«Cependant, après avoir marché quelque temps encore,--continua toujours

mademoiselle de Percy,--nous arrivâmes à une étoile formée par plusieurs

routes qui se croisaient et qui conduisaient aux différentes villes et

bourgades de la contrée. C'était là qu'on devait se séparer, après la

dernière poignée de main. Les uns prirent la route de Granville et

d'Avranches, les autres s'en allèrent du côté de Vire et de Mortain. On

convint de se réunir à Touffedelys, s'il devait y avoir bientôt une

nouvelle levée d'armes. Des Touches prit, lui, la route qui menait

directement à la côte. Juste Le Breton et moi fûmes les seuls d'entre

les Douze qui restâmes jusqu'au dernier moment avec cet homme, l'objet

pour nous d'un intérêt devenu tragique et d'une curiosité qui n'a jamais

été entièrement satisfaite. Nous devions revenir à Touffedelys par les

Mielles, comme on appelle ces grèves, et en suivant la mer et sa longue

ligne sinueuse. Quand nous sortîmes des terres labourées pour entrer

dans les sables, la nuit était tombée et la lune avait eu le temps de se

lever. C'était le chevalier qui nous menait, comme quelqu'un qui sait où

il va. Avec son expérience de marin, il connaissait, à une minute près,

l'heure de la marée qui devait le porter en Angleterre. Nous avions

pensé, sans avoir eu besoin de nous le dire, qu'il avait à son

commandement quelque pêcheur dévoué sur cette côte écartée. Mais quel ne

fut pas notre étonnement, quand la dernière dune que nous montâmes avec

lui nous permit de découvrir la mer, battant son plein, brillante et

calme, sur une ligne immense, mais profondément solitaire. Il n'y avait

là ni un être vivant qui attendît Des Touches, ni une barque, couchée à

la grève, qu'on pût mettre à flot et qui pût l'emporter.

«--Ah!--dit-il presque joyeusement,--aujourd'hui je suis, par Dieu! bien

sûr qu'il n'y a pas d'espions dans la grève. Depuis ma prison, ils ont

pu dormir, et ils n'ont pas encore eu la nouvelle de ma délivrance, qui

va les réveiller du péché de paresse. Ils me croient guillotiné de ce

matin, et prennent _campos_, messieurs les gardes-côtes!»

--Quels veaux marins!--interrompit M. de Fierdrap, qui, en sa qualité de

grand pêcheur, ne pouvait souffrir aucune surveillance maritime, de

quelque nature qu'elle pût être.--Ils ont toujours été les mêmes, sous

tous les régimes, ces soldats amphibies! Avant la Révolution, il

fallait, pour obtenir la croix de Saint-Louis, si l'on n'avait pas fait

d'action d'éclat, vingt-cinq ans de service comme officier; mais dans

les gardes-côtes, il en fallait cinquante. Cela les classait.

--Oui!--dit mademoiselle Ursule, assez indifférente pour l'instant à

l'honneur militaire, et qui dit _oui_ comme elle aurait dit _non_;--mais

qu'ils avaient donc un joli uniforme, avec leurs habits blancs à

retroussis vert de mer!»--ajouta-t-elle, rêveuse. Elle revoyait

peut-être cet uniforme-là sur quelque tournure qui lui avait plu dans sa

jeunesse, et tout cela passait comme une mouette dans une brume, au fond

du brouillard gris de ses pauvres petits souvenirs.

Mais mademoiselle de Percy se souciait bien des rêves de mademoiselle

Ursule et des haines méprisantes du baron de Fierdrap! Elle passa donc

outre et reprit:

«--Mais comment vous embarquerez-vous, chevalier?--lui dis-je,--je ne

vois pas une planche sur cette grève, et vous n'avez pas le projet

peut-être d'aller de la côte de France à la côte d'Angleterre à la nage?

«--On pourrait y aller,--me dit-il sérieusement; qui sait s'il ne s'en

sentait pas la force?--Mais, mademoiselle, s'il n'y a pas de planches

sur la grève, il y en a dessous.»

