#Créateur de Windows on Haiti, site de référence sur la culture haïtienne
*Entretien du 22 novembre 1999 (entretien original en anglais)
= Pouvez-vous décrire Windows on Haiti?
A la fin d'avril 1998, j'ai créé un site internet dont le concept est simple
mais dont le but est ambitieux: d'une part être une source d'information majeure
sur la culture haïtienne, d'autre part contrer les images continuellement
négatives que les médias traditionnels donnent d'Haïti. Je voulais aussi montrer
la diversité de la culture haïtienne dans des domaines tels que l'art,
l'histoire, la cuisine, la musique, la littérature et les souvenirs de la vie
traditionnelle. Le site dispose d'un livre d'or regroupant les témoignages
personnels des visiteurs sur leurs liens avec Haïti. Pour résumer, il ouvre de
nouvelles "fenêtres" sur la culture haïtienne.
= Quelle est exactement votre activité?
Depuis vingt ans, mon activité professionnelle a trait à l'informatique:
conception de systèmes, programmation, gestion de réseaux, localisation de
pannes, assemblage de PC et conception de sites web. De plus, depuis que j'ai
ouvert mon site, il est devenu du jour au lendemain un lieu de rassemblement de
divers groupes et individus intéressés par la culture haïtienne, ce qui m'amène
à effectuer des tâches quasi-professionnelles consistant à regrouper les
informations, écrire des commentaires, rédiger des textes et diffuser la culture
haïtienne.
= Dans quelle mesure l'internet a-t-il changé cette activité?
L'internet a considérablement changé à la fois mon activité professionnelle et
ma vie personnelle. Etant donné le flux constant d'informations, je dors
beaucoup moins qu'avant. Le principal changement réside dans la multiplicité de
mes contacts avec les milieux culturels, universitaires et journalistiques, et
avec des gens de toutes origines dans le monde entier. Grâce à quoi je suis
maintenant bien plus au fait des ressources professionnelles existant de par le
monde dans ce domaine, et du réel engouement suscité à l'échelon international
par Haïti, sa culture, sa religion, sa politique et sa littérature. A titre
personnel, j'ai également davantage d'amis du fait de mes activités liées à
l'internet.
= Comment voyez-vous l'avenir?
Je vois mon avenir professionnel dans le prolongement de ce que je fais à
l'heure actuelle: utiliser la technologie pour accroître les échanges
interculturels. J'espère m'associer avec les bonnes personnes pour, au-delà de
Haïti, avancer vers un idéal de fraternité dans notre monde.
Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?
Ce sera un débat sans fin, parce que l'information devient plus omniprésente que
l'air et plus fluide que l'eau. On peut maintenant acheter la vidéo d'un film
sorti la semaine précédente. Bientôt on pourra regarder sur le net, et à leur
insu, des scènes de la vie privée des gens. Il est consternant de voir qu'il
existe tant de personnes disposées à faire ces vidéos bénévolement, comme s'il
agissait d'un rite d'initiation. Cet état d'esprit continuera de peser de plus
en plus lourdement sur les questions de copyright et de propriété
intellectuelle.
Les auteurs devront être beaucoup plus inventifs sur les moyens de contrôler la
diffusion de leurs oeuvres et d'en tirer des gains. Le mieux à faire dès à
présent est de développer les normes de base du professionnalisme, et d'insister
sur la nécessité impérative de mentionner pour toute oeuvre citée au minimum sa
provenance et ses auteurs. La technologie devra évoluer pour appuyer un
processus permettant de respecter le droit d'auteur.
= Comment voyez-vous l'évolution vers un internet multilingue?
Très positivement. Pour des raisons pratiques, l'anglais continuera à dominer le
web. Je ne pense pas que ce soit une mauvaise chose, en dépit des sentiments
régionalistes qui s'y opposent, parce que nous avons besoin d'une langue commune
permettant de favoriser les communications à l'échelon international. Ceci dit,
je ne partage pas l'idée pessimiste selon laquelle les autres langues n'ont plus
qu'à se soumettre à la langue dominante. Au contraire. Tout d'abord l'internet
peut héberger des informations utiles sur les langues minoritaires, qui seraient
autrement amenées à disparaître sans laisser de trace. De plus, à mon avis,
l'internet incite les gens à apprendre les langues associées aux cultures qui
les intéressent. Ces personnes réalisent rapidement que la langue d'un peuple
est un élément fondamental de sa culture.
De ce fait, je n'ai pas grande confiance dans les outils de traduction
automatique qui, s'ils traduisent les mots et les expressions, ne peuvent guère
traduire l'âme d'un peuple. Que sont les Haïtiens, par exemple, sans le kreyòl
(créole pour les non initiés), une langue qui s'est développée et qui a permis
de souder entre elles diverses tribus africaines transplantées à Haïti pendant
la période de l'esclavage? Cette langue représente de manière la plus palpable
l'unité de notre peuple. Elle est toutefois principalement une langue parlée et
non écrite. A mon avis, le web va changer cet état de fait plus qu'aucun autre
moyen traditionnel de diffusion d'une langue.
