Quelle étrange ville! et que de singulier contrastes elle offre! Le
carnaval y bat son plein; il y a cinq bals par semaine; les masques et
les dominos passent pêle-mêle dans la grande rue de Péra avec les
blessés, avec les malades qu'on ramène des lignes de Tchataldja ou de
Gallipoli, des hommes aux pieds gelés, aux mains mortes, et personne n'y
fait attention. Il y a des incendies tous les jours; on entend le cri
sinistre le celui qui annonce le feu; on voit passer au galop les pompes
municipales, puis les bandes débraillées des «touloumbadjis» (pompiers
volontaires) en costumes d'acrobates de barrière portant une pompe
surmontée d'un ornement bizarre qui ressemble au Saint-Sacrement de nos
processions; et une grande aurore rouge se lève sur Galata ou sur
Stamboul. Cent maisons disparaissent un jour, cent cinquante le
lendemain. Comment en reste-t-il encore? L'autre soir Sainte-Sophie a
bien failli flamber; toutes les petites constructions de la place qui
l'avoisine ont été consumées. Et, à part quelques visages entrevus de
patriotes angoissés par l'incertitude de l'heure, pénétrés de tristesse,
et redoutant les nouvelles négociations de paix avec abandon
d'Andrinople dont on fait courir le bruit; à part l'expression des yeux
d'un blessé passant à cheval au milieu de l'indifférence publique et
qu'un camarade mène à l'hôpital, rien d'autre ou presque rien ne trahit
tout cet amoncellement de défaite, de fin de tragédie, de fin de peuple
qui pèse sur cette ville. En somme, personne ne voit cela. Et pour
montrer un pareil spectacle, il ne faudrait pas seulement le décrire,
mais inventer, en grand artiste, en historien véridique, et ayant une
âme en plus des yeux, des figures qui donnent un nom, un sens, un
sentiment à ce qu'il a d'impersonnel et d'anonyme.