«Alors, nous connûmes la prudence et l'esprit de ressource de cet

homme, né pour la guerre de partisan. Il avait cette mémoire des lieux

qui fait le pilote, et il ne l'avait pas que sur la mer. Il s'orienta

sur le sol où nous étions, et tira de la ceinture de sa jaquette une

serpette qu'il avait prise dans le moulin, sans doute; car les Bleus

n'auraient pas osé laisser à un pareil homme seulement la pointe d'une

lame de couteau. Et il se mit, avec cette serpette, à creuser le sable,

comme font les pêcheurs de lançon.

--On ferait mieux de dire les chasseurs,--interrompit M. de Fierdrap,

sérieux comme un dogme.--Je n'ai jamais compris la pêche sans de l'eau.

--En quelques secondes,--reprit la conteuse,--Des Touches eut déterré

une bêche, et dix minutes après, il eut déterré son canot. C'est

lui-même qui l'avait ensablé à cette place lors de son dernier

débarquement. C'était sa coutume, nous dit-il. Il ne se confiait jamais

à personne.

«Obligé d'entrer dans les terres pour y porter à tel ou tel endroit les

dépêches dont il était chargé, il ne pouvait laisser ce canot, qu'il

avait fait lui-même, à un amarrage quelconque, où les gardes-côtes

l'auraient surpris.--Quand il l'eut déterré, il le porta à la mer, et

pour cela il n'eut pas besoin de toute sa force. C'était une plume que

ce canot. Il sauta sur cette plume, qui se mit à danser mollement sur la

vague. Il était déjà redevenu «la _Guêpe_»; il allait redevenir «le

_Farfadet_!»

«Il maintenait de sa rame, piquée dans le sol, la barque qui s'enlevait

sur la vague comme un cheval ardent qui piaffe.

«--Adieu, mademoiselle! et vous aussi, monsieur Juste Le Breton!--nous

dit-il, debout sur l'avant de sa barque, et il nous salua de la

main.--Quand nous reverrons-nous? et même nous reverrons-nous? Les

paysans sont las; la guerre fléchit. Ne parlent-ils pas là-bas de

pacification encore?... Il faudrait qu'un des princes vînt ici pour tout

rallumer... et il n'en viendra pas!--ajouta-t-il avec une expression

méprisante qui me fit mal, et que j'ai bien des fois rencontrée sur les

lèvres de serviteurs pourtant fidèles--(et elle jeta un regard de

reproche à son frère).--Je n'en amènerai pas un à cette côte dans ce

canot qui y apporta _M. Jacques_. Si cette guerre finit, que

deviendrons-nous? du moins, moi, qui ne suis propre qu'à la guerre.

J'irai me faire tuer quelque part, et cette côte-ci n'entendra plus

parler de Des Touches!»

«Nous lui renvoyâmes son adieu.

«--Il est temps de partir,--fit-il,--voici le reflux.»

«Il cessa de maintenir la barque mobile sur le flot écumeux du bord, et

d'un de ces nerveux coups de rames comme il savait en donner, il la fit

monter sur cette mer qui le connaissait et disparut entre deux vagues,

pour reparaître, comme un oiseau marin, qui plonge en volant et se

relève, en secouant ses ailes. C'était à se demander qui des deux

reprenait l'autre: si c'était lui qui reprenait la mer, ou si la mer le

reprenait! Nous le suivîmes des yeux par ce clair de lune, qui rendait

les ondulations de l'eau lumineuses; mais la houle, qu'il trouva quand

il fut au large, finit par nous cacher cette espèce de pirogue de si peu

de bois qu'il montait, ce mince canot presque fantastique! Le _Farfadet_

s'était évanoui... Nous nous dirigeâmes vers Touffedelys par les dunes;

