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[Illustration: IBIS
«COLLECTION
GVILLAVME»]
Le Chevalier Des Touches
[Illustration]
«COLLECTION GUILLAUME ET LEMERRE»
J. BARBEY D'AUREVILLY
Le Chevalier Des Touches
Illustrations de Marold et Mittis
[Illustration]
PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
_23-31, passage Choiseul, 23-31_
Tous droits réservés.
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
_25 exemplaires sur papier du Japon et 25 exemplaires sur Chine_
Tous ces exemplaires sont numérotés et parafés par l'éditeur.
A MON PÈRE
_Que de raisons, mon père, pour Vous dédier ce livre qui Vous rappellera
tant de choses dont Vous avez gardé la religion dans Votre coeur! Vous
en avez connu l'un des héros, et probablement Vous eussiez partagé son
héroïsme et celui de ses onze Compagnons d'armes, si Vous aviez eu sur
la tête quelques années de plus au moment où l'action de ce drame de
guerre civile s'accomplissait! Mais, alors, Vous n'étiez qu'un
enfant,--l'enfant dont le charmant portrait orne encore la chambre bleue
de ma grand'mère, et qu'elle nous montrait, à mes frères et à moi, dans
notre enfance, du doigt levé de sa belle main, quand elle nous engageait
à Vous ressembler._
_Ah! certainement, c'est ce que j'aurais fait de mieux, mon père. Vous
avez passé Votre noble vie comme le_ Pater familias _antique, maître chez
vous, dans un loisir plein de dignité, fidèle à des opinions qui ne
triomphaient pas, le chien du fusil abattu sur le bassinet, parce que la
guerre des Chouans s'était éteinte dans la splendeur militaire de
l'Empire et sous la gloire de Napoléon. Je n'ai pas eu cette calme et
forte destinée. Au lieu de rester, ainsi que Vous, planté et solide
comme un chêne dans la terre natale, je m'en suis allé au loin, tête
inquiète, courant follement après ce vent dont parle l'Écriture, et qui
passe, hélas! à travers les doigts de la main de l'homme, également
partout! Et c'est de loin encore que je Vous envoie ce livre qui Vous
rappellera, quand Vous le lirez, des contemporains et des compatriotes
infortunés auxquels le Roman, par ma main, restitue aujourd'hui leur
page d'histoire._
_Votre respectueux et affectionné fils_,
JULES BARBEY D'AUREVILLY.
Ce 21 novembre 1863.
Le Chevalier Des Touches
[Illustration:
_Nous n'irons plus au bois,
Les lauriers sont coupés!_
(_Vieille chanson._)]
I
TROIS SIÈCLES DANS UN PETIT COIN
C'était vers les dernières années de la Restauration. La demie de huit
heures, comme on dit dans l'Ouest, venait de sonner au clocher, pointu
comme une aiguille et vitré comme une lanterne, de l'aristocratique
petite ville de Valognes.
Le bruit de deux sabots traînants, que la terreur ou le mauvais temps
semblaient hâter dans leur marche mal assurée, troublait seul le
silence de la place des Capucins, déserte et morne alors comme la _lande
du Gibet_ elle-même. Tous ceux qui connaissent le pays, n'ignorent pas
que la _lande du Gibet_, ainsi appelée parce qu'on y pendait autrefois,
est un terrain qui fut longtemps abandonné, à droite de la route qui va
de Valognes à Saint-Sauveur-le-Vicomte, et qu'une superstition
traditionnelle le faisait éviter au voyageur... Quoique en aucun pays,
du reste, huit heures et demie ne soient une heure indue et tardive, la
pluie, qui était tombée, ce jour-là, sans interruption, la nuit,--on
était en décembre,--et aussi les moeurs de cette petite ville, aisée,
indolente et bien close, expliquaient la solitude de la place des
Capucins et pouvaient justifier l'étonnement du bourgeois rentré, qui
peut-être, accoté sous ses contrevents strictement fermés, entendait de
loin ces deux sabots, grinçants et haletants sur le pavé humide, et au
son desquels un autre bruit vint impétueusement se mêler.
Sans doute, en tournant la place, sablée à son centre et pavée sur ses
quatre faces, et en longeant la porte cochère vert-bouteille de l'hôtel
de M. de Mesnilhouseau, qu'on avait, à cause de sa meute, surnommé
Mesnilhouseau _des chiens_, les sabots qu'on entendait réveillèrent
cette compagnie des gardes endormie; car de longs hurlements éclatèrent
par-dessus les murs de la cour, et se prolongèrent avec la mélancolie
désolée qui caractérise le hurlement des chiens dans la nuit. Ce long
pleur monotone et désespéré des chiens, qui essayèrent de fourrer leur
nez et leurs pattes sous la colossale porte cochère, comme s'ils avaient
senti sur la place quelque chose d'insolite et de formidable, cette
noire soirée, ce vent dans la pluie, cette place solitaire, qui n'était
pas grande, il est vrai, mais qui, de riante qu'elle était autrefois,
quand elle ressemblait à un square anglais, avec ses arbres plantés en
carré et ses blanches balises, était devenue presque terrible depuis
qu'en 182... on avait dressé au milieu une croix sur laquelle, colorié
grossièrement, se tordait, en saignant, un Christ de grandeur naturelle;
tous ces accidents, tous ces détails, pouvaient réellement impressionner
le passant aux sabots qui marchait sous son parapluie incliné contre le
vent, et dont l'eau qui tombait frappait la soie tendue de ses gouttes
sonores, comme si elles eussent été des grains de cristal.
Supposez, en effet, que ce passant inconnu fût une personne d'une
imagination naïve et religieuse, une conscience tourmentée, une âme en
deuil, ou simplement un de ces êtres nerveux comme il s'en rencontre à
tous les étages de l'amphithéâtre social, on conviendra qu'il y avait
assez dans les détails qu'on vient de signaler, mais surtout dans
l'image de ce Dieu sanglant qui le jour, grâce à la grossièreté de la
peinture, épouvantait le regard sous les joyeux rayons du soleil, et
qu'on savait là, sans le voir, étendant ses bras dans la nuit, pour
faire pénétrer le frisson jusque dans les os et doubler les battements
du coeur. Mais, comme s'il avait fallu davantage, voici qu'un fait
étrange,--dans cette petite ville où, à pareille heure, les mendiants
dormaient bien acoquinés dans leur paille, et où les voleurs de rue, les
gentilshommes de grand chemin, étaient à peu près inconnus,--oui! un
fait extraordinaire, vint à se produire tout à coup... De la rue Siquet
au milieu de la place des Capucins, la lanterne qui projetait sa
pointe de lumière sous le parapluie incliné s'éteignit, juste en face du
grand Christ. Et ce n'était pas le vent qui l'avait soufflée, mais une
haleine! Les nerfs d'acier qui tenaient cette lanterne l'avaient élevée
jusqu'à la hauteur de quelque chose d'horrible, qui avait parlé. Oh! ce
n'avait pas été long; un instant! un éclair! Mais il est des instants
dans lesquels il tiendrait des siècles! C'est à ce moment-là que les
chiens avaient hurlé. Ils hurlaient encore, quand une petite sonnette
tinta à la première porte de la rue des Carmélites, qui est à
l'extrémité de la place, et quand la _personne aux sabots_ entra, mais
sans sabots, dans le salon des demoiselles de Touffedelys, qui
l'attendaient pour leur causerie du soir.
