quand _M. Jacques_, triste ce jour-là plus que les autres jours parmi
ses compagnons joyeux, nous dit, à lui, son pressentiment, c'est-à-dire
qu'il mourrait dans cette seconde expédition...
--Oui!--interrompit mademoiselle Ursule de Touffedelys,--c'est à moi
qu'il le dit et à Phoebé de Thiboutot, qui étions ses voisines de table,
au souper après lequel vous deviez partir dans la nuit. On était au
dessert. Tous ces messieurs, très animés, parlaient du lendemain comme
d'un jour de fête. On avait bu à la santé du Roi et à l'enlèvement du
chevalier Des Touches. Lui seul, _M. Jacques_, restait sombre, son verre
plein. Phoebé de Tiboutot, qui n'était que depuis peu à Touffedelys, et
qui, d'ailleurs, était légèrement follette, lui dit, comme une enfant
qu'elle était:--«Pourquoi êtes-vous si triste, vous? Vous ne croyez
donc pas au succès de l'enlèvement du chevalier?...»--Et il lui répondit
en regardant Aimée, comme si cela expliquait tout:--«Pardon,
mademoiselle; je crois très fort à l'enlèvement de Des Touches, mais _je
suis sûr_ que j'y mourrai.--Alors, pourquoi y allez-vous?»--lui dis-je.
Car après tout ce qu'il avait fait et ce qu'on racontait de lui, dans le
Maine, il n'y avait pas à douter de sa grande bravoure. Mais je me
sentis coupée par le ton qu'il prit, et je me souviendrai toujours de
l'expression de sa figure, quand il me répondit:--«Mademoiselle, c'est
une raison de plus!»
--Eh bien,--reprit mademoiselle de Percy,--ce pressentiment de _M.
Jacques_, qui fut un avertissement de sa destinée, ce pressentiment dont
j'aurais haussé les épaules alors et auquel j'ai bien pensé sérieusement
depuis, Aimée ne le partagea pas, et elle crut, sans doute, qu'elle
pourrait le lui ôter du coeur en réalisant, comme elle fit ce soir-là,
l'idée qui devait le plus enivrer un homme épris comme il l'était et lui
faire oublier toutes les chances de l'avenir dans la minute présente,
qui lui apportait un tel bonheur! A partir du jour où elle nous avait
appris, avec la simplicité d'un amour si résolu et si dévoué dans une
âme aussi pudique que l'était la sienne, que sa foi était engagée à _M.
Jacques_, tout avait été dit entre elle et nous... Elle, elle était trop
imposante dans sa réserve, et nous, nous étions trop confiants dans la
noblesse de son âme, pour lui adresser jamais la moindre question sur
_M. Jacques_. Quoi qu'il fût, il avait l'honneur d'être le fiancé
d'Aimée de Spens, et cela suffisait... Mais ce jour-là, Aimée voulut
qu'il fût davantage. Elle voulut qu'il fût son mari aux yeux de tous, et
que le mariage, impossible dans ce temps, où il n'y avait plus de
chapelle à Touffedelys pour le faire et à dix lieues à la ronde de
prêtre pour le célébrer, s'accomplît au moins, par la promesse et par le
serment, devant ces dix hommes, ses frères d'armes, avec qui, peut-être,
le lendemain, il allait mourir.
--Eh! elle commence à m'intéresser, votre demoiselle Aimée!--fit
candidement le baron de Fierdrap.
--C'est bien heureux!--dit plaisamment l'abbé.--Préfères-tu encore ton
dauphin, qui n'en était pas un, ô pêcheur plein de sagacité?...