il faisait superbe. J'ai vu rarement, dans ma vie de Chouanne à la belle

étoile, une plus belle nuit. Nous entendions de moins en moins le bruit

de la mer, qui s'éloignait et qui commençait à découvrir ses premières

roches. Du côté des terres, tout était calme: la brise de la mer mourait

à la grève, les arbres étaient immobiles. Sur la hauteur, dans le

lointain bleuâtre, achevait de brûler, en silence et sans secours, le

moulin solitaire que l'incendie avait mutilé et qui n'avait plus que

trois ailes, qui tournaient encore. Placées de manière à être atteintes

les dernières par la flamme, elles avaient fini par s'enflammer. L'une

d'elles avait brûlé plus vite que les autres, mais les trois autres

avaient pris aussi, et elles flambaient, et, en tournant, leur roue

faisait pleuvoir des étincelles, comme, dans l'après-midi, elle avait

fait pleuvoir du sang. Quoiqu'il fût déjà loin en mer à cette heure, le

terrible brûleur de ce moulin pouvait le voir se consumant dans cet air

sans vent, avec sa flamme droite comme celle d'un flambeau, par cette

nuit transparente qui n'avait pas une vapeur,--chose rare sur la Manche,

cette mer verte comme un herbage dont les brumes seraient la rosée. Je

ne sais quelle tristesse me saisit, moi, la grosse rieuse. La femme que

j'avais sentie en moi, quand j'avais vu Des Touches si cruel, je la

ressentis encore qui revenait sous mes habits de Chouan... La pitié

m'inondait le coeur pour Aimée, à qui j'allais avoir à apprendre la mort

de _M. Jacques_, cette mort que Des Touches avait vengée, ce qui ne la

consolerait pas!»

[Illustration: ... Nous le suivîmes des yeux...]

Mademoiselle de Percy s'arrêta de cette fois, comme quelqu'un qui a fini

son histoire. Elle rejeta les ciseaux dont elle avait gesticulé dans les

tapisseries, empilées avec leur laine sur le guéridon.

«Voilà, baron,--dit-elle à M. de Fierdrap,--cette histoire de

l'enlèvement de Des Touches que mon frère vous avait promise.

--Et que vous avez fort bien _narrée_, ma chère Percy,»--fit

mademoiselle Sainte, qui, voulant être aimable, lui envoya de sa bouche

innocente l'éloge cruel de ce mot déshonorant.

Mais le baron de Fierdrap, qui avait parlé si légèrement du chagrin

d'Aimée, l'anti-sentimental pêcheur de dards,--qui ne se souciait guère

de ceux de l'amour, disait l'abbé, quand il était en verve de

calembredaines,--le baron était devenu tendre; il était redevenu le

baron Hylas, et il voulut qu'on lui parlât d'Aimée.

«Ce fut moi--lui dit donc mademoiselle de Percy--qui lui appris la mort

de son fiancé. Elle pâlit comme si elle allait mourir elle-même, et elle

s'enferma pour cacher ses larmes. Chez Aimée, vous l'avez vu, baron,

tout porte en dedans, et le dehors ne perd jamais son calme. La seule

chose extérieure de ce chagrin, renfermé dans son coeur comme une

relique dans une châsse scellée, fut la funèbre fantaisie de faire

déterrer celui qu'elle appelait son mari du pied du buisson où nous

l'avions couché, et de le rouler dans cette robe de noces qu'elle avait

portée un seul soir et qu'elle lui tailla en linceul.

«Plus tard, lorsque les prêtres furent revenus et les églises rouvertes,

pieuse comme elle est, ne pouvant supporter l'idée de ne pas reposer un

jour près de lui, elle le fit transporter en terre sainte. Tout cela eut

lieu, baron, sans éclat, sans retentissement, pour l'apaisement de son

coeur, dont elle couvre le navrement sous des sourires qui

entr'ouvriraient le ciel à des malheureux moins malheureux qu'elle.

Quand, au milieu de son désespoir et de cette pâleur qu'elle a gardée

toujours depuis cette époque,--car elle n'a jamais repris entièrement

cet incarnat de coeur de rose-mousse entr'ouverte qui la faisait la rose

reine des roses de Valognes, où la moindre des filles des rues éblouit

de fraîcheur,--on lui apprit que Des Touches était sauvé, elle eut

encore ce coup de soleil inexplicable qui la faisait devenir une statue

de corail vivant.