[Illustration: ... Les nerfs d'acier qui tenaient cette lanterne
l'avaient élevée...]
_Elle_, ou plutôt _il_--car c'était un homme--était chaussé avec
l'élégance d'un abbé de l'ancien régime, comme on disait beaucoup alors,
et, d'ailleurs, quoi d'étonnant, puisque c'en était un?
«J'ai entendu votre _voiture_, l'abbé,» dit la cadette des Touffedelys,
mademoiselle Sainte, qui, dans son impossibilité absolue d'inventer le
moindre petit mot quelconque, répétait la plaisanterie de l'abbé quand
il parlait de ses sabots.
L'abbé donc, qui s'était débarrassé à la porte du vestibule d'une longue
redingote de bougran vert mise par-dessus son habit noir, s'avança dans
le petit salon, droit, imposant, portant sa tête comme un reliquaire et
faisant craquer ses souliers de maroquin, préservés par les sabots de
l'humidité. Quoiqu'il vînt d'éprouver une de ces impressions qui sont
des coups de foudre, il n'était ni plus pâle ni plus rouge qu'à
l'ordinaire; car il avait un de ces teints dont la couleur semble avoir
l'épaisseur de l'émail et que l'émotion ne traverse pas. Déganté de sa
main droite, il offrit à la ronde deux doigts de cette main aux quatre
personnes qui étaient là autour de la cheminée, et qui s'interrompirent
pour le recevoir.
Mais quand il eut donné ces deux doigts à la dernière personne de ce
petit cercle:
«Il y a quelque chose, mon frère!--s'écria celle-ci en tressaillant (à
quoi le voyait-elle?);--mais vous n'êtes pas dans votre état naturel, ce
soir!
--Il y a--dit l'abbé d'une voix ferme, mais grave,--que, tout à l'heure,
le vieux sang d'Hotspur a failli avoir presque peur.»
Sa soeur le regarda d'un air incrédule; mais mademoiselle de
Touffedelys, qui, elle, aurait cru qu'un boeuf pouvait voler si on le
lui avait dit, et qui se serait même mise à la fenêtre pour le voir,
mademoiselle Sainte de Touffedelys, qui n'avait pas lu Shakespeare et
qui n'avait compris que le mot de _peur_ dans tout ce qu'avait dit
l'abbé:
«Sainte Marie! qu'y a-t-il?--fit-elle.--Auriez-vous vu en passant l'âme
du Père Gardien des Capucins rôder autour de la place? Les chiens de M.
de Mesnilhouseau se lamentent ce soir comme quand elle y est... ou quand
le Marteau Saint-Bernard _toque_ ses trois coups à la porte de la
cellule de quelqu'une des Dames Bernardines, dans le couvent qui est à
côté.
--Pourquoi dites-vous cela à l'abbé, ma soeur?--dit Ursule de
Touffedelys d'un ton d'aînée qui reprend sa cadette.--Vous savez bien
que l'abbé, qui est allé en Angleterre, ne croit pas aux revenants.
--Et pourtant, sur mon âme! c'est un revenant que j'ai vu,--dit l'abbé,
avec un sérieux profond.--Oui, mademoiselle! oui, ma soeur! oui,
Fierdrap! oui! regardez-moi maintenant de tous vos yeux, écarquillés à
vous en donner la migraine, c'est comme j'ai l'honneur de vous le dire:
je viens de voir un revenant... inattendu, effrayant, mais réel! trop
réel! Je l'ai vu comme je vous vois tous, comme je vois ce fauteuil et
cette lampe...»
Et il toucha le pied de la lampe du bout de sa canne, un cep de vigne,
qu'il alla déposer dans un coin.
«Tu aimes diablement la plaisanterie pour que je te donne le plaisir de
te croire, l'abbé?--dit le baron de Fierdrap, quand l'abbé revint à la
cheminée et se planta, les mollets et le dos au feu, devant le fauteuil
qui lui tendait les bras.
--Était-ce vraiment le Père Gardien?...--reprit mademoiselle Sainte
toute transie; car elle cuisait de curiosité et se sentait pourtant le
froid d'un glaçon dans les épaules.
--Non!» répondit l'abbé, qui s'arrêta, l'oeil sur les feuilles du
parquet ciré et miroitant, comme s'arrête un homme qui médite ce qu'il
va dire et qui hésite avant de le risquer.
Il resta debout, ajusté par les yeux des quatre personnes assises, qui,
du regard, aspiraient presque ce qui n'était pas encore sorti de sa
bouche, excepté pourtant le baron de Fierdrap, qui croyait, lui, à une
mystification, et qui clignait de l'oeil d'un air fin, comme s'il avait
dit: «Je te comprends, mon compère!» Le salon n'était éclairé que par le
demi-jour d'une lampe, recueillie sous son chapiteau. Pour mieux voir et
deviner l'abbé, une de ces dames leva le chapiteau à l'ombre importune,
et le salon fut soudainement inondé de ce jour de lampe qui a comme les
tons gras de l'huile dans son or.
C'était un vieux appartement comme on n'en voit guère plus, même en
province, et d'ailleurs tout à fait en harmonie avec le groupe qui, pour
le moment, s'y trouvait. Le nid était digne des oiseaux. A eux tous, ces
vieillards réunis autour de cette cheminée formaient environ trois
siècles et demi, et il est probable que les lambris qui les abritaient
avaient vu naître chacun d'eux.