--Ah! elle vous intéresse?...--dit impétueusement mademoiselle de Percy,
qui tira son histoire des parenthèses de l'interruption, comme elle
tirait son aiguille à laine de sa tapisserie.--Je ne m'en étonne pas,
monsieur de Fierdrap! Nous n'avons vu agir qu'une fois cette Aimée, et
c'était ce soir-là, et je vous jure que, ce soir-là, elle ne descendit
pas sa race... Cette soirée paya toute sa vie. Toute sa vie depuis a été
le malheur, le veuvage, la surdité, un bout de feston derrière lequel on
cache sa rêverie et la pauvreté d'une violette au pied d'un tombeau;
mais, ce soir-là, où elle voulut se fiancer publiquement à _M. Jacques_
comme si elle s'y était déjà fiancée en secret, elle nous donna en une
fois la mesure de ce qu'elle aurait pu être si, comme à tant d'autres,
le cadre des circonstances ne lui avait pas manqué et n'eût pas été plus
petit qu'elle!
«Ce qu'elle avait voulu eut lieu comme elle l'avait voulu, et donna
un caractère d'exaltation nouvelle à cette journée d'enthousiasme et
de joie virile. Aimée n'avait dit à personne le projet qui devait donner
à l'homme dont elle était aimée un bonheur à essuyer toutes ses
tristesses et à lui mettre au front les rayonnements des coeurs
heureux.--Avait-elle entendu ce que _M. Jacques_ vous avait répondu,
Ursule, ou même avait-elle besoin de l'entendre pour savoir ce qu'il y
avait dans ce coeur triste où elle vivait?... Mais toujours est-il
qu'elle se leva de table peu d'instants après, et que sa meilleure amie,
Jeanne de Montevreux, la suivit. On n'y prit pas garde; on parlait de
l'expédition du lendemain et de ce départ attendu, souhaité, qui aurait
lieu dans quelques heures... lorsque, au bout d'un certain temps qu'on
ne calcula pas, elle rentra avec Jeanne de Montevreux dans la salle de
Touffedelys. En rentrant, dès le seuil, elle nous fit l'effet d'une
apparition. Ce n'était plus la même femme. Elle était toute en blanc et
en voile... Et, par la manière dont elle marcha vers la table où nous
étions, nous sentîmes, et moi toute la première, baron, que quelque
chose de grand allait se passer.
«--Messieurs,--dit-elle d'une voix altérée, pleine d'émotion, mais de
résolution aussi,--vous allez partir tout à l'heure. Quand
reviendrez-vous et combien reviendrez-vous?... Dieu seul le sait. Un
de vous, de douze que vous étiez, n'est pas revenu d'Avranches. Il
peut en manquer encore un... peut-être plusieurs, à votre prochain
retour. Eh bien, j'ai voulu, pendant que vous êtes tous ici encore,
vous prier d'être les témoins de mon mariage avec _M. Jacques_...
Acceptez-vous?...»
«Elle dit si bien cela, cette Aimée! elle fut si bien la comtesse
Aimée-Isabelle de Spens, en disant ces simples paroles, que, sous le
dais féodal de sa maison, elle n'aurait pas été plus comtesse... et que
tous, romanesques comme des héros, se levèrent spontanément et
l'acclamèrent, quoique plusieurs d'entre eux fussent devenus pâles; car,
je vous l'ai déjà dit, monsieur de Fierdrap, tous l'aimaient... avec un
espoir fou ou sans espoir... mais tous l'aimaient; et, je crois vous
l'avoir dit encore, sa cousine, madame de Portelance, m'a assuré qu'ils
avaient tous demandé sa main.
«Quand elle eut fini de parler, je regardai _M. Jacques_. Vous savez! il
ne me plaisait pas. Mais, dans ce moment-là, j'en fus contente; sa
physionomie était indescriptible. Dieu m'est témoin que si elle lui
avait mis une couronne de roi sur la tête, il n'aurait pas eu l'air plus
fier!...
«Surpris, plus surpris qu'eux, il s'était levé avec les autres, et il
alla, en chancelant, à elle...
«--Voici ma main qui est à vous!» lui dit-elle en la lui tendant.
[Illustration: ... «Voici ma main qui est à vous!» lui dit-elle en la lui
tendant...]
