CHAPITRE LXXXVI.

1361. MORT DU DUC DE LANCASTRE.--MORT DU DUC DE BOURGOGNE ET

PARTAGE DE SA SUCCESSION.--1362. MORT DU PAPE INNOCENT VI ET

ÉLECTION D’URBAIN V.--VOYAGE ET SÉJOUR DU ROI JEAN A LA COUR

D’AVIGNON.--CRÉATION DE LA PRINCIPAUTÉ D’AQUITAINE EN FAVEUR DU

PRINCE DE GALLES ET ARRIVÉE D’ÉDOUARD DANS SA NOUVELLE PRINCIPAUTÉ

(§§ 499 à 502).

Mort de Henri, duc de Lancastre[142]. Ce duc laisse deux filles,

l’aînée, Mathilde, mariée au comte Guillaume de Hainaut, et la jeune

Blanche, à Jean, comte de Richmond, fils d’Édouard III, qui devient duc

de Lancastre du chef de sa femme.--Mort de Philippe, dit de Rouvre,

duc de Bourgogne[143], marié à la jeune Marguerite, fille de Louis,

comte de Flandre. Marguerite[144], mère du comte de Flandre, succède à

Philippe, son petit neveu, dans la possession des comtés d’Artois et

de Bourgogne. Jean de Boulogne a pour sa part les comtés d’Auvergne et

de Boulogne[145]. Enfin, Jean, roi de France, hérite à titre de plus

proche parent[146], du duché de Bourgogne, au grand déplaisir du roi de

Navarre[147] qui prétend avoir des droits sur cette succession ainsi

que sur la Champagne et la Brie. P. 76, 77, 271 et 272.

[142] Un mandement d’Édouard III, en date du 16 avril 1361

(_Rymer_, III, 614), est adressé à Henri, duc de Lancastre.

Cependant Knyghton, chanoine de Leicester (_apud Twysden_, II,

2625) dit que Henri de Derby mourut dans le carême qui suivit

le traité de Brétigny, c’est-à-dire au plus tard dans les

vingt-et-un premiers jours de mars 1361. Le duc de Lancastre fut

enterré près de la porte septentrionale de l’église collégiale

de Leicester, qu’il avait fondée à côté d’un hôpital destiné à

recevoir cent pauvres malades.

[143] Philippe, dit de Rouvre, mourut le 21 novembre 1361, cinq

mois à peine après son mariage avec Marguerite de Flandre,

accompli le 1er juillet précédent, alors que Marguerite n’avait

pas encore atteint sa douzième année.

[144] Marguerite de France, mariée le 2 juin 1320 à Louis II,

comte de Flandre, mère de Louis III, dit de Male, et grand’mère

de Marguerite de Flandre, était la seconde fille de Philippe

le Long et de Jeanne, comtesse de Bourgogne et d’Artois.

Cette princesse, sœur de Jeanne de France, mariée à Eudes IV,

recueillit les comtés de Bourgogne et d’Artois du chef de sa mère

Jeanne, bisaïeule de Philippe de Rouvre.

[145] Jeanne de Boulogne, fille de Guillaume, comte d’Auvergne

et de Boulogne et de Marguerite d’Évreux, mariée en premières

noces à Philippe de Bourgogne, dont elle eut Philippe de Rouvre,

remariée le 19 février 1349 à Jean, roi de France, mourut à

Argilly le même jour que son fils, c’est-à-dire le 21 novembre

1361. Jean d’Auvergne ou de Boulogne, qui, par suite de ce double

décès, entra en possession des comtés de Boulogne et d’Auvergne,

était, ainsi que le cardinal Gui de Boulogne, l’oncle de Jeanne

du côté paternel. Jean et Gui étaient les fils de Robert VII,

comte d’Auvergne et de Boulogne, et de sa seconde femme, Marie de

Flandre, tandis que Guillaume, père de Jeanne de Boulogne, était

le fils de ce même Robert VII et de sa première femme, Blanche de

Clermont. Anselme, _Hist. généal._, VIII, 56 et 57.

[146] Le roi Jean, fils de Jeanne de Bourgogne, sœur d’Eudes

IV, grand-père de Philippe de Rouvre, était par conséquent le

neveu d’Eudes IV, le cousin germain du fils d’Eudes, Philippe

de Bourgogne, tué au siége d’Aiguillon le 22 septembre 1346, et

l’oncle à la mode de Bretagne de Philippe de Rouvre, fils de

Philippe de Bourgogne.