Ces lambris en grisailles, encadrés et relevés par des baguettes d'or
noircies et, par place, écaillées, n'avaient, pour tout ornement de leur
fond monotone, que des portraits de famille sur lesquels la brume du
temps avait passé. Dans l'un de leurs panneaux, on voyait deux femmes en
costume Louis XV, dont l'une, blonde et pincée, tenait à la main une
tulipe comme Rachel, la dame de carreau, et dont l'autre, brune,
indolente, tigrée de mouches sur son rouge de brune, avait une étoile
au-dessus de la tête, ce qui, avec le _faire_ voluptueux du portrait,
indiquait suffisamment la main de Natier, qui peignit aussi avec une
étoile au-dessus de la tête madame de Châteauroux et ses soeurs.
L'étoile signifiait le règne du moment de la favorite. C'était l'étoile
du berger royal. Le bien-aimé Louis XV l'avait fait lever sur tant de
têtes, qu'il avait pu très bien la faire luire sur une Touffedelys. Dans
le panneau opposé, un portrait plus ancien, plus noir, d'une touche
énergique mais inconnue, représentait l'amiral de Tourville, beau comme
une femme déguisée, dans son magnifique et bizarre costume d'amiral du
temps de Louis XIV. Il était parent des Touffedelys. Des encoignures de
laque de Chine garnissaient les quatre angles du salon et supportaient
quatre bustes d'argile, recouverts d'un crêpe noir, soit pour les
préserver de la poussière, soit en signe de deuil; car ces bustes
étaient ceux de Louis XVI, de Marie-Antoinette, de Madame Élisabeth et
du Dauphin. Des fauteuils en vieille tapisserie de Beauvais, traduisant
les fables de La Fontaine, en double ovale sur un fond blanc, égayaient
de la variété de leurs couleurs et de leurs personnages cet appartement
presque sombre avec ses rideaux fanés de lampas et sa rosace, veuve de
son lustre. Aux deux côtés d'une cheminée en marbre de Coutances
cannelée et surmontée d'un bouquet en relief, ces deux demoiselles de
Touffedelys, droites sous leurs écrans de gaze peinte, auraient pu très
bien passer pour des ornements sculptés de cette cheminée, si leurs yeux
n'avaient pas remué et si ce que venait de dire l'abbé n'avait
terriblement dérangé la solennelle économie de leur figure et de leur
pose.
Toutes deux avaient été belles, mais l'antiquaire le plus habile à
deviner le sens des médailles effacées n'aurait pu retrouver les lignes
de ces deux camées, rongés par le temps et par le plus épouvantable des
acides, une virginité aigrie. La Révolution leur avait tout pris:
famille, fortune, bonheur du foyer, et ce poème du coeur, l'amour dans
le mariage, plus beau que la gloire! disait madame de Staël, et enfin la
maternité. Elle ne leur avait laissé que leurs têtes, mais blanchies et
affaiblies par tous les genres de douleur. Orphelines quand elle éclata,
les deux Touffedelys n'avaient point émigré. Elles étaient restées,
comme beaucoup de nobles, dans le Cotentin. Imprudence qu'elles auraient
payée de leur vie, si Thermidor ne les avait sauvées, en ouvrant les
maisons d'arrêt. Vêtues toujours des mêmes couleurs, se ressemblant
beaucoup, de la même taille et de la même voix, c'était comme une
répétition dans la nature que ces demoiselles de Touffedelys.
En les créant presque identiques, la vieille radoteuse avait rabâché.
C'étaient deux Ménechmes femelles, qui auraient pu faire dire aux
moqueurs: «Il y en a au moins une de trop!» Elles ne le trouvaient
point, car elles s'aimaient; et elles se voulaient en tout si
semblables, que mademoiselle Sainte avait refusé un beau mariage parce
qu'il ne se présentait pas de mari pour mademoiselle Ursule, sa soeur.
Ce soir-là, comme à l'ordinaire, ces routinières de l'amitié avaient
dans leur salon une de leurs amies, noble comme elles, qui travaillait à
la plus extravagante tapisserie avec une telle action qu'elle semblait
se ruer à ce travail, suspendu tout à coup par l'arrivée de son frère,
l'abbé. Fée plus mâle, aux traits plus hardis, à la voix plus forte,
celle-ci tranchait par la brusquerie _hommasse_ de toute sa personne sur
la délicatesse et l'inertie de ces douces Contemplatives, de ces deux
vieilles chattes blanches de la rêverie sans idées, qui n'avaient jamais
été des Chattes Merveilleuses. Ces pauvres vierges de Touffedelys
avaient eu le suave éclat de leur nom dans leur jeunesse; mais elles
avaient vu fondre leur beauté au feu des souffrances, comme le cierge
voit fondre sa cire sur le pied d'argent du chandelier.
A la lettre, elles étaient fondues... tandis que leur amie, robustement
et rébarbativement laide, avait résisté. Solide de laideur, elle avait
reçu le soufflet, l'_alipan_ du Temps, comme elle disait, sur un bronze
que rien ne pouvait entamer. Même la mise inouïe dans laquelle elle
encadrait sa laideur bizarre n'en augmentait pas de beaucoup l'effet,
tant l'effet en était frappant! Coiffée habituellement d'une espèce de
baril de soie orange et violette, qui aurait défié par sa forme la plus
audacieuse fantaisie et qu'elle fabriquait de ses propres mains, cette
contemporaine de mesdemoiselles de Touffedelys ressemblait, avec son nez
recourbé comme un sabre oriental dans son fourreau grenu de maroquin
rouge, à la reine de Saba, interprétée par un Callot chinois, surexcité
par l'opium. Elle avait réussi à diminuer la laideur de son frère, et à
faire passer le visage de l'abbé pour un visage comme un autre, quoique,
certes! il ne le fut pas. Cette femme avait un grotesque si supérieur
qu'on l'eût remarquée même en Angleterre, ce pays des grotesques, où le
spleen, l'excentricité, la richesse et le gin travaillent
perpétuellement à faire un carnaval de figures auprès desquelles les
masques du carnaval de Venise ne seraient que du carton vulgairement
badigeonné.
Comme il est des couleurs d'un tel ruissellement de lumière qu'elles
éteignent toutes celles que l'on place à côté, l'amie de mesdemoiselles
de Touffedelys, pavoisée comme un vaisseau barbaresque des plus
éclatants chiffons déterrés dans la garde-robe de sa grand'mère,
éteignait, effaçait les physionomies les plus originales par la sienne.
Et cependant, l'abbé et le baron de Fierdrap étaient, ainsi qu'on va le
voir, de ces individualités exceptionnelles qui entrent violemment dans
la mémoire lorsqu'on les a rencontrées, et dont l'image y reste soudée,
comme une patte-fiche dans un mur. Il n'y a qu'au versant d'un siècle,
au tournant d'un temps dans un autre, qu'on trouve de ces physionomies
qui portent la trace d'une époque finie dans les moeurs d'une époque
nouvelle, et forment ainsi des originalités qui ressemblent à cet airain
de Corinthe fait avec des métaux différents. Elles traversent rapidement
les points d'intersection de l'Histoire, et il faut se hâter de les
peindre quand on les a vues, parce que, plus tard, rien ne saurait
donner une idée de ces types, à jamais perdus!