«Peut-être serait-il tombé de joie et d'orgueil à ses pieds, mais il se
retint à cette main.
«--Soyez témoins, messieurs,--dit-elle, encore plus touchante et plus
majestueuse à chaque mot,--que moi, Aimée-Isabelle de Spens, comtesse de
Spens, marquise de Lathallan, ici présente, je prends aujourd'hui pour
époux et pour maître _M. Jacques_, actuellement soldat au service de Sa
Majesté notre Roi. Forcée par la nécessité de ces tristes temps, qui
n'ont plus ni églises, ni prêtres, d'attendre des jours meilleurs pour
ratifier et consacrer l'engagement solennel que je contracte
aujourd'hui, j'ai voulu au moins devant vous, qui êtes des chrétiens et
des gentilshommes,--et des chrétiens, en temps d'épreuve, sont presque
des prêtres!--jurer, en pleine liberté d'âme, obéissance et fidélité à
_M. Jacques_, et lui engager ma foi et ma vie.»
«Ils se tenaient, tous deux, l'un à côté de l'autre, elle splendide, et
lui comme éclairé de sa splendeur.
«--Et--dit-elle avec la tristesse du regret--il n'y a pas seulement une
croix sur laquelle je puisse prononcer mon serment!
«--Si! madame,--reprit fougueusement Beaumont, qui eut une idée de
soldat.--Croise ton épée avec la mienne!» dit-il à La Varesnerie, qui
était en face de lui.
«Et ils les croisèrent. Et cela fit une croix.
«Et devant ces deux lames nues entrecroisées qui pouvaient être rouges
dans quelques heures, Aimée de Spens et _M. Jacques_ se jurèrent l'un à
l'autre ce qu'ils se seraient juré devant un autel, si à Touffedelys il
y avait eu un autel encore. Et tout cela fut si rapide et si sublime
dans sa rapidité, monsieur de Fierdrap, qu'après trente ans ce moment-là
m'est resté flamboyant dans la pensée, comme l'éclair de ces deux
épées qui leur tomba sur le front, à ces deux fiancés d'avant la
bataille, défiancés par la mort, le lendemain!
«--Voilà de belles noces!--fit La Bochonnière, qui était le plus jeune
des Douze.--Mais on danse aux noces. Si nous dansions?»
«Cette idée tomba comme une étincelle sur la poudre dans ces esprits qui
flambaient à toute étincelle. En un clin d'oeil, la table fut enlevée et
chacun d'eux sur place, tenant sur le poing sa danseuse. S'il y avait là
des coeurs brisés, les jambes ne l'étaient pas, et ils dansèrent...
comme ils s'étaient battus à la foire d'Avranches; et ils cassèrent des
bras encore, mais ce furent les deux miens...
--Comment?...--fit le baron de Fierdrap, qui, de ce coup, ne comprit
pas, et dont le nez devint le plus beau point d'exclamation qui ait
jamais dessiné son crochet sous la giroflée d'une engelure.
