Le jour du départ est arrivé bien vite. Nous sommes allés, hier soir,
avant dîner, prendre l'air sur la muraille dont le faîte dallé, large
comme une avenue, émerge au-dessus de l'habituelle couche de poussière.
Après la lourde chaleur de la journée il faisait relativement frais dans
la faible brise du nord qui éloignait de nous les fumées de l'odieuse
gare collée au long du rempart mandchou.
Du quartier commerçant de la ville chinoise, par delà Tien Men, monte,
atténuée, l'incessante clameur du peuple mystérieux. Les lampes
électriques s'allument. Une publicité lumineuse à éclipses, au coin de
la rue des Lanternes, jette, à intervalles réguliers, ses aveuglants
éclats dans la poussière du carrefour. De temps en temps, à nos pieds,
siffle une locomotive en manoeuvre. Dans le ciel, encore clair, du
couchant, au-dessus de la formidable silhouette de la porte impériale,
un vol d'aigrettes passe, semblant surgir des toitures d'or de la Ville
Interdite qu'on distingue confusément dans l'ombre croissante. A
l'intérieur de la muraille, les bâtiments et les jardins des Légations
et l'horrible bâtisse des Wagons-Lits ont presque disparu dans la nuit,
mais les alignements des fenêtres en sont brutalement indiqués par
l'éclairage intérieur, et de puissantes lampes à are découpent de dures
ombres aux murs et sur le sol, pendant que l'obscurité s'épaissit sur
les dalles dénivelées et sur les créneaux délabrés envahis par des
végétations de ruines.
On ne peut pas venir à Pékin sans goûter aux fameux nids d'hirondelle,
ailerons de requin, pousses de bambou et autres mets célèbres. Nous
sommes donc allés, en compagnie de M. et Mme O'Neil et de M. Baudez,
dîner dans un des grands restaurants de la cité commerçante. Tout le
monde a entendu parler des innombrables et invraisemblables plats qui
composent un menu chinois. Je ne vous donnerai donc pas la longue liste
de ce qu'on nous a servi, dans le salon éclairé à l'électricité et d'une
saleté bien locale, où notre couvert se trouva mis. Sur une nappe plus
que douteuse étaient amoncelés, dans de petites soucoupes, les trente ou
quarante variétés de sucreries, salades et fruits qui sont les
hors-d'oeuvre. Devant chaque convive, à côté des bâtonnets d'ébène, une
provision de petits carrés de papier pour s'essuyer les doigts et la
bouche.
Sous la direction d'un maître d'hôtel à la natte somptueuse et au
sourire engageant, les plats défilent, défilent, tous moins excitants
les uns que les autres. A part quelques fruits confits et des foies de
canards vraiment délicieux, je n'ai rien trouvé de mangeable dans toutes
ces extravagances. Je ne serais même pas éloigné de croire que les
malicieux Chinois se moquent de nous en nous les servant. Il n'est pas
possible qu'ils mangent toutes ces choses-là, et, pour moi, c'est une
cuisine qu'ils ont inventée à l'usage des voyageurs avides d'étrangetés
et désireux de pouvoir raconter, en rentrant chez eux, des choses
extraordinaires.
Ce qu'il y a de certain, c'est que toutes ces nourritures affolantes
sont très mauvaises, du moins à mon goût, car le ménage O'Neil prétend
se régaler.
Le retour en pousse-pousse, la nuit, par les étroites rues encombrées
d'une cohue glapissante, est une des choses les plus fantastiques qui se
puissent voir. Ah! dans l'ombre, les étranges faces aux yeux de mystère,
aux regards de chats! Une sorte d'angoisse finit par vous pénétrer et
vous étreindre au milieu de ce grouillement dans l'obscurité; ces
hurlements, ces vociférations forcenées, qu'on est porté à croire
hostiles, cette foule s'ouvrant de mauvaise grâce pour vous laisser
passer et se refermant sur vous avec, semble-t-il, des airs de menace,
vous donnent une sensation de cauchemar, et c'est avec un réel
soulagement que je me suis retrouvé dans le calme quartier des
Légations.
Le thermomètre marque, aujourd'hui, 42° à l'ombre. Dans les bureaux de
la banque où je suis allé retirer mes fonds avant le départ, les
employés anglais, en bras de chemise, fument leurs pipes en attendant
l'heure du tennis. Les commis chinois, du bout délié de leurs doigts de
pianistes, manipulent les billes des abaques sur lesquels ils semblent
exécuter de vertigineuses symphonies financières.
J'ai voulu emporter, à titre de curiosité, quelques-uns de ces _taëls
_dont on parle tant et qu'on ne voit jamais. Ce sont de petits lingots
d'argent d'un poids assez variable et d'une valeur approximative d'un à
deux dollars mexicains. Ils représentent la plus grande partie de
l'encaisse métallique des nombreuses banques, officielles ou privées,
dont le papier remplace cette encombrante monnaie. Le malheur est que ce
papier si commode n'a qu'un cours très limité et qu'il faut en changer à
chaque instant: celui de Changhaï ne vaut rien à Tien Tsin et Pékin
n'accepte ni l'un ni l'autre. On perd au change, naturellement, et on
reçoit, par-dessus le marché, un certain nombre de billets faux qu'un
touriste est absolument incapable de distinguer des vrais. Mais ceci
n'est pas une spécialité de la Chine.
Les lingots, tout en n'offrant guère plus de garanties contre la fraude,
ont, au moins, le mérite du pittoresque. Chacun d'eux porte, imprimé
dans le creux produit par le refroidissement du métal, le caractère qui
signifie _bonheur_. Ce qui semblerait indiquer que, pour les Chinois, à
rencontre de notre proverbe, l'argent est une source de félicité. Ce
caractère est très employé en Chine, on l'écrit partout, on en fait des
bijoux et des ornements. Dans un dictionnaire de caractères sigillaires
je trouve cent six manières de le dessiner. Mais celui qui détient le
record de la diversité c'est _longévité_ avec deux cent quatre-vingt-dix
formes différentes. Et cela nous prouve que leur indéniable mépris de la
mort n'empêche pas les Célestes d'aimer la vie.
A la Pagode du Mulet, où les fidèles viennent déposer leurs offrandes
aux pieds des nombreux bouddhas dispensateurs, l'autel le plus
fréquenté, le mieux épousseté et le plus encombré d'_ex votos_ est celui
du dieu présidant à la longue vie.
Viennent ensuite ceux de qui dépendent la réussite dans les examens,
l'obtention des charges et honneurs, la richesse et le bonheur (qui ne
font qu'un), la postérité. Les vertus et les talents sont moins demandés
et une épaisse couche de poussière empêche de se rendre un compte exact
de la spécialité des autres influences divines.
*
* *
Sur le quai de la gare de nombreux compatriotes sont venus nous serrer
la main. Ce n'est pas sans une petite pointe d'émotion que nous les
quittons; tous se sont évertués à nous rendre agréable notre trop court
séjour à Pékin et ils y ont réussi.
Je suis heureux de terminer ces lignes en adressant mes meilleurs
souvenirs aux Français de Pékin.