Le baron de Fierdrap, placé entre les deux demoiselles de Touffedelys,
et plus particulièrement à côté de la soeur de l'abbé, qui, la tête sur
sa tapisserie, tirait sa laine de chaque point avec une furie effrayante
pour l'observateur rétrospectif, car elle avait dû, autrefois, faire
tout comme elle tirait sa laine; le baron de Fierdrap, Hylas de
Fierdrap, était assis, les jambes croisées, une main sous sa cuisse,
comme le grand lord Clive, et présentait au feu la semelle d'un pied
chaussé d'une guêtre de casimir noir. C'était un homme d'une taille
médiocre, mais vigoureux et râblé comme un vieux loup, dont il avait le
poil, si l'on en jugeait par la _brosse_ hérissée, courte et fauve de sa
perruque. Son visage accentué s'arrêtait dans un profil ferme: un vrai
visage de Normand, rusé et hardi. Jeune, il n'avait été ni beau ni laid.
Comme on dit assez drôlement en Normandie pour désigner un homme qu'on
ne remarque ni pour ses défauts naturels, ni pour ses avantages: «Il
allait à la messe avec les autres.» Il exprimait bien le modèle sans
alliage de ces anciens hobereaux que rien ne pouvait ni apprivoiser ni
décrasser, et qui, sans la Révolution, laquelle roula cette race de
granit d'un bout de l'Europe à l'autre bout sans la polir, seraient
restés dans les fondrières de leur province, ne pensant même pas à
aller au moins une fois à Versailles, et, après être montés dans les
voitures du roi, à reprendre le coche et à revenir. Chasseur comme tous
les gentilshommes terriens, chasseur enragé, quel que fût le poil de la
bête ou la plume, il avait fallu cette fin du monde de la Révolution
pour arracher Hylas de Fierdrap à ses bois et à ses marais. Gentilhomme
avant tout, dès que les premières quenouilles eurent circulé dans le
pays, il offrit à l'armée de Condé un volontaire qui savait porter
gaillardement, pendant trente lieues de route, un fusil à deux coups sur
la carrure de son épaule, et qui, des balles de son double canon, eût
aussi bien coupé le bec à une bécassine qu'abattu un sanglier, en le
frappant entre les deux yeux. Lorsque l'armée de Condé avait été
licenciée et qu'il n'y eut plus rien dans la poire à poudre de ce
dernier des _Chasseurs du Roi_, le baron de Fierdrap était passé en
Angleterre, cette terre de l'excentricité, et c'est là qu'il avait
contracté, disait-on, ces manières d'être qui le firent regarder, sur
ses vieux jours, comme un original, par ceux qui l'avaient connu
_ressemblant à tout le monde_ dans sa jeunesse.
[Illustration: ... Hylas de Fierdrap était assis, les jambes croisées...]
Le fait est que, comme le chat du bonhomme Misère, autre dicton normand,
il ne ressemblait plus à personne. Ayant perdu tout, ou à peu près, de
sa fortune patrimoniale, il vivait comme il pouvait de quelques bribes,
et de la maigre pension qu'octroya la Restauration aux pauvres
chevaliers de Saint-Louis qui avaient suivi héroïquement la maison de
Bourbon à l'étranger et partagé sa triste fortune. Il avait moins
souffert que bien d'autres de cette vie dénuée. Ses besoins n'étaient
pas nombreux. Il avait une santé de fer, que l'exercice et le grand
air avaient rendue d'une solidité qui paraissait indestructible. Il
habitait une petite maison, aux écarts du bourg voisin de
Saint-Sauveur-le-Vicomte, sans domestique qu'une vieille femme qui
allait parfois balayer son logis, et on ne dira pas: «faire son lit»,
car il n'en avait pas, et il couchait dans un hamac qu'il avait rapporté
d'Angleterre. Sobre comme un anachorète et presque ichthyophage, il se
nourrissait de sa pêche, étant devenu, sur le tard de ses jours, un
pêcheur aussi infatigable qu'il avait été un indomptable chasseur dans
la première moitié de sa vie. Toutes les rivières du pays le
connaissaient et le voyaient incessamment sur leurs bords, à dix lieues
à la ronde, un paquet de longues lignes sur son épaule et à la main un
vase de fer-blanc, d'une forme allongée comme la boîte au lait des
laitières, et dans lequel il mettait, sous une couche de terreau, les
vers de jardin qu'il accrochait à ses hameçons. Il pêchait aussi à la
_mouche_, cette chasse écossaise, cette chasse en marchant, dont il
avait pris l'habitude en Écosse, et qui émerveillait les paysans du
Cotentin, à qui cette pêche était, avant lui, inconnue, quand ils le
voyaient courir sur la rive, en remontant ou en descendant les rivières,
et figurer le vol de la mouche en maintenant toujours son hameçon à
quelques pouces du fil de l'eau, avec un aplomb de main et de pied qui
tenait vraiment du prodige.
Ce soir-là, comme presque tous les soirs, lorsqu'il se trouvait à
Valognes et que ses pêches errantes ne l'entraînaient pas, il allait
passer la soirée chez ces demoiselles de Touffedelys. Il y apportait sa
boîte à thé et sa théière, et il y faisait son thé devant elles, ces
pauvres primitives, à qui l'émigration n'avait pas donné de ces goûts
étonnants comme «l'amour de ces petites feuilles roulées dans de l'eau
chaude», qui ne valaient pas, disaient-elles d'une bouche pleine de
sagesse, «_la liqueur verte_ de la Chartreuse contre les indigestions».
Infatigables dans leur étonnement, elles retrouvaient à point nommé
l'attention animale des êtres qui ne sont pas éducables, en regardant,
chaque soir, de leurs deux yeux faïencés, grands ouverts comme des
oeils-de-boeuf, cet _original_ de Fierdrap procédant à son infusion
accoutumée, comme s'il s'était livré à quelque effrayante alchimie!
