MICHEL BENOIT (Montréal)

#Ecrivain, utilise l'internet comme outil de recherche, de communication et

d'ouverture au monde

Michel Benoît écrit des nouvelles (polars, récits noirs, histoires

fantastiques). C'est un passionné de la vie, avec toutes ses contradictions.

Professeur de maths et de sciences, il aime - et pas nécessairement dans le bon

ordre - la course de Formule 1, la lecture, ses enfants, l'informatique, la

pêche, Rimbaud, la chasse, le jazz, et la nature sous toutes ses formes.

*Entretien du 29 juin 2000

= Pensez-vous créer un jour un site web?

Je ne sais pas si je créerai un jour un site web. Je pense que non. Tout comme

je sais que je ne ferai jamais de sculpture ou ne composerai jamais de

symphonie. Pour moi, la construction d'un site web est un art du type "arts

appliqués". Il y a des millions de sites qui sont créés en ce moment. La très

grande majorité prendra éventuellement le chemin de la poubelle de l'histoire.

Il est facile d'imaginer un web complètement saturé, et ça me devrait pas

tarder. Les fournisseurs pourraient décréter que tout site qui ne reçoit pas

plus de (xx) visites par mois soit éliminé. Un peu comme toutes ces oeuvres

d'art (???) des siècles passés qui ont disparu du paysage culturel, et on ne

peut pas dire que ça a vraiment changé le cours de l'histoire humaine. Donc

laissons aux futurs Rembrandt du clavier le soin de charmer nos yeux.

Personnellement, je me garderai de m'en mêler.

= Que représente l'internet pour vous?

J'écris. Donc naturellement l'internet s'est imposé à moi comme outil de

recherche et de communication, essentiellement. Non, pas essentiellement.

Ouverture sur le monde aussi. Si l'on pense: recherche, on pense: information.

Voyez-vous, si l'on pense: écriture, réflexion, on pense: connaissance,

recherche. Donc on va sur la toile pour tout, pour une idée, une image, une

explication. Un discours prononcé il y a vingt ans, une peinture exposée dans un

musée à l'autre bout du monde. On peut donner une idée à quelqu'un qu'on n'a

jamais vu, et en recevoir de même.

La toile, c'est le monde au clic de la souris. On pourrait penser que c'est un

beau cliché. Peut-être bien, à moins de prendre conscience de toutes les

implications de la chose. L'instantanéité, l'information tout de suite,

maintenant. Plus besoin de fouiller, de se taper des heures de recherche. On est

en train de faire, de produire. On a besoin d'une information. On va la

chercher, immédiatement. De plus, on a accès aux plus grandes bibliothèques, aux

plus importants journaux, aux musées les plus prestigieux. On pense à une toile

d'un grand peintre, un instant plus tard, on l'a devant les yeux, on peut

l'imprimer pour l'étudier plus en détail. Il y a une guerre quelque part dans le

monde, un instant plus tard, on lit les communiqués de propagande d'un côté et

de l'autre. La toile, le web, est en train de donner son vrai sens au village

global, Gaïa, la terre-mère.

= Comment voyez-vous l'avenir?

En ce moment, juin 2000, il est extrêmement difficile de faire quelque

prédiction que ce soit sur le futur d'internet. Toute prospective le moindrement

pointue, techniquement par exemple, sur l'évolution du net sera certainement

farfelue dans un futur plus ou moins rapproché. On peut y aller d'idées, encore

que ça doit être très général. Pas par crainte d'être ridicule, le ridicule ne

tue pas, c'est connu. Non, par souci d'honnêteté, tout simplement.

Mon avenir professionnel en inter-relation avec le net, je le vois exploser.

Plus rapide, plus complet, plus productif. Je me vois faire en une semaine ce

qui m'aurait pris des mois. Plus beau, plus esthétique. Je me vois réussir des

travaux plus raffinés, d'une facture plus professionnelle, même et surtout dans

des domaines connexes à mon travail, comme la typographie, où je n'ai aucune

compétence. La présentation, le transport de textes, par exemple. Le travail

simultané de plusieurs personnes qui seront sur des continents différents.

Arriver à un consensus en quelques heures sur un projet, alors qu'avant le net,

il aurait fallu plusieurs semaines, parlons de mois entre les francophones. Plus

le net ira se complexifiant, plus l'utilisation du net deviendra profitable,

nécessaire, essentielle.

Parenthèse: est-il si farfelu de penser que les historiens des années 2100

considéreront l'avènement du net comme un événement aussi, sinon plus, important

que la révolution industrielle? Le feu, l'agriculture, la révolution

industrielle, le net. On en est rendu à la "révolution continue de l'Evolution".

