San Quentin, Californie, ce 22 février 1913.
Ce discours est l'oeuvre d'Abraham Ruef, un fils d'Alsacien--qui parle
très couramment notre langue et qui ne manque pas de littérature, comme
on voit, malgré les nombreux anglicismes dont il use. Ruef est célèbre
sur toute la côte du Pacifique. Il fut un temps où le maire Schmidt
«socialisait» à sa manière les finances de San-Francisco avec l'aide de
Ruef, «boss» tout-puissant. Condamné pour concussion, ce dernier est
interné à Saint-Quentin pour une douzaine d'années encore, à moins qu'on
ne lui rende la liberté sur parole, système appliqué en faveur des
repentis. Ruef est le personnage le plus en vedette de la prison. Dans
la «salle» se trouvaient aussi les fameux frères MacNamara, qui firent
sauter à la dynamite l'hôtel du _Los Angeles Times_, voici deux ans, et
causèrent la mort de vingt-deux linotypistes. Ce fut l'un des épisodes
les plus cruels de cette guerre acharnée que se livrent aux États-Unis
syndicalistes et anti-syndicalistes.
L'orateur qui avait lu le compliment de circonstance, après lui en avoir
remis le texte, soigneusement calligraphié par lui-même, demanda à Sarah
Bernhardt de lui baiser la main. Elle acquiesça gentiment, et une
indescriptible ovation la remercia de ce geste. Sur cet incident se
termina cette peu banale manifestation.
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Ayant regagné son auto, la grande tragédienne, heureuse d'avoir apporté
de la joie à ce monde bizarre de prisonniers, me confia que c'était là
une des aventures les plus étonnantes de sa vie de comédienne:
--J'ai éprouvé une sensation inouïe, me dit-elle, en voyant fixés sur
moi avec un éclat étrange ces milliers d'yeux dont beaucoup ne verront
plus la lumière de la liberté et dont certains seront avant peu
obscurcis par la mort. Si vous saviez comme c'est bon d'avoir pu donner
un peu d'illusion à ces gens pendant quelques instants! Il faudra que je
note cela dans mes Mémoires...
La relation que Sarah Bernhardt écrira elle-même de son voyage à
Saint-Quentin sera sans aucun doute l'un des chapitres les plus
émouvants de son autobiographie. Elle la complète à ses moments perdus,
et il faut souhaiter qu'elle la livre bientôt au public pour qu'on y
lise le récit de cette journée si originale du 22 février passée parmi
les prisonniers californiens de Saint-Quentin.