Dans Windows on Haiti, la langue principale est l'anglais, mais on y trouve tout
aussi bien un forum de discussion animé conduit en kreyòl. Il existe aussi des
documents sur Haïti en français et dans l'ancien créole colonial, et je suis
prêt à publier d'autres documents en espagnol et dans diverses langues. Je ne
propose pas de traductions, mais le multilinguisme est effectif sur ce site, et
je pense qu'il deviendra de plus en plus la norme sur le web.
= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?
Certaines personnes. Le web est un réseau de serveurs et d'ordinateurs
personnels reliés les uns aux autres. Derrière chaque clavier se trouve une
personne, un individu. L'internet m'a donné l'occasion de tester mes idées et
d'en développer d'autres. Le plus important pour moi a été de forger des amitiés
personnelles avec des gens éloignés géographiquement et ensuite de les
rencontrer.
= Et votre pire souvenir?
Certaines personnes. Je ne souhaite pas m'étendre sur ce sujet, mais certains
ont vraiment le don de vous énerver.
*Entretien du 29 juin 2001 (entretien original en anglais)
= Quoi de neuf depuis notre dernier entretien?
Depuis notre dernier entretien, j'ai été nommé directeur des communications et
des relations stratégiques de Mason Integrated Technologies, une société qui a
pour principal objectif de créer des outils permettant la communication et
l'accessibilité des documents créés dans des langues minoritaires. Etant donné
l'expérience de l'équipe en la matière, nous travaillons d'abord sur le créole
haïtien (kreyòl), qui est la seule langue nationale d'Haïti, et l'une des deux
langues officielles, l'autre étant le français. Cette langue ne peut guère être
considérée comme une langue minoritaire dans les Caraïbes puisqu'elle est parlée
par huit à dix millions de personnes.
Outre ces responsabilités, j'ai fait de la promotion du kreyòl une cause
personnelle, puisque cette langue est le principal lien unissant tous les
Haïtiens, malgré l'attitude dédaigneuse d'une petite élite haïtienne - à
l'influence disproportionnée - vis-à-vis de l'adoption de normes pour l'écriture
du kreyòl et le soutien de la publication de livres et d'informations
officielles dans cette langue. A titre d'exemple, il y avait récemment dans la
capitale d'Haïti un salon du livre de deux semaines, à qui on avait donné le nom
de "Livres en folie". Sur les 500 livres d'auteurs haïtiens qui étaient
présentés lors du salon, il y en avait une vingtaine en kreyòl, ceci dans le
cadre de la campagne insistante que mène la France pour célébrer la francophonie
dans ses anciennes colonies. A Haïti cela se passe relativement bien, mais au
détriment direct de la créolophonie.
En réponse à l'attitude de cette minorité haïtienne, j'ai créé sur mon site web
Windows on Haiti deux forums de discussion exclusivement en kreyòl. Le premier
forum regroupe des discussions générales sur toutes sortes de sujets, mais en
fait ces discussions concernent principalement les problèmes socio-politiques
qui agitent Haïti. Le deuxième forum est uniquement réservé aux débats sur les
normes d'écriture du kreyòl. Ces débats sont assez animés et une certain nombre
d'experts linguistiques y participent. Le caractère exceptionnel de ces forums
est qu'ils ne sont pas académiques. Je n'ai trouvé nulle part ailleurs sur
l'internet un échange aussi spontané et aussi libre entre des experts et le
grand public pour débattre dans une langue donnée des mérites et des normes de
la même langue.
= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?
Aussi peu que possible, mais cela représente encore beaucoup de papier. Si je
vois un document que je souhaite conserver en tant que document de référence, je
l'imprime systématiquement et je le catalogue. Il peut ne pas être disponible
quand je suis en déplacement. Mais quand je suis dans mon bureau à la maison,
j'aime savoir que je peux y avoir accès d'une manière physique, sans devoir me
fier seulement à une sauvegarde électronique, au bon fonctionnement du système
d'exploitation, et à mon fournisseur d'accès internet. De ce fait, pour ce que
je considère utile de conserver, les documents sont souvent en double
exemplaire, imprimé et numérique. Le papier joue donc encore un rôle important
dans ma vie.
= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?
Désolé, je ne l'ai pas encore utilisé. Pour le moment, il m'apparaît comme un
instrument très étrange, rendu possible grâce à la technologie, mais pour lequel
il n'y aura pas de demande importante, hormis peut-être pour les textes de
référence classiques. Cette technologie pourrait être utile pour les manuels des
lycées et collèges, grâce à quoi les cartables seraient beaucoup plus légers.
Mais pour le simple plaisir de la lecture, j'imagine difficilement qu'il soit
possible de passer un moment agréable avec un bon livre électronique.
= Comment définissez-vous le cyberespace?
Le cyberespace est au sens propre une nouvelle frontière pour l'humanité, un
endroit où chacun peut avoir sa place, assez facilement et avec peu de
ressources financières, avant que les règlements inter-gouvernementaux et les
impôts ne l'investissent. Suite à quoi une nouvelle technologie lui succédera.