NICOLAS ANCION (Madrid)

#Ecrivain et responsable éditorial de Luc Pire électronique

Lancé en février 2001, Luc Pire électronique est le département d'édition

numérique des éditions Luc Pire, créées à l'automne 1994 et basées à Bruxelles

et à Liège. Le catalogue de Luc Pire électronique, en cours de constitution,

comprendra les versions numériques des livres déjà publiés par les éditions Luc

Pire (300 titres au catalogue papier en juin 2001) et de nouveaux titres, soit

en version numérique seulement, soit en deux versions, numérique et imprimée.

*Entretien du 24 avril 2001

= Pouvez-vous vous présenter?

Je suis écrivain et, depuis 1997, je tente d'utiliser internet comme outil de

communication et de création. Depuis l'année 2000, je collabore également au

développement électronique des éditions Luc Pire, en tant que responsable

éditorial.

= En quoi consiste exactement votre activité professionnelle?

Ma fonction est d'une double nature: d'une part, imaginer des contenus pour

l'édition numérique de demain et, d'autre part, trouver des sources de

financement pour les développer.

En quoi consiste exactement votre activité liée à l'internet?

En tant qu'auteur, je publie des textes en ligne, soit de manière exclusive

(j'ai publié un polar uniquement en ligne et je publie depuis février deux

romans-feuilletons écrits spécialement pour ce support), soit de manière

complémentaire (mes textes de poésie sont publiés sur papier et en ligne). Je

dialogue avec les lecteurs et les enseignants à travers mon site web.

En tant que responsable éditorial au sein de Luc Pire électronique, je supervise

le contenu du site de la maison d'édition et je conçois les prochaines

générations de textes publiés numériquement (mais pas exclusivement sur

internet).

= Comment voyez-vous l'avenir?

Je pense que l'édition numérique n'en est encore qu'à ses balbutiements. Nous

sommes en pleine phase de recherche. Mais l'essentiel est déjà acquis: de

nouveaux supports sont en train de voir le jour et cette apparition entraîne une

redéfinition du métier d'éditeur. Auparavant, un éditeur pouvait se contenter

d'imprimer des livres et de les distribuer. Même s'il s'en défendait parfois, il

fabriquait avant tout des objets matériels (des livres). Désormais, le rôle de

l'éditeur consiste à imaginer et mettre en forme des contenus, en collaboration

avec des auteurs. Il ne fabrique plus des objets matériels, mais des contenus

dématérialisés. Ces contenus sont ensuite "matérialisés" sous différentes

formes: livres papier, livres numériques, sites web, bases de données,

brochures, CD-Rom, bornes interactives. Le département de "production" d'un

éditeur deviendrait plutôt un département d'"exploitation" des ressources. Le

métier d'éditeur se révèle ainsi beaucoup plus riche et plus large. Il peut

amener le livre et son contenu vers de nouveaux lieux, de nouveaux publics.

C'est un véritable défi qui demande avant tout de l'imagination et de la

souplesse.

= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?

Je suis un télétravailleur. J'habite Madrid et les éditions Luc Pire sont à

Bruxelles et Liège, en Belgique. En huit mois, j'ai reçu deux plis postaux

relatifs à mon travail et je suis resté plus de six mois sans imprimante. En

dehors des contrats, tout se passe sur l'écran. Pour mon travail, c'est donc

très clair, 99% de l'information passe par des fichiers informatiques sans

gaspiller de papier.

En tant qu'auteur, je continue à rédiger majoritairement à la main, au stylo sur

papier. Je ne tape le texte que dans une seconde étape sur mon ordinateur. En

réalité, même si je publie sur le web depuis 1998, je continue à travailler

comme au 19e siècle pour mon écriture. Tout à la main dans des petits cahiers

d'écolier. Sauf pour mes deux romans-feuilletons, précisément. J'ai décidé de

changer mon mode d'écriture pour ces deux textes et je les écris directement à

l'écran, comme ils seront lus, semaine après semaine. C'est un défi, une

contrainte que je me suis posée volontairement. Pour voir si ça change quelque

chose et pour répondre en détail à cette question souvent posée aux auteurs:

est-ce que vous écrivez à la main ou à la machine?

En tant que lecteur, bien que je lise presque exclusivement les journaux en

ligne, de même que les critiques littéraires et cinématographiques, je ne peux

pour autant me passer de la littérature imprimée. J'ai toujours de bon vieux

romans jaunis sur ma table de nuit et dans mon sac, où que j'aille. Dans le

train, le métro, je lis. De laids bouquins de poche, dont le papier ne sent pas

bon et dont les couvertures sont écornées, mais qui sont légers, résistants et

fourrables dans n'importe quel bagage.

= Les jours du papier sont-ils comptés?

Je crois qu'il est fort imbécile de penser que l'arrivée du numérique va tuer le

papier. Comme si l'arrivée de la radio avait tué la presse écrite, ou la

télévision le cinéma. C'est une opinion tellement stupide que beaucoup de gens

la partagent. Pour ma part, je crois que l'arrivée du numérique grand public

offre une panoplie de nouveaux supports pour les contenus. Qu'elle ouvre de

nombreuses possibilités pour imaginer de nouveaux types de créations et de

produits culturels.

