multimédia? De nouveaux éditeurs vont émerger et ils
feront un métier proche de la production? Est-ce que nous n'allons pas assister
à un nouveau type d'oeuvre collective? Bientôt le sampling littéraire protégé
par le copyleft?
5/ Revenons à des questions de création: l'écran change la perception du texte,
peut imposer une vitesse de lecture, un environnement graphique frôle souvent le
piège décoratif. Résultat: la liberté imaginaire du lecteur serait dominée par
la machine et son joli petit écran fascinant le temps d'une mode permise par
quelques javatrucs ou par quelques logiciels Flash bientôt obsolètes? Nous
savons que la machine séduit, alors comment la trans-former pour qu'elle nous
émerveille sans artifices faciles? On le sait: le multimédia, livré à la guerre
économique des monopoles, produit des oeuvres instables mais l'intérêt arty n'en
est pas moins solide!
6/ Qu'en est-il du "montage" hypertextuel? Pour aller vite, disons que la
lecture sur écran impose d'écrire un livre ouvert à de nombreuses propositions
hypertextuelles? N'est-ce pas un gadget hyperaliénant, cette prétendue
interactivité? Est-ce que le cyberécrivain n'accorde pas trop de temps et
d'énergie à stimuler une collaboration interactive avec le lecteur? Le lecteur
n'aurait-il pas tendance à se perdre dans les intertextes et les possibles
narratifs? Voici le danger: l'hypertexte peut se transformer en "hypotexte".
Souvent, on peut observer que le lecteur novice clique de lien en lien pour
encadrer son territoire de lecture. Et lorsqu'il revient en arrière, il se perd
et perd son envie de lire sur écran. Mais n'est-ce pas par manque d'habitude
culturelle? Il faut donc réapprendre à écrire et à lire sur écran. Quant aux
questions de structure de récit ouverte, rien de nouveau car qu'est-ce qu'un
roman non-linéaire sinon les Essais de Montaigne? Et même la didactique
démonstration balzacienne? Le mémorable hypertexte proustien?... pour ne citer
que des classiques.
f) Changeons d'écran
Et voici le changement que j'attends: arrêter de considérer les livres
électroniques comme le stade ultime post-Gutenberg. Le e-book retro-éclairé pour
l'instant a la mémoire courte: il peut accueillir par exemple dix livres
contenant essentiellement du texte mais pas une seule oeuvre multimédia riche en
son et images, etc.
Donc ce que l'on attend pour commencer: l'écran souple comme feuille de papier
légère, transportable, pliable, autonome, rechargeable, accueillant tout ce que
le web propose (du savoir, de l'information, des créations...) et cela dans un
format universel avec une résolution sonore et d'image acceptable. Dès lors nous
pourrons nous repaître d'oeuvres multimédias sur les terrasses de café, alanguis
sur un canapé, au bord d'une rivière, à l'ombre des cerisiers en fleurs...
= Comment voyez-vous l'avenir?
Comme tous ceux qui ont surfé avec des modems de 14.4 Ko sur le navigateur
Mosaic et son interface en carton-pâte, je suis déçue par le fait que l'esprit
libertaire ait cédé le pas aux activités libérales décérébrantes. Les frères
ennemis devraient se donner la main comme lors des premiers jours car le net à
son origine n'a jamais été un repaire de "has been" mélancoliques, mais rien ne
peut résister à la force d'inertie de l'argent. C'était en effet prévu dans le
scénario, des stratégies utopistes avaient été mises en place mais je crains
qu'internet ne soit plus aux mains d'internautes comme c'était le cas.
L'intelligence collective virtuelle pourtant se défend bien dans divers forums
ou listes de discussions, et ça, à défaut d'être souvent efficace, c'est beau.
Dans l'utopie originelle, on aurait aimé profiter de ce nouveau média, notamment
de communication, pour sortir de cette tarte à la crème qu'on se reçoit chaque
jour, merci à la société du spectacle, et ne pas répéter les erreurs de la
télévision qui n'est, du point de vue de l'art, jamais devenue un média de
création ambitieux.