L'abbé, cet abbé qui venait d'entrer comme un événement, et dont ces
dames épiaient la parole, trop lente à tomber de ses lèvres, comme s'il
eût voulu exaspérer leur curiosité excitée, l'abbé seul osait toucher au
breuvage _hérétique_ du baron de Fierdrap. Lui, aussi, comme l'avait dit
mademoiselle Ursule de Touffedelys, était allé en Angleterre. Pour ces
sédentaires de petite ville, pour ces culs-de-jatte de la destinée,
c'eût été comme d'aller à la Mecque, si de la Mecque elles avaient
jamais entendu parler!... ce qui était plus que douteux. L'abbé, du
reste, n'avait pour personne l'originalité caricaturesque de M. de
Fierdrap, lequel était un personnage digne du pinceau d'Hogarth, par le
physique et par le costume. Le grand air, qui, comme on l'a dit, avait
rendu le baron de Fierdrap invulnérable jusque dans le fin fond de sa
charpente et de sa moelle, avait seulement teinté le marbre, qu'il avait
durci, et, pour toute victoire et trace de son passage sur ce quartz
impénétrable de chair et de peau qui n'avait jamais eu ni un rhume, ni
un rhumatisme, avait laissé, comme une moquerie et une revanche pleine
de gaieté, trois superbes engelures qui s'épanouissaient du nez aux deux
joues du baron, comme le trèfle d'une belle giroflée en fleurs! Était-ce
averti par cette chiquenaude taquine du grand air, qu'il bravait tous
les jours, soit dans les brouillards de la Douve, soit sous les ponts de
Carentan et partout où il y avait des dards et des tanches à récolter,
que M. de Fierdrap portait sept habits, les uns sur les autres, et qu'il
appelait ses _sept coquilles_? Personne n'était tenté de justifier ce
nombre sacramentel et mystérieux... Mais toujours est-il que, même dans
le salon de mesdemoiselles de Touffedelys, il gardait son spencer de
reps gris doublé de peaux de taupe par-dessus son habit couleur de tabac
d'Espagne, à la boutonnière duquel pendait, sous sa croix de
Saint-Louis, un petit manchon de velours noir sans fourrure, dans lequel
il aimait, en parlant, à plonger les mains, qu'il avait _gourdes_ comme
Michel Montaigne.
L'ami et le compagnon d'émigration du baron de Fierdrap, et que celui-ci
regardait alors comme Morellet aurait regardé Voltaire, s'il l'eût tenu
chez le baron d'Holbach dans une petite soirée intime, cet abbé, qui
complétait les trois siècles et demi rassemblés dans ce coin, était bien
un homme de la même race que le baron, mais il était bien évident qu'il
le dominait, comme M. de Fierdrap dominait ces demoiselles de
Touffedelys et la soeur de l'abbé elle-même. De ce cercle, l'abbé était
l'aigle, et d'ailleurs, dans tous les mondes, il en eût été un, quand
même le cercle, au lieu de ce vieux héron de Fierdrap, de ces oies
candides de Touffedelys et de cette espèce de cacatoës huppé qui
travaillait à sa tapisserie, aurait été composé, en fait de femmes
charmantes et d'hommes rares, de flamants roses et d'oiseaux de paradis.
L'abbé était une de ces belles inutilités comme Dieu, qui joue _le Roi
s'amuse_ dans des proportions infinies, se plaît à en créer pour lui
seul. C'était un de ces hommes qui passent, semant le rire, l'ironie, la
pensée, dans une société qu'ils sont faits pour subjuguer, et qui croit
les avoir compris et leur avoir payé leurs gages, en disant d'eux:
«L'abbé un tel, monsieur un tel, vous en souvenez-vous? était un homme
d'un diable d'esprit.» A côté de ceux dont on parle ainsi, cependant, il
y a des illustrations et des gloires achetées avec la moitié de leurs
facultés! Mais eux, l'oubli doit les dévorer, et l'obscurité de leur
mort parachève l'obscurité de leur vie, si Dieu (toujours _le Roi
s'amuse_!) ne jetait parfois un enfant entre leurs genoux, une tête aux
cheveux bouclés sur laquelle ils posent un instant la main, et qui,
devenu plus tard Goldsmith ou Fielding, se souviendra d'eux dans quelque
roman de génie et paraîtra créer ce qu'elle aura simplement copié, en
se ressouvenant!
Cet abbé, qu'on ne nommerait pas si, à cette heure, sa famille, dont il
était le dernier rejeton, n'était éteinte, du moins en France[1],
portait le nom de ces Percy Normands dont la branche cadette a donné à
l'Angleterre ses Northumberland et cet Hotspur, auquel il venait de
faire allusion, l'Ajax des chroniques de Shakespeare. Quoiqu'il n'eût
rien dans sa personne qui rappelât son héroïque et romanesque parentage,
quoiqu'on sentît surtout en lui les amollissantes influences et les
égoïstes raffinements de la société du dix-huitième siècle, dans
laquelle, jeune, il avait vécu, cependant, l'empreinte ineffaçable d'un
commandement exercé par tant de générations se reconnaissait par la
manière dont l'abbé de Percy portait sa tête, plus irrégulière que celle
de M. de Fierdrap, mais d'une tout autre physionomie. L'abbé, moins laid
que sa soeur, laide comme le péché quand il est scandaleux, était laid,
lui, comme le péché quand il est plaisant. Le croira-t-on? cet abbé
recouvrait le plus drôle d'esprit de manières presque majestueuses.
C'était là le signe par lequel il étonnait et charmait toujours. La
gaieté qui a de la grâce a rarement de la dignité et elle semble
l'exclure. Mais chez l'abbé de Percy, cette gaieté à la Beaumarchais,
cette gaieté d'oncle à la commendataire d'Almaviva qui aurait battu ce
polisson de Figaro dans l'intrigue et dans la repartie, cette verve
inouïe, partant d'un fond de grand seigneur, qui ne cessait pas un seul
instant de rayonner dans sa personne, causait un plaisir d'autant plus
vif par le contraste et faisait de lui une de ces raretés qu'on ne
rencontre pas deux fois. Hélas! au point de vue des ambitions positives
de la vie, cet esprit ravissant ne lui avait servi à rien. Au contraire,
il lui avait nui, comme son blason.
[1] L'auteur s'était trompé. Le dernier descendant mâle de ces
nobles Percy vit encore dans le département du Nord.