[147] Charles II, roi de Navarre, dit le Mauvais, petit-fils

par sa mère de Marguerite de Bourgogne, première femme de Louis

le Hutin et sœur d’Eudes IV, était seulement le cousin issu

de germain du dernier duc de Bourgogne. Pour couper court à

ces prétentions de son gendre, le roi Jean, par une ordonnance

rendue au Louvre lez Paris au mois de novembre 1361, réunit

perpétuellement à la Couronne: 1º le duché de Bourgogne, 2º

les comtés de Champagne et de Brie, 3º le comté de Toulouse.

_Ordonn._, IV, 212 et suiv.

Le roi de France entreprend de visiter son nouveau duché[148]

et d’aller voir le pape à Avignon; il part de Paris vers la

Saint-Jean-Baptiste 1362[149], après avoir nommé Charles son fils

aîné régent pendant son absence, et arrive à Avignon aux approches

de Noël suivant[150]. Innocent VI meurt sur ces entrefaites[151].

Les cardinaux de Boulogne et de Périgord se disputent les voix du

conclave. Ne pouvant réunir la majorité, parce qu’ils se tiennent en

échec l’un l’autre, ils prennent le parti de faire élire un simple

moine, abbé de Saint-Victor de Marseille, qui devient pape sous le nom

d’Urbain V[152]. Informé que Pierre de Lusignan, roi de Chypre, doit

venir bientôt à Avignon, Jean passe l’hiver à Villeneuve et dans ses

villes du midi, en attendant l’arrivée du vainqueur des Sarrasins, du

conquérant de Satalie[153]. P. 77 à 79, 272 à 274.

[148] Le voyage du roi Jean en Bourgogne pour prendre possession

de son nouveau duché, n’a rien de commun, quoi qu’en dise

Froissart, avec le voyage à Avignon. Le voyage en Bourgogne eut

lieu en décembre 1361 et janvier 1362, tandis que le voyage à

Avignon ne se fit, comme nous le montrerons plus loin, qu’aux

mois d’octobre et de novembre de cette même année 1362. Voici

les principales étapes du voyage en Bourgogne. 1361, 5 décembre:

départ du bois de Vincennes (_Gr. Chron._, VI, 225); du 5 au 9

décembre: passage à Moret (JJ91, nº 30), à Sens (JJ91, nº 31), à

Villeneuve-le-Roi (JJ119, nº 415), à Saint-Florentin (JJ91, nº

100), à Auxerre (JJ91, nº 230), à Tonnerre (JJ91, nº 33). Jean

arriva à Dijon le 10 décembre et confirma le jour même de son

arrivée le traité conclu à Guillon le 10 mars 1360 (dom Plancher,

_Hist. de Bourg._, t. II, Preuves, p. CCLXXII à CCLXXVI). C’est

encore à Dijon que ce prince confirma, le 23 décembre suivant,

les libertés et franchises des habitants de cette ville (JJ91,

nº 44). 1362 (n. st.), 2 janvier, à Talant (JJ91, nºs 46, 56,

57, 98); 7 janvier, à Rouvre (dom Plancher, II, Preuves, CCLXVI

et CCCLXVII); 16 janvier, à Cîteaux (_Ibid._, CCCLXVII et

CCCLXVIII); 20 et 25 janvier, à Beaune (JJ91, nºs 103 à 106:

JJ93, nº 69); février, à Arnay-le-Duc (JJ91, nºs 69 à 71). Le

roi Jean, après avoir passé par Châtillon-sur-Seine (JJ91, nº

68) et Troyes (JJ91, nºs 84 et 85) pendant la première quinzaine

de février, était de retour au bois de Vincennes le 17 février

(JJ91, nº 221).

[149] Froissart commet ici, comme l’a déjà fait remarquer dom

Vaissète (_Hist. du Languedoc_, IV, 572), une grave erreur de

date. Le roi Jean ne partit point de Paris vers le 24 juin; il

était encore dans cette ville non à la fin, comme le dit dom

Vaissète, mais dans les premiers jours de septembre (JJ91, nºs

368, 370), au manoir de Tourvoye, près Provins (K179, liasse

21, nº 4); à Torcenay (K179, liasse 28, nº 2128); à Troyes le

30 septembre et dans les premiers jours d’octobre (P1377², nº

2891. JJ119, nº 219. JJ93, nºs 1 à 12); à Châtillon-sur-Seine

(JJ93, nºs 13 et 14); à Villaines-en-Duesmois (JJ93, nº 15), à

Beaune (JJ93, nºs 18 à 20, 37, 38), à Chalon (JJ93, nºs 21, 35,

36, 39, 40, 41, 43, 51, 54 à 56) en octobre; à Tournus, le 22

octobre (JJ93, nº 69); à Mâcon (_Ordonn._, III, 594, 595, 599)

dans les derniers jours d’octobre. Le roi de France n’arriva à

Villeneuve-lez-Avignon que dans les premiers jours de novembre

(_Ordonn._, III, 600).