Ça me fait penser à ce merveilleux texte Desiderata, découvert dans l'église

Saint-Paul à Baltimore en 1693, je pense. J'en cite de mémoire une phrase qui me

hante: "Que vous le compreniez ou non, que vous le vouliez ou non (c'est

peut-être de moi), l'univers évolue comme il se doit." J'y crois. Je crois

sincèrement qu'au travers l'incroyable désordre de l'Evolution, il n'y a rien

qui soit soumis au hasard. "Dieu n'a pas créé un monde soumis au hasard", disait

Einstein à Bohr lors d'une de leurs homériques prises de bec.

= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?

Beau noeud de vipères, cette affaire. Non pas les débats sur la reproduction par

le net, mais la reproduction elle-même. La musique, le cinéma, la littérature,

tout va y passer. Peut-être suis-je trop optimiste, mais je crois que ce qui est

un problème aujourd'hui trouvera sa solution demain. Lors de l'avènement de la

photocopie, on s'est posé les mêmes questions. C'est évident qu'il y a eu des

abus. Beaucoup d'auteurs ont été joyeusement floués par des enseignants à la

moralité douteuse qui photocopiaient, sans vergogne, des textes protégés par des

droits d'auteur. Les choses se replacent et plusieurs pays ont voté des lois

sévères à ce sujet. Idem pour la reproduction électronique, soit d'oeuvres

musicales ou visuelles, on ne peut plus faire n'importe quoi sans qu'il en

coûte. Je pense qu'il en sera de même pour les documents informatiques,

programmes, textes, utilitaires ou autres. Les CD, jeux, musique ou vidéos

seront incopiables parce qu'ils auront des programmes autodestructeurs insérés

dans leurs trames numériques. Science-fiction? La science-fiction d'aujourd'hui

est la réalité de demain, demandez à vos grands-mères.

= Comment voyez-vous l'évolution vers un internet multilingue?

Lorsqu'un problème affecte une structure, quelle qu'elle soit, j'ai toujours

tendance à imaginer que c'est techniquement que le problème trouve sa solution.

Vous connaissez cette théorie? Si les Romains avaient trouvé le moyen d'enlever

le plomb de leur couvert d'étain, Néron ne serait jamais devenu fou et n'aurait

jamais incendié Rome. Escusi, farfelu? Peut-être que oui, peut-être que non. E

que save? L'internet multilingue? Demain, ou après demain au plus. Voyons,

pensez au premier ordinateur, il y a de cela un peu plus que cinquante ans. Un

étage au complet pour faire à peine plus que les quatre opérations de base. Dans

ce temps-là, un bug, c'était véritablement une mouche - ou autre insecte - qui

s'insérait entre les lecteurs optiques. De nos jours (2000), un carte de 3 cm x

5 cm fait la même chose. La traduction instantanée: demain, après-demain au

plus.

= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?

Les mails que j'échangeais avec les gens de B-52, la radio libre et clandestine

de Serbie, pendant le conflit du Kosovo. En 1978, j'ai visité cette région. Je

pouvais sentir leurs souffrances, leurs anxiétés, leurs espoirs. C'est vrai que

je me sentais impuissant devant le drame qui se jouait à des milliers de

kilomètres de chez moi, mais, au moins, je pouvais parler, témoigner.

= Et votre pire souvenir?

Les quelques rares visites que j'ai faites sur les chats. Le vide, l'ennui qui

s'y distille. L'inculture qui s'y exprime aussi. Désolant, en même temps

paniquant. Quelqu'un qui écrit: "Ya man, yyyyyyeeeeeeesssssss, j't'aim 4 ever my

luuuuuuvvvvvvvvvvvv" me semble incroyablement désespéré. Un jour, les

travailleurs de rue, qui s'occupent actuellement des itinérants et des drogués,

travailleront sur le net à récupérer cette humanité souffrante. Je pense

sincèrement que, avec la porno, le chat est la poubelle du net. C'est tout ce

que j'en pense, et c'est déjà trop.

= Une citation qui vous est chère?

Harlan Ellison a écrit ces mots magnifiques: "Écris. N'aie pas peur. Ne les

laisse pas t'effrayer. Ils ne peuvent rien te faire. Un écrivain écrit toujours.

Il est fait pour ça. Si on ne veut pas te laisser écrire ce que tu veux, si on

te démolit sur le marché, alors cherche un autre marché. Fais tout ce que tu

peux, mais écris. Si tu dis: 'ils me tuent', alors tu es foutu. Parce que tout

ce qu'un écrivain a d'essentiel à vendre, c'est son courage. S'il n'en a pas, il

est le plus minable des lâches. C'est un foireux et un hérétique, parce

qu'écrire est une tâche sacrée."

Entretiens (1998-2001) · 第 27 / 132 题