--Oui! baron,--reprit-elle;--car c'est moi qui les fis danser comme des
perdus jusqu'à trois heures du matin, sans reprendre haleine. C'est moi
qui fus le ménétrier de cette noce. Quoique je ne fusse pas alors,
grâce à la guerre, aussi ventripotente qu'aujourd'hui, je n'avais pas
cependant, dès ce temps-là, une taille de danseuse, et je n'étais guère
bonne qu'à faire, dans un coin de bal, un ménétrier. Je jouais assez
bien du violon, comme beaucoup de femmes de ma jeunesse; car vous vous
rappelez, baron, que les femmes du siècle passé eurent un jour la
fantaisie de jouer du violon, et qu'elles inventèrent même une manière
d'en jouer qu'elles appelaient: _jouer par-dessus viole_, et qui
consistait à tenir son instrument sur le genou, maintenu par la main
gauche qui arrondissait le bras, pendant que la droite menait
magistralement l'archet, dans une pose de sainte Cécile. C'était même
assez gracieux, cela, quand on était jolie; mais vous vous doutez bien
que ce n'était pas ainsi que je jouais. J'aurais fait, moi, une drôle de
sainte Cécile! Je n'étais pas si fière de montrer mon gros bras, qu'on
voyait déjà bien assez, et je n'avais pas de menton à gâter. Je tenais
donc mon violon et j'en jouais comme j'ai fait tant de choses... comme
un homme. Et c'est ainsi que j'en jouai à cette noce d'Aimée, qui a été
mon dernier coup d'archet dans ce monde. Je ne touche plus maintenant à
cet alto qui allait si bien à ma figure de polichinelle, disiez-vous,
mon frère, et je me suis punie, en l'accrochant à mon lambris, d'avoir,
à cette noce d'Aimée, si follement accompagné les derniers moments de
son bonheur et sonné si joyeusement une agonie.
--Tu es une bonne fille, après tout, Percy, que le bon Dieu a mise dans
le fond d'un vaillant homme!--dit l'abbé, que sa soeur touchait, malgré
lui... Elle n'avait plus sa fanfare de voix. Les ciseaux ne battaient
plus _aux champs_.
--Et en effet,--reprit-elle,--c'était une agonie, mais qui donc, excepté
_M. Jacques_, qui peut-être n'y pensait plus, aurait eu l'idée de la
mort sous la joie de ce singulier bal de noces, animé par l'enthousiasme
des coeurs et les grandioses illusions du courage?... Aimée, selon
l'usage, l'avait ouvert en dansant la première contredanse avec celui
dont elle venait de faire son époux. Elle avait désiré qu'on ne
l'appelât cette nuit-là que _Madame Jacques_, et nous ne lui donnâmes
pas d'autre nom. Elle y resta, éblouissante, dans cette robe de mariée,
dont elle a fait plus tard un suaire pour l'homme heureux qu'elle tenait
alors par la main... Vers trois heures du matin, il fallut songer au
départ et à l'expédition projetée. Je changeai tout à coup l'air de la
contredanse que je jouais:
«--Voici la diane qui sonne, messieurs!»--leur dis-je, en attaquant
brusquement un air militaire et royaliste que nous avions souvent
chanté.
«En trois secondes, chacun fut prêt. J'allai prendre les vêtements de
Chouan sous lesquels j'avais fait, en divers temps, plus d'une
expédition nocturne. Le seul plan que nous eussions alors était de
marcher réunis jusqu'au grand jour, pour nous disperser et nous
rejoindre près de Coutances, dans la campagne, une place que La
Varesnerie, qui connaissait bien le pays, nous indiqua, chez des paysans
sûrs, Chouans même à l'occasion, et où nous pourrions cacher nos armes.
Deux ou trois au plus d'entre nous devaient se risquer dans la ville et
prendre des renseignements sur le prisonnier et sur la prison.
«C'était à la tombée de la nuit que nous avions résolu de nous armer et
d'entrer dans Coutances; car avec une ville aussi calme, où la moindre
chose était toujours sur le point de faire événement, et qui, de plus,
avait pour se garder une forte garnison d'infanterie, ce n'était
vraiment que pendant la nuit et par surprise qu'on pouvait enlever Des
Touches.
[Illustration: ... Ce n'était vraiment que par surprise et pendant la
nuit qu'on pouvait enlever Des Touches...]