«Et inexplicable elle est restée, monsieur de Fierdrap, cette rougeur

inouïe! Les années sont venues, le temps a marché, la vie n'est plus

pour elle qu'un grand silence dans une seule pensée, la surdité,

l'isolante surdité, a bâti son mur entre elle et les autres et l'a

_renfermée dans sa tour_, comme elle dit. Eh bien! que le nom de Des

Touches, dont on parle bien peu maintenant, soit dit par hasard devant

elle, et que ce jour-là soit aussi un jour où elle entende, la rougeur

reparaîtra brûlante sur ces tempes d'une pureté de fille morte vierge,

et où les cheveux blancs, si elle n'était pas blonde, auraient commencé

à glisser leurs pointes argentées. C'est incroyable, baron, mais cela

est. Tenez! je ne voudrais jamais lui faire volontairement la moindre

peine, à cette noble fille, mais si je n'étais pas retenue par cette

crainte, et que, me levant de ma place, j'allasse jusqu'à elle qui

travaille à son feston sous cette lampe depuis trois heures sans avoir

entendu un seul mot de ce que nous avons dit, et que je lui criasse à

l'oreille:

«--Aimée, le chevalier Des Touches n'est pas mort! L'abbé vient de le

rencontrer sur la place...»

«Parions, baron, que la rougeur, l'inexplicable rougeur reparaîtrait sur

le visage de la fiancée de _M. Jacques_, qui n'a jamais aimé que lui...

--Je ne dis pas non,--dit l'abbé profondément.--Cela est sûr qu'elle

aimait _M. Jacques_. Mais qui sait--fit-il en baissant la voix,

précaution inutile pour elle, mais comme s'il avait craint pour lui-même

ce qu'il disait...--si, par impossible, elle n'était pas aussi pure...»

Et il s'arrêta, n'osant pas achever, ayant, cet abbé grand seigneur, non

plus peur seulement de sa parole, mais de sa pensée.

«Oh! mon frère!...»--dit mademoiselle de Percy, avec un cri mélangé du

sentiment de l'horreur et de l'impossibilité de la chose, en frappant le

parquet d'un pied de reine Berthe, indigné.

Et les deux Touffedelys elles-mêmes, devenues des sensitives, car la

bêtise a parfois de ces moments-là où elle devient sensible, avaient

reculé leurs fauteuils avec une énergie de croupe vertueuse qui disait

combien la pensée de l'abbé les scandalisait.

L'abbé n'acheva pas... Il en avait assez dit. Le prêtre est toujours le

plus profond des moralistes. Le regard, aiguisé par la confession, va

toujours plus avant que celui des autres hommes. Le Zahuri, dit-on, voit

le cadavre à travers les gazons qui le couvrent. Le prêtre, c'est le

Zahuri de nos coeurs.

Il regarda le baron de Fierdrap, qui cligna, mais qui, lui aussi,

n'ajouta pas une syllabe. Ce fut un point d'orgue singulier. Le tonneau

de Bacchus sonna deux heures. Les chiens de M. Mesnilhouseau ne

hurlaient plus. Le silence, que ne fouettait plus la pluie, s'entassait

au dehors et tombait dans ce salon, dont le feu était éteint et dont le

grillon, cette cigale de l'âtre que mademoiselle Sainte appelait un

_criquet_, s'était endormi.

«Tiens!--dit le baron de Fierdrap,--je n'ai pas pris mon thé, de toute

cette histoire!--Il ouvrit sa théière et y plongea son nez. L'eau, à

force de bouillir, s'était évaporée.

--Image de tout!--fit l'abbé très grave.--Allons-nous-en, Fierdrap!

laissons ces demoiselles se coucher. Nous avons fait une vraie débauche

de causerie, ce soir.