(_Note de l'auteur._)
Victime de la Révolution autant que son ami M. de Fierdrap; victime
d'une thèse grecque en Sorbonne, qu'il avait mieux soutenue que son
autre ami, M. d'Hermopolis, lequel s'en était souvenu quand il avait été
ministre (les haines de clerc à clerc sont les bonnes); victime enfin
de son esprit trop animé et trop charmant pour être assez sacerdotal,
l'abbé de Percy avait manqué sa fortune ecclésiastique et toutes ses
fortunes, et n'avait pu, malgré le crédit de son cousin, le duc de
Northumberland, qui représentait l'Angleterre au sacre du roi Charles X,
parvenir à autre chose, pour les jours de sa vieillesse, qu'à un simple
canonicat de Saint-Denis de second degré, avec dispense de résider au
Chapitre. Au déclin de l'âge, la Normandie lui était repassée dans le
souvenir, parée du charme des jours évanouis, et lui, qui s'était mêlé
aux plus hautes sociétés de France et d'Angleterre et qui avait joué sa
partie d'homme d'esprit avec les plus grands et les plus brillants
esprits qui eussent jouté en Europe depuis quarante ans, il était revenu
vivre parmi les bonnes judiciaires du Cotentin, claquemuré dans une
petite maison ornée avec goût et qu'il appelait son _hermitage_. Il n'en
sortait que pour aller passer des huitaines chez tous les châtelains des
alentours.
C'était un grand dîneur. Mais sa naissance, son formidable esprit, ses
manières, excluaient toute idée de parasitisme dans ce modeste piéton
qu'on rencontrait, comme le baron de Fierdrap, non pas au bord de toutes
les rivières, mais sur toutes les routes, allant faire quelque
pèlerinage à la Notre-Dame de la cuisine des châteaux les plus renommés
par leur hospitalité et par leur bonne chère.
Ces dîners, qu'il avait toujours aimés, avaient foncé la teinte
d'écrevisse cuite de son visage, et justifiaient ce qu'il disait de
cette éclatante couleur rouge, allumée par le Porto de l'émigration et
le Bourgogne de la patrie retrouvée: «Il est probable que voilà la seule
pourpre que j'aurai jamais à porter!»
Le front, le nez, qu'il avait busqué et immense, un nez de grande
maison, les joues, le menton, tout était de cette magnifique teinte
_cardinalice_, qui ne contrastait dans ce visage, fiévreusement taillé à
l'ébauchoir, mais saisissant d'expression, qu'avec le bleu des yeux, un
bleu fantastique, perlé, scintillant, acéré; un bleu qu'on n'avait vu
étinceler nulle part, sous les sourcils de personne, et auquel un
peintre de génie, qui ne l'aurait pas vu, croirait seul.
Les yeux de l'abbé de Percy n'étaient pas des yeux: c'étaient deux
petits trous ronds, sans sourcils, sans paupière, et la prunelle de ce
bleu, impatientant à regarder (tant il était vif!), était si
disproportionnée et si large, que ce n'était pas l'orbe de la prunelle
qui tournait sur le blanc de l'oeil, mais la lumière qui faisait une
perpétuelle et rapide rotation sur les facettes de saphir de ces yeux de
lynx... Les verra-t-on d'ici, ces yeux-là?... Mais quand on les avait
vus en réalité, on ne pouvait plus les oublier. Ce soir-là, ils
pétillaient, semblait-il, encore plus qu'à l'ordinaire en regardant les
curieuses que l'abbé, toujours debout, affolait par l'affectation de son
silence. Au lieu de répondre aux questions haletantes de mesdemoiselles
de Touffedelys, il passait, selon son usage, sa langue de gourmet sur
ses lèvres épaisses et juteuses, comme s'il y avait cherché des saveurs
perdues. Il venait de dîner en ville et il avait sa tenue solennelle et
officielle de tous les soirs. Il portait un habit noir carré, une
cravate blanche, sans rabat, ni manteau, ni calotte. Ses longs cheveux,
fins et blancs comme le duvet d'un cygne, roulés et gonflés avec une
coquetterie qui rappelait celle de Talleyrand,--de Talleyrand que, par
parenthèse, il abhorrait moins pour toutes ses autres apostasies que
pour avoir signé la _Constitution civile du clergé_,--ses cheveux
poudrés et floconneux tombaient richement sur le col de son habit noir,
et poudraient, à leur tour, de leur iris parfumé, le large ruban violet,
liséré de blanc, qui suspendait à son cou sa grande croix émaillée de
Chanoine Royal. Campé solidement sur ses jambes en bas de soie, assez
bien tournées, mais de deux galbes différents, et dont il appelait l'une
_Apollon_ et l'autre _Hercule_, avec une fidélité à la mythologie qui
avait été l'une des religions de sa jeunesse, il aspirait longuement sa
prise de tabac.
«Eh bien, l'abbé, as-tu juré de faire damner ces dames?--lui dit le
baron, qui s'attendait à une plaisanterie.--Et nous diras-tu enfin quel
revenant tu as vu, en passant tout à l'heure sur la place?
--Ris tant que tu voudras, Fierdrap,--reprit l'abbé imperturbable,--mais
ceci est sérieux! Le revenant que j'ai vu était de chair et d'os...
comme toi et moi, mais il n'en était que plus épouvantable... C'était...
le chevalier Des Touches!...
II
HÉLÈNE ET PARIS
--Le chevalier Des Touches!--s'écrièrent les deux demoiselles de
Touffedelys, avec un accord si parfait d'intonation qu'on aurait dit
qu'elles n'avaient qu'une voix à elles deux.
--Le chevalier Des Touches!--fit M. de Fierdrap à son tour, en
décroisant ses jambes comme un homme surpris.--Ma foi! si tu l'as vu,
l'abbé, c'est un revenant vrai, celui-là! et qui n'a rien de commun avec
nous, qui ne sommes que des émigrés revenus...
--Sans revenus!--interrompit gaiement l'abbé, jouant sur le mot.
--Seulement, tu vas me forcer--continua le baron,--à partager les idées
de mademoiselle Sainte sur les fantômes; car ce Des Touches, le
chevalier Des Touches de Langotière, qu'à Londres, après son enlèvement
par les _Douze_, nous appelions en plaisantant la _Belle Hélène_, est
mort parfaitement, quelques années plus tard, des suites d'un coup
d'épée dans le foie, à Édimbourg.
--Je le croyais comme toi, Fierdrap; mais il faut décompter,--répondit
l'abbé de Percy, qui regardait circulairement ces trois dames, figées
par ce nom de Des Touches, l'un des héros de leur jeunesse.--Oui! je
croyais qu'il était mort... Eh! qui ne l'aurait cru, depuis tant
d'années que le silence avait succédé au bruit de son enlèvement et de
son duel? Mais, que veux-tu? je n'ai pas la berlue, et je viens de le
voir sur la place des Capucins, et même de l'entendre; car il m'a
parlé!