VII
LA SECONDE EXPÉDITION
«Rien de particulier, monsieur de Fierdrap, ne marqua l'espèce de marche
forcée que nous fîmes de Touffedelys à Coutances,--continua la vieille
chroniqueuse, qui avait repris son aplomb, un instant troublé, à présent
et à mesure qu'elle entrait dans le récit d'un fait de guerre auquel
elle avait pris part et qui lui faisait dire _nous_ avec un bonheur qui
touchait presque à la sensualité.--Dans ces temps-là, les routes étaient
plus mauvaises qu'aujourd'hui, et, pour cette raison, bien moins
fréquentées. D'ailleurs, ce n'était pas la route départementale, qu'on
appelait la grande route, que nous avions prise. La grande route voyait
deux fois par jour la diligence, escortée de gendarmes à cheval; car les
Chouans avaient une idée qui motivait cette bandoulière de gendarmes:
c'est que la guerre paye partout la guerre, et que l'argent du
gouvernement qu'ils voulaient mettre par terre leur appartenait. Malgré
ce principe, ce jour-là nous avions évité soigneusement cette diligence
et ses gendarmes protecteurs et nous avions pris la _traverse_, qu'en
notre qualité de Chouans nous connaissions très bien, pour l'avoir
longtemps pratiquée... Nous arrivâmes donc d'assez bonne heure chez les
paysans de La Varesnerie, et bien nous prit de n'avoir rencontré sur
notre route personne de contrariant et d'avoir eu la jambe assez leste,
malgré la danse d'où nous sortions, puisque, à notre arrivée, ces
paysans, qui demeuraient à un quart de lieue des faubourgs de la ville,
nous apprirent que Des Touches avait été condamné la veille au soir par
le tribunal révolutionnaire de Coutances, et qu'il devait être
_raccourci_ le lendemain. Il paraît, du reste, qu'il s'était conduit
avec le tribunal révolutionnaire de manière à exaspérer davantage un
fanatisme de haine politique qui n'avait pourtant pas besoin d'être
exaspéré. Du caractère incompressible qui était le sien et qu'il ne
démentit jamais, il avait dédaigné de répondre aux questions des juges,
et il était resté fermé et rebelle à toutes les interrogations et même à
toutes les supplications de ceux-là qui semblaient prendre intérêt à son
destin, leur opposant un silence qu'il ne rompit point, même par un cri
ou par un soupir, et une impassibilité de sauvage... De pareilles
nouvelles, confirmées d'ailleurs par les deux ou trois d'entre nous qui
étaient entrés dans Coutances, et qui avaient vu la guillotine déjà
dressée et prête sur la place des exécutions, nous mettaient dans la
nécessité d'agir comme la foudre et de ne plus compter que sur l'énergie
_seule_, l'énergie en ligne droite et courte, qui n'avait plus le temps
de se replier dans la ruse (comme on l'avait fait à Avranches), et qui
devait tout simplifier, comme le coup droit dans le maniement de l'épée,
par la rapidité de son action.
«--Il n'y a pas deux partis à prendre,--nous dit _M. Jacques_, et
c'était à tous notre avis.--Il faut, cette nuit, à l'heure où la ville
commencera d'être endormie, tenter d'ensemble une brusque entrée dans la
prison et y prendre ou y délivrer Des Touches par la force. Ce sera
rude, messieurs! La prison est située au centre de trois cours
spacieuses qui s'enveloppent les unes les autres. Dans la première et la
plus extérieure de ces cours, est une sentinelle qui, en tirant son coup
de fusil, fera sortir tout le corps de garde placé dans la rue à côté,
lequel, en faisant décharge sur nous, fera venir à son tour toute la
garnison de la ville. Si les bourgeois s'en mêlent, ils peuvent nous
jeter par leurs fenêtres les premières choses qui leur tomberont sous la
main, ou par leurs portes entre-bâillées nous fusiller au détour de ces
rues dont nous ne connaissons pas le réseau.
«--Bourreau!--s'écria Desfontaines, dont c'était le juron,--quel
programme!--Il trouvait Vinel-Aunis charmant et il l'imitait.
Il en était le clair de lune.--Nous dansions hier soir,
camarades,--ajouta-t-il,--nous pourrions bien _la_ danser cette nuit.
«--Vous faites le plan de l'ennemi, monsieur,--dit La Varesnerie à _M.