--Il n'est pas tous les jours fête,--dit le baron.--Seulement, j'ai une

diable d'envie d'être à demain. Puisque tu es sûr de l'avoir vu ce soir

sur la place des Capucins, nous aurons peut-être demain des nouvelles du

chevalier Des Touches.»

Et ils s'en allèrent, mademoiselle de Percy ayant englouti sa vaste

personne et son baril oriental sous son coqueluchon de tiretaine.

L'abbé, qui avait plus raison que jamais de l'appeler «son gendarme»,

lui prit le bras d'autorité, et lui chantonna à demi-voix, en traînant

ses sabots par les rues, les premières paroles d'une chanson qu'il avait

faite, un jour, pour elle:

_Je connais un militaire

Qui va disant son bréviaire,

Et qui, dans son régiment,

N'a qu'un soldat, seulement...

C'est une fille un peu fière:

Plan, r'lantanplan! r'lantanplan, plan, plan!_

Le baron avait allumé, comme l'abbé, sa lanterne, et tous les trois ils

reconduisirent pompeusement jusqu'à son couvent mademoiselle Aimée, à

laquelle, par déférence pour une telle pensionnaire, les Dames

Bernardines avaient accordé la permission de rentrer tard. L'abbé, sa

soeur et le baron étaient plus ou moins impressionnés par cette histoire

d'un des héros de leur jeunesse, mais ils l'étaient moins à coup sûr

qu'_une autre personne_ qui était là, et dont je n'ai rien dit encore.

Dans l'attention qu'ils donnaient à ce qu'ils disaient, ils l'avaient

oubliée et j'ai fait comme eux... Cette autre personne n'était qu'un

enfant, auquel ils n'avaient pas pris garde, tant ils étaient à leur

histoire! et lui, tranquille, sur son tabouret, au coin de la cheminée

contre le marbre de laquelle il posait une tête bien prématurément

pensive. Il avait environ treize ans, l'âge où, si vous êtes _sage_, on

oublie de vous envoyer coucher dans les maisons où l'on vous aime! Il

l'avait été, ce jour-là, par hasard peut-être, et il était resté dans ce

salon antique, regardant et gravant dans sa jeune mémoire ces figures

comme on n'en voyait que rarement dans ce temps-là, et comme maintenant

on n'en voit plus, s'intéressant déjà à ces types dans lesquels la

bonhomie, la comédie et le burlesque se mêlaient, avec tant de

caractère, à des sentiments hauts et grands! Or, si elle vous a

intéressé, c'est bien heureux pour cette histoire; car sans lui elle

serait enterrée dans les cendres du foyer éteint des demoiselles de

Touffedelys, dont la famille n'existe plus et dont la maison de la rue

des Carmélites, à ces cousines de Tourville, est habitée par des

Anglaises en _passage_ à Valognes, et personne au monde n'aurait pu vous

la raconter et vous la finir! puisque, vous venez de le voir, cette

histoire n'est pas finie. Mademoiselle de Percy ne l'avait pas achevée,

et elle ne l'acheva jamais. Elle en était restée à cette rougeur sur

laquelle l'abbé avait mis, avec un seul mot, une lumière qui avait

révolté sa soeur. Mademoiselle de Percy avait foi en Aimée, et les

sentiments de cette âme robuste ne chancelaient point. Aimée de Spens

garda son secret, et mademoiselle de Percy garda son respect pour Aimée.

Elle mourut la croyant la Vierge-Veuve, comme elle l'appelait, digne

d'entrer au ciel avec deux palmes, les deux palmes des deux sacrifices

accomplis! L'abbé, qui avait le tact d'un grand esprit, ne fit jamais

une réflexion et ne parla jamais du chevalier Des Touches à mademoiselle

de Spens; qui, ayant perdu les Touffedelys après mademoiselle de Percy,

se cloîtra sans prendre le voile et ne sortit plus de son couvent.