--Pourquoi donc, en ce cas, ne l'as-tu pas amené avec toi, l'abbé?--dit
en riant l'incorrigible baron de Fierdrap, qui s'obstinait à penser que
son ami Percy jouait la comédie pour épouvanter mademoiselle
Sainte.--Nous lui aurions offert une tasse de thé comme à un ancien
compagnon d'infortune, et nous nous serions régalés de son histoire, qui
doit être curieuse, si c'est l'histoire d'un ressuscité?
--Curieuse et triste, à en juger par ce que j'ai vu,--dit l'abbé, qui ne
se laissait pas entamer par le ton narquois de son ami le baron,--mais
en attendant qu'il te la raconte lui-même, fais-moi donc, mon cher, le
plaisir d'écouter la mienne!»
Mesdemoiselles de Touffedelys étaient plus que jamais suspendues aux
lèvres de l'abbé, et mademoiselle de Percy avait laissé tomber sa
tapisserie sur ses genoux et continuait de fixer son frère avec une
attention concentrée.
«J'ai dîné aujourd'hui--dit l'abbé, toujours debout,--chez notre vieil
ami de Vaucelles avec Sortôville et le chevalier du Rifus, lesquels,
après le dîner, se sont campés, selon leur usage des vendredis, à leur
whist de fondation, et même ont voulu me garder, moitié pour épargner à
du Rifus l'ennui de faire le _mort_, qu'il fait très mal avec ses
distractions perpétuelles, et moitié pour moi, à cause de la pluie. Mais
comme mon bougran ne craint pas plus l'eau que les plumes d'une
sarcelle, ils ont chanté tout ce qu'ils ont voulu et je m'en suis allé
malgré le temps, un temps à ne pas mettre un chien dehors, comme on dit.
Or, de la rue de Poterie à la rue Siquet, je n'ai rencontré âme qui
vive, si ce n'est pourtant le perruquier Chélus, ce maître ivrogne, qui
marchait en dessinant des tirebouchons sous la pluie et qui m'a
grasseyé, en passant, le bonsoir, d'une voix barbouillée. Mais, au
sortir de la rue Siquet et quand j'ai tourné le coin de la place,
ramassé sous mon parapluie pour éviter le vent qui me fouettait l'averse
au nez, j'ai tout à coup senti une main qui m'a saisi le bras avec
violence, et je t'assure, Fierdrap, que cette main-là avait quelque
chose de très corporel, et j'ai vu, à deux pouces de ma figure et dans
le rayon de ma lanterne, car presque tous les réverbères de la place
étaient éteints, un visage... est-ce croyable? sur mon âme, plus laid
que le mien! un visage dévasté, barbu, blanchi, aux yeux étincelants et
hagards, lequel m'a crié d'une voix rauque et amère: «_Je suis le
chevalier Des Touches; n'est-ce pas, que ce sont des ingrats?_»
[Illustration: ... «J'ai dîné aujourd'hui...»--dit l'abbé, toujours
debout...]
--Mère de douleur!--s'écria mademoiselle Sainte, devenue
blême.--Êtes-vous bien sûr qu'il était vivant?...
--Sûr,--répondit l'abbé,--comme je suis sûr que vous vivez,
mademoiselle! Voyez plutôt!--ajouta-t-il, en relevant la manche de son
habit,--j'ai encore au poignet la marque de cette main frénétique et
brûlante, qui m'a lâché après m'avoir étreint! Oui! c'était notre _belle
Hélène_, Fierdrap! mais dans quel état de changement, de vieillesse, de
démence! C'était le chevalier Des Touches, comme il le disait! Je l'ai
bien reconnu à travers les haillons du temps et de la misère! J'allais
lui parler, l'interroger... quand, d'un souffle, il a éteint la lanterne
à la lueur de laquelle je le regardais, saisi d'un étonnement
douloureux, et il a comme fondu dans la pluie, la rafale et l'obscurité.
--Et alors?...--dit M. de Fierdrap, devenu pensif.
--Mais cela était tout!--fit l'abbé; et il s'assit dans le fauteuil qui
lui tendait les bras.--Je n'ai plus rien vu, rien entendu, et je m'en
suis venu jusqu'ici dans une espèce d'horreur de cette apparition
étrange. Je ne me rappelle pas avoir éprouvé rien de pareil depuis le
jour où, en Sorbonne, je fis la gageure d'aller tranquillement planter
un clou, à minuit, sur la tombe d'un de nos confrères, enterré de la
veille, et qu'en me relevant de cette tombe, où je m'étais agenouillé
pour mieux enfoncer mon clou, je me sentis pris par ma soutane...
--Jésus!--firent les deux Touffedelys, par le même procédé de voix et
d'émotion jumelles.
--C'était toi qui l'avais clouée!--dit le baron de Fierdrap.--Je connais
l'histoire! Si ton revenant de ce soir ressemble à l'autre...
--Fierdrap, tu plaisantes trop maintenant!--dit le majestueux chanoine,
avec un ton qui rendit toute autre plaisanterie impossible.
--Ah! si tu le prends ainsi, l'abbé, je deviens sérieux comme un chat
qui boit du vinaigre... et du vinaigre versé par toi! Mais, voyons!
raisonnons, tâchons de voir clair, malgré ta lanterne soufflée...
Pourquoi Des Touches serait-il à Valognes, par cette nuit, sous cette
apparence misérable?...
--Il doit être fou...,--dit froidement M. de Percy, parlant sa pensée
comme s'il avait été seul.--Il est certain qu'il m'a produit l'effet
d'un insensé, échappé de quelque hôpital... Il était affreux!
--_Ils_ ont une manière--dit profondément M. de Fierdrap--de récompenser
les services, qui pourrait bien faire devenir fous leurs serviteurs.
--Oui,--dit l'abbé, suivant la pensée de son ami.--Nous sommes entre
nous, et nous les aimons assez pour pouvoir nous en plaindre. Ils
ressemblent aux Stuarts, et ils finiront comme eux! Ils en ont la
légèreté de coeur et l'ingratitude. Quand le malheureux que je viens de
voir m'a parlé _d'ingrats_, il n'avait pas besoin de _les_ nommer. Je
l'avais reconnu et je le comprenais!»
Ici, il y eut un moment de silence. Ces demoiselles de Touffedelys ne
soufflaient mot d'émotion et de stupéfaction, ou peut-être d'absence de
pensée. Mais le royalisme de mademoiselle de Percy, qui avait,
disait-elle, _la religion de la royauté_, jeta un cri, qui fut comme une
protestation contre les dures paroles de l'abbé:
«Ah! mon frère!--dit-elle, avec un accent de reproche.
