LE TRICENTENAIRE DES ROMANOF

Il y a encore, en Russie, du loyalisme pour le trône, un loyalisme

ardent et mystique, un loyalisme populaire des faubourgs des villes et

des immensités rurales, qui a donné, ces derniers jours, à l'occasion du

tricentenaire des Romanof, à côté du loyalisme officiel, militaire,

aristocratique ou bourgeois, sa mesure éloquente et profonde.

Les fêtes de ce Jubilé exceptionnel ont commencé le 6 mars, au milieu de

l'enthousiasme national et dans une sorte d'extase religieuse, car, seul

maintenant en Europe où le sultan ne compte plus guère, le monarque

russe, chef d'Église, à la fois empereur et pape, conserve un caractère

sacré.

Le 6 mars donc, il y a eu exactement trois cents ans que le

Zemski-Sobor, ou assemblée nationale russe, offrit, après une longue

période d'anarchie, la couronne à Michel Feodorovitch Romanof, fondateur

de la dynastie qui s'est perpétuée sur le trône et dont certains

membres, illustres parmi les illustres, ont assuré la grandeur de

l'empire et la magnifique expansion de la puissance russe.

En l'honneur de ces commémorations historiques, le tsar Nicolas a

d'abord publié un ukase d'amnistie, impatiemment attendu, car le

précédent décret de pardon datait de la naissance du prince héritier,

c'est-à-dire de 1904. Un grand nombre de délits, et particulièrement de

délits politiques commis depuis cette époque, se sont donc trouvés

effacés, et quelques nobles exilés pourront dès maintenant rentrer

impunément dans leur patrie. Les condamnés à mort ont vu commuer leur

peine en vingt ans de travaux forcés et les prisons de Saint-Pétersbourg

ont, d'un coup, libéré trois cents détenus. Dix millions ont été

accordés à la Finlande pour l'amélioration de ses établissements

d'assistance et 50 millions de roubles ont été donnés à la population

rurale sur le produit de la vente des terres de l'empereur.

Toutes ces mesures, très heureuses, très opportunes, ont produit, sur

les masses si profondément attachées d'ailleurs à la dynastie, la plus

heureuse impression, et la communion entre le souverain et le peuple, au

cours de ces grandioses journées, n'en a été que plus étroite.

Des _Te Deum_ et des services d'actions de grâces ont été célébrés, le 6

mars, dans les cathédrales de Saint-Pétersbourg, de Moscou et de Kief

comme dans les plus humbles chapelles et dans toutes les églises de

Russie à la même heure, pendant le service divin, fut lu un manifeste

impérial faisant ressortir les efforts successifs des tsars et des plus

éminents parmi leurs sujets pour réaliser la prospérité actuelle,

économique, militaire et intellectuelle de l'empire russe.

[Illustration: Le cortège quitte le Palais d'hiver pour se rendre à la

cathédrale de Kazan: le tsar et le tsarévitch sont en simple voiture

découverte; les impératrices suivent en carrosse de gala.]

A Saint-Pétersbourg, le tsar et le grand-duc héritier, qu'on était ému

et joyeux de voir reparaître en public dans une voiture découverte, la

tsarine, l'impératrice douairière et toute la famille impériale se

rendirent à la cathédrale, en grand gala, pour assister au service

d'actions de grâces. Et ce fut sur le passage du cortège impérial, dans

les rues où stationnait une foule énorme, un véritable délire populaire.

La circulation des voitures était partout complètement interrompue. Les

monuments étaient richement décorés et les ponts tellement transformés

par leur parure qu'ils semblaient reconstruits. Aux fenêtres, aux

balcons, c'étaient des milliers d'oriflammes aux couleurs nationales et

impériales, avec partout les blasons des Romanof. Des maisons

disparaissaient entièrement sous les draperies. La perspective Newsky

était tout entière décorée dans le style empire. Le soir,

Saint-Pétersbourg s'illumina de millions de lampes électriques; des

scènes d'histoire s'évoquèrent sur des transparents lumineux et des

cortèges de patriotes parcoururent les avenues en chantant des hymnes

nationaux et en portant des portraits de l'empereur.

Le lendemain, à 4 heures, il y eut au Palais d'hiver, autour duquel

continuait de se presser la foule, une grande réception impériale dans

la salle de Malachite. Là se trouvaient réunis tous les grands corps de

l'État, avec de hauts dignitaires religieux d'Orient unis au tsar par le

lien orthodoxe, le patriarche d'Antioche, le métropolite de Serbie. Là

encore, on put voir, avec leur suite asiatique, des princes vassaux de

la Russie, l'émir de Boukhara, le khan de Khiva, et aussi des délégués

mongols.

La famille impériale au grand complet vint recevoir tous ces hommages,

le tsar et le tsarévitch portant l'uniforme des chasseurs de la garde

avec le grand cordon de Saint-André. Et le président de la Douma, M.

Rodsianko, lorsque ce fut son tour de haranguer le souverain, employa le

tutoiement des heures historiques. Son discours débutait ainsi:

«Puissant empereur, ta sollicitude pour le peuple est grande...»

Le 10 mars, les délégations des paysans ont été reçues au palais et le

tsar leur fit un accueil émouvant, embrassant les chefs de ces

délégations qui furent retenues à dîner.

Cependant que, dans tout l'empire, l'affluence joyeuse et enthousiaste

aux revues, aux illuminations, aux spectacles, témoignait 'que la fête

de la dynastie demeurait bien la fête nationale, et que c'est encore et

toujours la _Vie pour le Tsar_ qui se joue sur la grande scène

populaire.

[Illustration: Sur le trajet, entre le Palais d'hiver et la Cathédrale

de Kazan.--La foule est nombreuse derrière la haie de soldats, mais

toutes les fenêtres sont fermées par mesure de police.]

[Illustration: Devant la cathédrale de Kazan pendant la célébration de

l'office divin en présence de la famille impériale.]

LA CÉLÉBRATION DU TRICENTENAIRE DE LA DYNASTIE DES ROMANOF, A

SAINT-PÉTERSBOURG.

_Photographie C. O. Bulla._

LE TRICENTENAIRE DE LA DYNASTIE DES ROMANOF Le tsar Nicolas II et le

tsarévitch Alexis quittent la cathédrale de Kazan après la cérémonie

religieuse du 6 mars (21 février du calendrier russe). _Phot. A. Otzoup,

photographe de la Cour.--Voir!'article aux pages précédentes._

[Illustration: Les contrastes de Pékin: l'antique chaise à porteurs et

la «reine bicyclette».]

L'Illustration, No. 3655, 15 Mars 1913 · 第 11 / 45 题