Mais l'enfant dont j'ai parlé grandit, et la vie, la vie passionnée avec

ses distractions furieuses et les horribles dégoûts qui les suivent, ne

purent jamais lui faire oublier cette impression d'enfance, cette

histoire faite, comme un thyrse, de deux récits entrelacés, l'un si fier

et l'autre si triste! et tous les deux, comme tout ce qui est beau sur

la terre et qui périt sans avoir dit son dernier mot, n'ayant pas eu de

dénoûment! Qu'était devenu le chevalier Des Touches?... Le lendemain,

sur lequel le baron de Fierdrap comptait pour avoir de ses nouvelles,

n'en donna point. Nul dans Valognes n'avait connaissance du chevalier

Des Touches, et cependant l'abbé n'était pas un rêveur qui voyait à son

coude ses rêves, comme mesdemoiselles de Touffedelys et Couyart. Il

avait vu Des Touches. C'était donc une réalité. Il était donc passé par

Valognes. Mais il était passé... D'un autre côté, quelle était dans la

vie de cette belle et pure Aimée de Spens cet autre mystère qui

s'appelait aussi Des Touches?... Deux questions suspendues éternellement

au-dessus de deux images, et auxquelles, après plus de vingt années,

vaincue par l'acharnement du souvenir, la circonstance répondit. Qui

sait? A force de penser à une chose, on crée peut-être le hasard!

Le hasard m'apprit, en effet, parce que je n'avais jamais cessé de

penser à cet homme et de m'informer de son destin, qu'il vivait... et

que mon grand abbé de Percy ne s'était pas trompé quand il l'avait vu et

qu'il l'avait pris pour un fou. De Valognes, qu'il avait traversé, comme

le roi Lear, par la pluie et par la tempête, revenant d'Angleterre,

échappé à ceux qui le gardaient et le ramenaient dans son pays, il

était allé tomber dans une famille qu'il avait épouvantée de la folie

furieuse dont il était transporté. L'ambition trahie, les services

méconnus, la cruauté du sort, qui prend parfois les mains les plus

aimées pour nous frapper, tout cela avait fait de cet homme, froid comme

Claverhouse, un fou à camisole de force, dont la vigueur irrésistible

offrait le danger d'un fléau. On l'avait ténébreusement interné dans une

maison de fous, où il vivait depuis plus de vingt ans. Je sus tout cela

peu à peu, par lambeaux, comme on apprend les choses qu'on vous cache.

Mais quand je le sus, je me jurai de me donner la vue de cet homme,

qu'une femme qui l'avait connu avait mis sa force d'impression à me

peindre comme me l'eût peint un poète. L'état dans lequel je trouverais

cet homme héroïque, mort tout entier et pourrissant dans le plus affreux

des sépulcres: une maison de fous! était une raison de plus pour m'en

donner le spectacle. C'est si bon de tremper son coeur dans le mépris

des choses humaines, et entre toutes de la gloire, qui gasconne avec

ceux qui se fient à elle et qui croient qu'elle ne peut tromper!