Jacques_,--mais le nôtre, monsieur, quel est-il?
«--Le nôtre--répondit _M. Jacques_--est celui des boulets, des obus et
des balles, qui entrent partout et brisent tout, quand ils ne sont pas
aplatis.
«--Eh bien,--dit Juste Le Breton, dont le surnom était «le
Téméraire»,--soyons donc des projectiles, et entrons!»
«J'ai toujours dans les oreilles--continua mademoiselle de Percy--la
voix claire de Juste Le Breton, quand il dit ce mot d'_entrons_! qui fut
réalisé quelques heures après; car nous entrâmes, et même nous sortîmes,
ce qui était plus fort. Je n'ai jamais entendu de plus joyeux son de
trompette! Juste Le Breton était vraiment heureux de ce que venait de
dire _M. Jacques_. Nous autres, les dix autres, nous n'en souffrions
pas; nous n'en tremblions pas; mais Juste, il en était heureux. C'était
un contempteur absolu de toute prudence, que ce Juste Le Breton. L'idée
qu'il n'y avait plus dans cette question de l'enlèvement de Des Touches
que de la force, et qu'en fait de stratagèmes et de précautions humaines
nous étions au bout du fossé et qu'il n'y avait plus qu'à sauter, cette
idée, formidable aux plus braves, le ravissait! J'ai vu bien des gens
braves dans ma vie, je n'en ai pas vu exactement de ce genre de
bravoure-là. _M. Jacques_, qui avait le génie du général sous l'officier
intrépide, Des Touches lui-même, cet homme inouï parmi les énergiques,
qui n'a peut-être jamais senti en toute sa vie un seul battement de
coeur dans sa poitrine de marbre, admettaient, en une foule de
circonstances, la prudence humaine; mais Juste Le Breton, jamais! Ils
l'appelaient le Téméraire; ils auraient tout aussi bien pu l'appeler:
«Rien d'impossible!» Voulez-vous en juger? Un jour, ici, sur la place du
Château, il était entré à cheval chez un de ses amis, qui logeait Hôtel
de la _Poste_, et, ayant monté ainsi les quatre étages, il avait forcé
à sauter par la fenêtre son cheval, qui, en tombant, se brisa trois
jambes et s'ouvrit le poitrail, mais sur lequel il resta vissé, les
éperons enfoncés jusqu'à la botte, n'ayant pas, pour son compte, une
égratignure!
--Deux secondes de sensation d'hippogriphe,--dit l'abbé;--mais
l'hippogriffe avait des ailes, ce qui fait le Roger de l'Arioste d'un
mérite moins grand que ton héros, mademoiselle ma soeur.
--Une autre fois,--reprit-elle, toute palpitante du succès de celui que
son frère venait d'appeler _son héros_,--s'ennuyant chez un de ses amis
un jour de pluie (je crois que c'était chez ce coq batailleur de
Fermanville), il lui dit: «Si nous nous battions pour passer le temps?»
car, à cette époque-là, on était ainsi à Valognes: on y tuait le temps à
coups d'épée. Et Fermanville n'ayant pas d'autre objection à faire à
cette proposition qu'il n'y avait là qu'un seul sabre: «Prends la lame
et laisse-moi le fourreau,» dit Juste; et comme l'autre, qui avait du
coeur, ne voulait pas de ce partage, Juste Le Breton le força bien à se
servir de la lame; car il se jeta sur lui et l'écharpa avec le
fourreau.
--Je ne ferai plus de réflexions, Percy,--dit l'abbé éternellement
taquin,--parce que tu me donnerais encore une anecdote sur ton favori
Juste, et Fierdrap, qui tortille son manchon d'impatience, attendrait
son histoire trop longtemps.
--J'ai fini,--dit-elle,--mais ce n'était pas une digression, mon frère.