J'aime beaucoup le papier, j'adore les livres: ils m'accompagnent depuis

toujours, que ce soient des bandes dessinées, des romans, des dictionnaires. Je

pense qu'ils continueront à être présents pendant très longtemps. Mais qu'à

leurs côtés apparaîtront de nouveaux formats. Le roman, tel que nous le

connaissons, correspond très précisément à des contraintes techniques

d'impression et de reliure; si l'on change les supports, on provoque

l'apparition de nouvelles formes. La plupart des musiciens ont dû réinventer la

composition de leurs albums suite à l'arrivée du CD qui ajoute vingt minutes au

format 33 tours. Je me réjouis de lire ce qu'il y aura à lire dans dix ans. Mais

j'aurai toujours un Dumas ou un Michaux sur ma table de nuit.

= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?

Ces appareils ne me paraissent pas porteurs d'avenir dans le grand public tant

qu'ils restent monotâches (ou presque). Un médecin ou un avocat pourront adopter

ces plate-formes pour remplacer une bibliothèque entière, je suis prêt à le

croire. Mais pour convaincre le grand public de lire sur un écran, il faut que

cet écran soit celui du téléphone mobile, du PDA (personal digital assistant) ou

de la télévision. D'autre part, je crois qu'en cherchant à limiter les

fournisseurs de contenus pour leurs appareils (plusieurs types de e-books ne

lisent que les fichiers fournis par la bibliothèque du fabricant), les

constructeurs tuent leur machine. L'avenir de ces appareils, comme de tous les

autres appareils technologiques, c'est leur ouverture et leur souplesse. S'ils

n'ont qu'une fonction et qu'un seul fournisseur, ils n'intéresseront personne.

Par contre, si à l'achat de son téléphone portable, on reçoit une bibliothèque

de vingt bouquins gratuits à lire sur le téléphone et la possibilité d'en

charger d'autres, alors on risque de convaincre beaucoup de monde. Et de couper

l'herbe sous le pied des "serpent", "memory" et autres jeux qu'on joue sans

plaisir pour tuer le temps dans les aéroports.

= Quel est votre avis sur les débats relatifs au respect du droit d'auteur sur

le web?

Je ne vois pas de débat. Le droit d'auteur est un droit, il n'y a pas à revenir

là-dessus. La question intéressante est de savoir comment appliquer ce droit

inaliénable à la nouvelle réalité de diffusion des oeuvres.

Mon point de vue est très simple: l'auteur doit être rémunéré pour son travail.

Mais il reste maître de son oeuvre et peut aussi décider lui-même de céder ses

droits gratuitement (par exemple pour l'encodage en alphabet braille à

destination des malvoyants) ou de diffuser certains de ses textes gratuitement

(ce que je fais sur internet). Je tiens beaucoup au respect du droit de

paternité de l'auteur, mais je ne pense pas que tout échange sur cette planète

doive être monnayé. Je suis très heureux d'offrir des textes gratuitement. Mais

je ne tolère ni le vol ni la piraterie. Si quelqu'un vole un texte et le diffuse

sous un autre nom, il commet un délit grave, bien entendu.

= Comment définissez-vous la société de l'information?

Pour moi, la société de l'information est l'arrivée d'un nouveau clivage sur la

planète: distinction entre ceux qui ont accès au savoir, le comprennent et

l'utilisent, et ceux qui n'y ont pas accès pour de nombreuses raisons. Il ne

s'agit cependant pas d'une nouvelle forme de société du tout car le pouvoir de

l'information n'est lié à aucun pouvoir réel (financier, territorial, etc.).

Connaître la vérité ne nourrit personne. Par contre, l'argent permet de très

facilement propager des rumeurs ou des mensonges. La société de l'information

est simplement une version avancée (plus rapide, plus dure, plus impitoyable) de

la société industrielle. Il y a ceux qui possèdent et jouissent, ceux qui

subissent et ceux dont on ne parle jamais: ceux qui comprennent et ne peuvent

pas changer les choses. Au 19e siècle, certains artistes et certains

intellectuels se retrouvaient dans cette position inconfortable. Grâce à la

société de l'information, beaucoup de gens ont rejoint cette catégorie assise

entre deux chaises. Qui possède des biens matériels et a peur de les perdre mais

considère pourtant que les choses ne vont pas dans la bonne direction.

Mon opinion personnelle, par rapport à tout ça, c'est que ce n'est pas

l'information qui sauve. C'est la volonté. Pour changer le monde, commençons par

lever notre cul de notre chaise et retrousser nos manches.

= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?

Plusieurs fois, les réactions de lecteurs, notamment des adolescents qui

réagissent très spontanément et s'expriment sans détour, m'ont fait pleurer

devant mon écran. On passe sa vie à écrire des histoires pour donner des

émotions aux lecteurs et voilà que ce sont eux qui nous en renvoient de plus

fortes! Je n'ai jamais eu cet effet-là qu'avec des messages électroniques. En

face à face ou par courrier postal, l'émotion est bridée par les formules de

politesse et les circonlocutions en tous genres.

= Et votre pire souvenir?

A une époque où j'étais entre deux déménagements, que je n'avais plus ni adresse

fixe ni téléphone, je me connectais dans les bibliothèques. J'avais participé à

un concours sur internet pour être reporter radio pendant deux jours et gagner

un téléphone portable, ce qui m'aurait été bien utile. J'avais laissé les

coordonnées de mes parents. J'ai gagné, on a téléphoné pour me prévenir mais ma

mère a mal compris le message et n'a pas jugé bon de me mettre au courant. Quand

j'ai finalement appris ce qui était arrivé, il était trop tard. Internet va

vite, les possibilités sont fantastiques, mais il faut aussi que le reste de la

planète suive le mouvement, sinon on fabrique du vent. C'est une bonne morale.

Entretiens (1998-2001) · 第 17 / 132 题