Il fut donc un jour où je pus le voir, ce chevalier Des Touches, et

raccorder dans ma pensée sa forme jeune, svelte et terrible, comme celle

de Persée qui coupe la tête à la Gorgone, et la figure d'un vieillard

dégradé par l'âge, la folie, tous les écrasements de la destinée. Ce que

je fis pour cela est inutile à dire, mais je pus le voir... Je le

trouvai assis sur une pierre, car depuis longtemps il n'était plus fou à

lier, dans une cour carrée, très propre et très blanche, avec des

arceaux à l'entour. Depuis qu'_il n'était plus méchant_, on l'avait

retiré des cabanons et on le laissait vaguer dans cette cour, où des

paons tournaient autour d'un bassin, bordé de plates-bandes qui

étalaient des nappes de fleurs rouges. Il les regardait, ces fleurs

rouges, avec ses yeux d'un bleu de mer, vides de tout, excepté d'une

flamme qui brûlait là sans pensée, comme un feu abandonné où personne ne

se chauffe plus. La beauté de la _belle Hélène_, de cet homme qui avait

été plus célestement beau que la belle Aimée, avait dit mademoiselle de

Percy, était détruite, radicalement détruite, mais non sa force. Il

était encore vigoureux, malgré l'épuisement de vingt ans de folie, qui

auraient consumé tout homme moins robuste. Il était vêtu tout en

molleton bleu, avec des boutons d'os et un foulard de Jersey au cou,

comme un matelot; et c'était bien cela: il avait l'air d'un vieux

matelot, qui attend à terre et qui s'y ennuie. Le médecin me dit que

l'âge venant et les furies ayant été remplacées par de la démence, le

désordre le plus profond et le plus irrémédiable s'était fait dans ses

facultés; qu'il se croyait gouverneur de ville, âgé de deux mille ans,

et que certainement je n'en tirerais pas un éclair de lucidité. Mais je

n'y allai point par quatre chemins, et, d'emblée, je lui dis

brusquement:

«C'est donc vous, chevalier Des Touches!»

Il se leva de son arceau comme si je l'eusse appelé, et m'ôtant sa

casquette de cuir verni, il me montra un crâne chauve et lisse, comme

une bille de billard.

«C'est singulier,--dit le docteur,--je n'aurais jamais pensé qu'il eût

répondu à son nom, tant il a perdu la mémoire!»

Mais moi que ceci animait:

«Vous souvenez-vous--lui dis-je à bout portant--de votre enlèvement de

Coutances, monsieur Des Touches?...»

Il regardait dans l'air comme s'il y voyait quelque chose.

«Oui!...--dit-il, cherchant un peu,--Coutances! et,--ajouta-t-il sans

chercher,--et le juge qui m'a condamné à mort, le coquin de...!»

Il le nomma. C'était encore un nom porté dans la contrée, et son oeil

bleu de mer darda un rayon de phosphore et de haine implacable.

«Et d'Aimée de Spens, vous en souvenez-vous?» fis-je encore, coup sur

coup, craignant que le fou ne revînt et voulant frapper de ce dernier

souvenir sur le timbre muet de cette mémoire usée, qu'il fallait

réveiller.

Il tressaillit.

«Oui encore, aussi!...--fit-il, et ses yeux avaient comme un afflux de

pensées.--Aimée de Spens, qui m'a sauvé la vie! La belle Aimée!»

Ah! je tenais peut-être l'histoire que mademoiselle de Percy n'avait pas

finie... Et cette idée me donna la volonté magnétique qui dompte une

minute les fous et les fait obéir.

«Et comment s'y prit-elle pour cela, monsieur Des Touches? Allons,

dites!

--Oh!--dit-il (je lui avais enfin passé mon âme dans la poitrine, à

force de volonté!)--nous étions seuls à Bois-Frelon, vous savez?... près

d'Avranches... Tout le monde parti... Les Bleus vinrent comme ils

venaient souvent, à petits pas... Ils cernèrent la maison... C'était le

soir. Je me serais bien fait tuer, risquant tout, tirant par les

fenêtres comme à la Faulx, mais j'avais mes dépêches. Elles me

brûlaient... Frotté attendait. Ils l'ont tué, Frotté, n'est-ce pas

vrai?...»

Je tremblai que l'idée de Frotté ne l'entraînât trop loin de ce que je

voulais qu'il me dit.

«Tué, fusillé!--lui dis-je.--Mais Aimée!...»

Et je lui secouai durement le bras.

«Ah!--reprit-il,--elle pria Dieu... entr'ouvrit les rideaux pour qu'ils

la vissent bien... C'était l'heure de se coucher... Elle se déshabilla.

Elle se mit toute nue. Ils n'auraient jamais cru qu'un homme était là,

et ils s'en allèrent. Ils l'avaient vue... Moi aussi... Elle était bien

belle!... rouge comme les fleurs que voilà!»--désignant les fleurs du

parterre.

[Illustration: ... Elle se mit toute nue...]

Et son oeil redevint vide et atone, et il se remit à divaguer.

Le Chevalier des Touches · 第 11 / 12 段