Sinon, les écrivains français, c'est historique, sont dans la majorité
technophobes... Les institutions culturelles et les universitaires lettrés en
revanche soutiennent les démarches hyperlittéraires à force de colloques et
publications diverses. Du côté des plasticiens, je suis encore plus rassurée, il
est acquis que l'art en ligne existe.
= Comment voyez-vous l'évolution vers un web véritablement mutilingue?
Puisque la France s'inscrit dans une tradition d'interventionnisme de la
puissance publique (l'Etat, les collectivités locales...) en matière de culture,
nos institutions devraient financer des logiciels de traduction simultanée - ils
seront opérants bientôt...-, et plus simplement, donner des aides à la
traduction, et cela dans le cadre d'une stratégie de développement de la
francophonie. Les acteurs culturels sur le web, par exemple, auraient plus de
facilité pour présenter leur site en plusieurs langues. Les chiffres de
septembre 2000 montrent que 51% des utilisateurs sont anglo-saxons, et 78% des
sites aussi. Les chiffres de cette prépondérance baissent à mesure qu'augmentent
le nombre des internautes de par le monde... L'anglais va devenir la deuxième
langue mondiale après la langue natale, mais il y aura d'autres. Un exemple:
personnellement, à l'âge de 4 ans, je parlais trois langues alors que je ne
savais ni lire ni écrire. Pour parler une langue, il peut suffire d'avoir la
chance de l'écouter. On peut espérer que le cosmopolitisme traverse toutes les
classes sociales en raison, par exemple, de l'Union européenne, du nomadisme des
travailleurs, de la facilité de déplacement à l'étranger des étudiants, de la
présence des chaînes TV et sites étrangers, etc.
= Comment définissez-vous le cyberespace?
Le délire SF du type: "bienvenue dans la 3e dimension, payez-vous du sexe, des
voyages et des vies virtuels" a toujours existé. La méditation, l'ésotérisme,
les religions y pourvoient, etc. Maintenant, on est dans le cyberspace... Un
exemple: dans l'industrie, la recherche.
= Et la société de l'information?
Je préférerais parler de "communautés de l'information"... Nous sommes plutôt
dans une société de la communication et de la commutation. Il est très
discutable de savoir si nos discussions sont de meilleure qualité et si nous
serions plus savants... Etre informé n'est pas être cultivé.
Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?
En 1997 ou 1998, j'ai eu droit aux honneurs de la censure. L'une de mes
nouvelles mises en ligne, aujourd'hui publiée honorablement sur support papier,
était censurée par mon hébergeur. Il était inexact que ma petite histoire noire
quoique teintée d'humour était un hommage rendu à un tueur en série pédophile,
et cela bien que ce soit en effet le sujet. Mais voilà, par un matin gris acier,
on apprit que quelques fournisseurs de services en ligne avaient été embarqués
au commissariat de police le plus proche. Ils étaient tenus pour responsables du
contenu des dizaines de milliers sites qu'ils hébergent! Et fatalement
quelques-uns étaient suspects d'invitation à la haine raciale, au non-respect de
la personne, etc. Ma petite nouvelle n'en faisait évidemment pas partie mais
j'étais très amusée du fait qu'un "robot trieur", le genre de nettoyeur
informatique qui obéit aux ordres des censeurs, ait attenté, par erreur, à ma
liberté d'expression.
= Et votre pire souvenir?
Il s'agit d'une vraie anecdote virtuelle: un soir, je reçois un mail sous
pseudonyme m'annonçant que NON, mon roman hypermédia, avait été éradiqué de la
planète net. Immédiatement, je me connecte sur mon site. Rien. Je me débranche,
ouvre mon disque dur à la recherche de NON. Rien. Je cherche mes disques de
sauvegarde. Volatilisés. Cinq ans de travail broyés par la masse des pixels!...
Et c'est à ce moment là que je me suis réveillée... Le mauvais rêve!