Il fallait bien, dans l'intérêt même de mon histoire, que je vous fisse
comprendre ce Juste Le Breton, qui aimait le danger, non pas comme on
aime sa maîtresse; car on la trouve toujours assez jolie...
--Et assez dangereuse,--fit cette fine langue d'abbé.
--Tandis que lui,--continua-t-elle,--ne trouvait jamais le danger assez
grand, comme il le prouva, du reste, une fois de plus, ce jour-là, dans
cette affaire de Des Touches, où il l'augmenta par une imprudence qui
fut la cause de la mort de _M. Jacques_, et qui pouvait nous faire, dans
les murs de Coutances, massacrer tous jusqu'au dernier!»
Elle dit cela ardemment, comme elle disait tout, cette vieille lionne;
mais au ton qu'elle avait, on voyait bien qu'elle ne gardait pas grande
rancune à son sublime cerveau brûlé de Juste Le Breton!
«C'est entre onze heures et minuit--reprit-elle--que nous quittâmes la
ferme des Mauger, ces paysans de La Varesnerie qui nous avaient donné
asile. Nous la quittâmes pour n'y pas revenir. Si nous réussissions,
nous ne pouvions ramener Des Touches dans un endroit si près de la
ville; si nous ne pouvions pas réussir, nul des Douze ne devait revenir,
ni là ni ailleurs. Nous avions, chacun, une bonne carabine très courte,
avec de la poudre et des balles en suffisance, et, à la ceinture, un
couteau à éventrer les sangliers. Seul, Cantilly, à cause de son bras en
écharpe, dans votre mouchoir, Sainte, avait des pistolets au lieu de
carabine. Il marchait, lui, le pistolet à la main. Lorsque nous sortîmes
de la ferme des Mauger, un traître de clair de lune fit dire à notre
_loustic_ en second de Desfontaines:
«--Phoebé pour Phoebé, j'aimerais mieux pour cette nuit mademoiselle
Phoebé de Thiboutot que celle-là!»
«Cette lune de mauvais augure pouvait, en effet, nous jouer plus d'un
méchant tour. Mais, en nous approchant de la ville, nous fûmes un peu
rassurés par un petit brouillard qui commença à s'élever du sol, comme
la fumée d'un feu de tourbière dans un champ. Nous eûmes l'espoir que ce
brouillard s'épaissirait assez, du moins, pour qu'on ne pût rien
distinguer de bien net dans ces rues de Coutances, plus étroites que
celles d'Avranches, par conséquent plus plongées dans l'ombre tombant
des maisons. Nous entrâmes dans la ville à minuit moins un quart, qui
tinta à la Cathédrale et que répétèrent pour les échos seuls les autres
horloges de cette ville, qui dormait comme une assemblée de justes,
quoique ce fût une ville de coquins révolutionnaires. Les rues étaient
muettes; pas un chat n'y passait. Que fût-il arrivé de nous tous, de Des
Touches, de notre projet, si nous avions rencontré seulement une
patrouille? Nous savions bien ce qui, dans ce cas, serait arrivé; mais
nous n'avions la liberté d'aucun choix: il fallait aller, s'exposer à
tout, jouer son va-tout enfin, ou, pas de milieu, demain Des Touches
serait guillotiné! Heureusement, nous n'aperçûmes pas l'ombre d'une
patrouille dans cette ville, morte de sommeil. Des réverbères très
rares, et à de grandes distances les uns des autres, tremblaient au vent
à l'angle des rues. Suspendus à de longues perches noires
transversalement coupées par une solive, et figurant un T inachevé, ils
avaient assez l'air de potences. Tout cela était morne, mais peu
effrayant. Nous enfilâmes une rue, puis une autre. Toujours même silence
et même solitude. La lune, qui se brouillait de plus en plus, se
regardait encore un peu dans les vitres des fenêtres, derrière
lesquelles on ne voyait pas même la lueur d'une veilleuse expirante.
Nous assoupissions le bruit de nos pas en marchant.