[150] La fête de Noël se célèbre le 25 décembre. On a vu par la

note précédente que Jean arriva à Villeneuve-lez-Avignon dans les

premiers jours de novembre. Par conséquent, Froissart place près

de deux mois trop tard l’arrivée du roi de France à Avignon ou du

moins à Villeneuve-lez-Avignon.

[151] Etienne Aubert, né à Mont près Pompadour au diocèse de

Limoges, élu pape, sous le nom d’Innocent VI, le 18 décembre

1352, mourut à Avignon le lundi 12 septembre 1362, après un

pontificat de 9 ans 8 mois 26 jours depuis son couronnement.

Froissart place la mort de ce pape après l’arrivée du roi Jean à

Avignon, tandis qu’elle eut lieu près de deux mois auparavant.

[152] Le 22 septembre 1362, dix jours après les funérailles

d’Innocent VI, les cardinaux présents à Avignon entrèrent au

conclave au nombre de vingt, y compris Androuin de la Roche

arrivé dans la capitale du Comtat alors qu’Innocent était à

l’agonie. Par suite de la lutte qui s’établit entre les cardinaux

de Boulogne et de Périgord, les membres du sacré collége furent

plus d’un mois dans le conclave avant de convenir d’un pape. Ils

ne parvinrent à se mettre d’accord qu’en portant leur choix sur

quelqu’un qui n’était pas leur collègue, Guillaume Grimoard, abbé

de Saint-Victor de Marseille, qui fut élu pape le 28 octobre,

quelques jours seulement avant l’arrivée du roi Jean à Avignon.

Guillaume, né au château de Grizac (alors paroisse de Bédouès,

aujourd’hui commune de Pont-de-Montvert, Lozère, arr. Florac),

au diocèse de Mende, successivement professeur de droit canon à

l’université de Montpellier, abbé de Saint-Germain d’Auxerre,

puis en 1358 de Saint-Victor de Marseille, légat en Italie au

moment de son élection, entra secrètement à Avignon le 30 octobre

et fut sacré évêque et couronné pape le dimanche 6 novembre sous

le nom d’Urbain V. D’après Raynaldi, le roi Jean ne serait allé

visiter le nouveau pape et n’aurait fait son entrée à Avignon que

le 20 novembre 1362.

[153] Aujourd’hui Satalieh, Turquie d’Asie, province d’Anatolie,

sur la Méditerranée, à l’entrée du golfe du même nom. C’est

l’ancienne Attalie qui tirait son nom d’Attale son fondateur.

D’après les _Grandes Chroniques_ (VI, 225), Satalie fut prise par

Pierre Ier, roi de Chypre, le jeudi 1er juillet 1361.

Édouard III crée Édouard, prince de Galles, son fils aîné, prince

d’Aquitaine[154]; Lionel, son second fils, naguère comte d’Ulster,

duc de Clarence; Jean, son troisième fils, auparavant comte de

Richmond, duc de Lancastre[155]; et il demande pour son quatrième

fils Aymon, comte de Cambridge, la main[156] de Marguerite, fille

du comte de Flandre et veuve de Philippe de Rouvre.--Mort d’Isabelle

de France[157], fille de Philippe le Bel et mère d’Édouard III.

Après avoir assisté aux obsèques de sa grand’mère, Édouard, prince

d’Aquitaine et de Galles, qui vient de se marier à Jeanne de Kent,

veuve de Thomas de Holland[158], quitte l’Angleterre et fait voile vers

le continent[159] où il se rend pour prendre possession de sa nouvelle

principauté; il débarque à la Rochelle et y reste quatre jours. P. 79 à

81, 274, 275.

[154] Édouard, prince de Galles, fut créé prince d’Aquitaine le

19 juillet 1362. Rymer, III, 668, 669.