--Royaliste _quand même!_ héroïne _quand même!_ C'est bien vous ma
soeur!--dit l'abbé, en tournant sa tête blanche vers elle.--Vous portez
donc toujours vos caleçons de velours rayé et vos grosses bottes de
gendarme, et vous montez toujours à califourchon votre pouliche pour la
maison de Bourbon?...»
Mademoiselle de Percy avait été une des amazones de la Chouannerie. Elle
avait plus d'une fois, sous des vêtements d'homme, servi d'officier
d'ordonnance ou de courrier aux différents chefs qui avaient insurgé le
Maine et voulu armer le Cotentin. Espèce de chevalier d'Éon, mais qui
n'avait rien d'apocryphe, elle avait, disait-on, fait le coup de feu du
buisson avec une intrépidité qui eût été l'honneur d'un homme. Bien loin
que sa beauté ou la délicatesse de ses formes pût jamais révéler son
sexe, sa laideur avait pu même quelquefois effrayer l'ennemi.
«Je ne suis plus qu'une vieille fille inutile maintenant,--dit-elle en
répondant avec une mélancolie qui n'était pas sans grâce à la
plaisanterie de son frère,--et je n'ai pas même un pauvre petit bout de
neveu dans les Pages à qui je puisse léguer la carabine de sa tante;
mais je mourrai comme j'ai vécu, fidèle à nos maîtres et ne pouvant rien
entendre contre eux!
--Tu vaux mieux qu'eux et que nous, Percy!» dit l'abbé, qui admirait ce
dévouement, mais qui ne le partageait _plus_. Il appelait toujours sa
soeur par son nom de Percy, comme si elle avait été un homme, et il y
avait dans cette habitude de langage un hommage de respect que méritait
cette vieille lionne de soeur!
L'éloge de l'abbé fut comme un boute-selle pour l'amazone de la
Chouannerie... L'agitation n'était jamais bien loin, d'ailleurs, de
cette nature sanguine, perpétuellement ivre d'activité sans but, depuis
que les guerres étaient finies. Elle repoussa impétueusement sur le
guéridon qui supportait la lampe, le canevas de cette tapisserie dans
laquelle elle clouait les impatiences de son âme, depuis qu'elle ne
clouait plus les hérons et les butors, tués par elle à la chasse, sur la
grande porte des manoirs; et, se levant bruyamment de sa bergère, elle
se mit à marcher dans le salon, malgré ses gouttes, l'oeil enflammé et
les mains derrière le dos, comme un homme:
«Le chevalier Des Touches à Valognes!--dit-elle, comme se parlant à
elle-même bien plus qu'à ceux qui étaient là.--Et, par la mort-Dieu?
pourquoi pas?--ajouta-t-elle; car elle avait rapporté des vieilles
guerres au clair de lune des jurons et des mots énergiques qu'elle ne
disait pas d'ordinaire, mais qui revenaient à ses lèvres, quand quelque
passion la reprenait, comme des oiseaux sauvages et effrontés reviennent
à quelque ancien perchoir abandonné depuis longtemps.--Après tout, ce
n'est pas impossible! Un homme, qui a fait la guerre des Chouans et qui
n'y est pas resté, a la vie dure. Au lieu de débarquer à Granville, il
aura pris terre à Portbail ou au havre de Carteret, et il aura passé par
Valognes pour retourner dans son pays; car il est, je crois, du côté
d'Avranches. Mais, mon frère,--continua-t-elle, en s'arrêtant devant
lui comme si elle avait été encore dans ces grosses bottes dont il
venait de lui parler, et qu'elle eût eu sur la tête, au lieu de son
baril de soie orange et violet, le tricorne qu'elle avait porté dans sa
jeunesse sur ses cheveux en catogan;--mais, mon frère, si vous êtes sûr
que ce fût lui, le chevalier Des Touches, pourquoi l'avoir laissé vous
quitter si vite et ne l'avoir pas contraint, du moins, à vous parler?
--Suivi! parlé!--répondit gaiement l'abbé au ton sérieux et passionné de
mademoiselle de Percy.--Mais on ne suit pas un coup de vent quand il
passe, et on ne parle pas à un homme qui, comme un farfadet, pst! pst!
est déjà bien loin quand on commence à le reconnaître, et tout cela par
le temps qu'il fait, mademoiselle ma soeur!
--Oh! vous avez toujours été un peu damoiseau, l'abbé!--reprit ce
singulier gendarme en cottes bouffantes, qui n'avait, _lui_, jamais été
une demoiselle.--Moi, j'aurais suivi le chevalier! Pauvre
chevalier!--continua-t-elle en marchant toujours,--il ne se doute guère
que vous autres, les Touffedelys, vous n'avez plus votre château de
Touffedelys, notre ancien quartier général, et que vous êtes devenues
des dames de Valognes, chez qui _un_ de ses sauveurs est maintenant
réduit à venir faire de la tapisserie tous les soirs!
[Illustration: ... «Oh! vous avez toujours été un peu damoiseau,
l'abbé!...»]
--Que dites-vous donc là, mademoiselle de Percy?...--fit le baron de
Fierdrap, retirant son nez littéralement enseveli au fond de la boîte de
fer-blanc dans laquelle il enfermait son _Tea-Pocket_, comme il
l'appelait; et il le tourna, ce nez frémissant et curieux, vers
mademoiselle de Percy, qui marchait toujours d'une encoignure à l'autre
du salon, avec le va-et-vient de quelque formidable pendule en
vibration.
--Ah! bien oui! tu ne sais pas cela, toi, Fierdrap!--reprit
l'abbé;--mais ma soeur, que tu vois là, dans la splendeur de tous ses
falbalas, est un des sauveurs de Des Touches, ni plus ni moins, mon
cher! Elle a fait partie, pendant que nous chassions le renard en
Angleterre, de la fameuse expédition des _Douze_, qui nous parut si
incroyablement héroïque quand Sainte-Suzanne nous la raconta, un soir,
chez mon cousin, le duc de Northumberland. Te le rappelles-tu?...
Sainte-Suzanne ne nous dit pas que ma soeur fut un de ces braves. Il ne
le savait pas, et je ne l'ai su, moi, que depuis mon retour de
l'émigration. Elle avait si bien caché son sexe, ou ces messieurs furent
si discrets, qu'elle fut prise pour un de ces gentilshommes qui ne se
connaissaient pas tous les uns les autres, mais qui s'appelaient
également tous, les uns pour les autres: «Cocarde blanche!» Aurais-tu
jamais cru que l'un des _Pâris_ de notre _belle Hélène_ fût... ma
soeur?...