[155] Jean, dit de Gand, à cause du lieu de sa naissance, était

marié à Blanche, la seconde fille de Henri de Derby, duc de

Lancastre.

[156] Ces négociations furent entamées peu après la mort de

Philippe de Rouvre, premier mari de Marguerite de Flandre, dès

le commencement de l’année 1362. Par acte daté de son château de

Windsor le 8 février de cette année, Édouard III donna pleins

pouvoirs à l’évêque de Wincester, au comte de Suffolk, etc., pour

négocier cette affaire auprès de son très-cher cousin le comte de

Flandre. Rymer, III, 636.

[157] Froissart s’est trompé de quatre ans sur la date de cet

événement. Cette princesse mourut en novembre 1358, avant le 20

de ce mois. Rymer, III, 411.

[158] Froissart n’a mentionné ce mariage, contracté malgré

l’opposition du pape et d’Édouard III et qui fut l’une des causes

du départ du prince de Galles pour l’Aquitaine, Froissart,

dis-je, n’a mentionné ce mariage à sa date que dans la seconde

rédaction représentée par le manuscrit d’Amiens. Voyez p. 274.

[159] Le 29 août 1362, Édouard III autorisa son très-cher fils,

le prince d’Aquitaine et de Galles, qui avait contracté des

dettes à l’occasion de son départ pour l’Aquitaine, à faire son

testament afin de donner des gages et une hypothèque, le cas

échéant, à ses créanciers, «cum in obsequium nostrum ad partes

_Vasconiæ profecturus est_.» Rymer, III, 676.

Jean Chandos, gouverneur d’Aquitaine pour le roi d’Angleterre, va de

Niort où il réside à la Rochelle au-devant du prince; il l’accompagne

à Poitiers où tous les feudataires de Poitou[160] et de Saintonge

viennent rendre hommage à leur nouveau suzerain. Le prince d’Aquitaine

se dirige ensuite vers Bordeaux. Il fait en compagnie de la princesse

un long séjour dans cette ville et y reçoit le serment des seigneurs

de Gascogne[161]. Grâce à sa médiation, la paix est conclue[162]

entre les comtes de Foix et d’Armagnac qui sont depuis longtemps en

guerre. Il fait Jean Chandos connétable, et Guichard d’Angle maréchal,

d’Aquitaine. Il distribue les meilleurs offices de la principauté aux

chevaliers de son entourage et à des Anglais, au grand mécontentement

des gens du pays. P. 81, 82, 275 à 277.

[160] Les feudataires de Poitou prêtèrent serment de foi et

hommage à Édouard, prince d’Aquitaine et de Galles, au château

de Benon, le 1er septembre 1363; à Niort, le 3 septembre; au

monastère de Saint-Maixent, le 6; en l’église cathédrale de

Saint-Pierre de Poitiers, le 13; en l’église des Frères Mineurs

de la même ville, le 14; en la chambre du prince d’Aquitaine,

à Poitiers, le 23; au palais de Poitiers, le 29 de ce mois

(Delpit, _Documents français en Angleterre_, p. 108 à 114). Les

feudataires de Saintonge avaient prêté serment du 23 au 29 août

précédent (_Ibid._, p. 106 à 107), ceux d’Angoumois, du 18 au 21

août (_Ibid._, p. 104 à 106), ceux de Périgord, de Quercy et de

Rouergue, à Bergerac, à Sainte-Foy et en l’église Saint-Front de

Périgueux, du 4 au 15 août (_Ibid._, p. 100 à 104).

[161] C’est du 9 au 30 juillet 1363, avant de se rendre en

Poitou, qu’Édouard, prince d’Aquitaine et de Galles, duc de

Cornouaille et comte de Chester, reçut le serment des feudataires

de Gascogne, soit dans l’église cathédrale de Saint-André, soit

dans le palais de l’archevêque de Bordeaux. Delpit, _Documents

français_, p. 86 à 100.

[162] Cette paix fut conclue en l’église Saint-Volusien de Foix

le 14 avril 1363 à la suite de la victoire remportée par le comte

de Foix à Launac le 5 décembre précédent (dom Vaissète, _Hist.

de Languedoc_, IV, _Preuves_, 281 à 284); mais le roi Jean et

le pape Urbain V eurent beaucoup plus de part que le prince

d’Aquitaine à la réconciliation des deux comtes.

Chroniques de J. Froissart, tome 06/13 · 第 11 / 43 题