LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ

_Jacques_.--Ah! Boujou, Mousieu _Esprit_...

_Le citoyen Esprit_.--Ne m'appelle donc pas _Monsieur_; ce titre

aristocratique est aboli et remplacé par le mot égalitaire de _citoyen_.

_Jacques_.--Ah! chest cha; j'comprends pas, mais chest tout d'même.

_Le citoyen Esprit_.--Tu es si bête!

Jacques.--Ah! par exemple, cha pourrait ben être vrai; car tout l'monde

me l'dit. Mais en attendant, j'voudrais ben saver qué qu'veulent dire

chés trois mots _Libertai, Égalitai, Fraternitai_, quo vait tout

partout; o dirait que l'zimprimeux n'peuvent plus rien écrire sans mette

chés mots-là.

_Le citoyen Esprit_.--Tu ne comprends pas cela?

_Jacques_.--Ma foi, non.

_Le citoyen Esprit_.--Liberté!!! mot divin qui fait battre tous les

coeurs, quand on le prononce...

_Jacques_.--Ah! bah! l'mien des coeurs n'bat pas du tout.

_Le citoyen Esprit_.--C'est une manière de parler.

_Jacques_.--Chest-à-dire qu'cha n'signifie rien.

_Le citoyen Esprit_.--C'est-à-dire que tu es un imbécille.

_Jacques_.--Os me l'avez déjà dit, _Mousieu citoyen_.

_Le citoyen Esprit_.--Comment pourrais-tu en effet comprendre la

liberté, toi qui as été toute ta vie esclave et malheureux.

_Jacques_.--Ma foi, pas core trop.

_Le citoyen Esprit_.--Écoute, Jacques, et tâche de comprendre.

_Jacques_.--J'vo z'écoute des yeux et des oreilles.

_Le citoyen Esprit_.--Par le mot liberté, on entend que chacun est libre

de faire ce qui lui plaît.

_Jacques_.--Tout c'qui li plaît?

_Le citoyen Esprit_.--Tout!

_Jacques_.--Absolument tout?

_Le citoyen Esprit._--Oui.

_Jacques._--Y a ti longtemps, cha?

_Le citoyen Esprit._--Depuis le 24 février, l'an 59 de la liberté.

_Jacques._--Et moi qui ne l'savait point core! Faut que j'sais rudement

béte!

_Le citoyen Esprit._--Je ne dis pas non.

_Jacques._--Mais, comment qu'man maîte n'me l'a pas dit?

_Le citoyen Esprit._--Nigaud, est-ce qu'il n'est pas intéressé à te

laisser dans l'ignorance?

_Jacques._--Chest vrai! ben asteu, chest ben fini; quand y m'dira

d'batte du blai, j'battrai d'l'aveine; quand y m'dira d'vaner de l'orge,

j'ferai des guerbées; quand y m'dira de monter l'grain au grenier,

j'irai m'mette à table; puis plutot j'li dirai que j'veux ête maîte

chacun note semaine... Asteu, j'voudrais bien saver quoique chest

qu'l'_égalitai_.

_Le citoyen Esprit._--Cela signifie qu'il n'y a aucune différence entre

les hommes, et qu'ils sont tous égaux.

_Jacques._--Mais chest pas vrai, cha.

_Le citoyen Esprit._--Comment, ce n'est pas vrai?

_Jacques._--Non! Est-ce que j'sis l'égal de man maîte?

_Le citoyen Esprit._--Sans doute.

_Jacques._--Ah! cha mais!... comment s'y prendre? Man maîte qu'a six

pouces plus qu'mai.

_Le citoyen Esprit._--On le rognera.

_Jacques._--Par queu bout?

_Le citoyen Esprit._--Par la tête.

_Jacques._--Diable! mais... puis, Nicolas, li qu'est trois pouces plus

p'tit qu'mai; est-ce qu'on me rognera itou par la tête?

_Le citoyen Esprit._--Mon pauvre Jacques, tu ne comprends donc rien;

quand on dit que nous sommes égaux, on veut dire que nous avons tous les

mêmes droits et les mêmes avantages.

_Jacques._--Chest-à-dire que j'pourrais mette l'zhabits de man maîte,

manger san dinner, monter sur san bidet?

_Le citoyen Esprit._--Certes, tous les biens sont communs.

_Jacques._--Mais les propriétaires?

_Le citoyen Esprit._--Il n'y a plus de propriétaires: la propriété,

c'est le vol.

_Jacques._--Tiens! je l'aurais jamais cru.... Man maîte qui passe pour

si honnête homme dans le pays! Mais y va me renvéyer, pétète, quand

j'l'y demanderai l'exécution d'l'_égalitai_.

_Le citoyen Esprit._--Ne crains rien.

_Jacques._--Pourquoi?

_Le citoyen Esprit._--Parce qu'il ne saurait trouver un autre domestique

aussi bête que toi.

_Jacques._--Chest ben possible... Puis c'té _fraternitai_, elle, qué

qu'chest?

_Le citoyen Esprit._--Cela veut dire que nous sommes tous frères.

_Jacques._--Ah! cha, du coup, chest une bêtise; car, quand ma mère, qui

n'vient plus d'pis qu'al est morte, venait m'ver, a m'embrachait toujou;

puis a disait: _Boujou, man fieu_! Mais a n'embrachait pas man maîte; au

contraire, a faisait une révérence, puis disait: _Boujou, maîte Pierre_!

mais a n'y disait jamais: _Boujou man fieu_, ni _boujou man frère_! Cha

fait ben ver qu'a n'était pas sa soeur et qu'il n'est pas man frère.

_Le citoyen Esprit._--Il ne s'agit ici ni de père ni de mère.

_Jacques._--Chest vrai, y sont morts tous deux.

_Le citoyen Esprit._--Tu ne comprends pas. Il n'y a plus ni père ni mère

pour personne; nous sommes tous enfants de la nature.

_Jacques._--De la nature? Connais pas! J'avais toujou cru qu'j'étais

l'fieu d'ma mère qu'est morte, pauve fame.

_Le citoyen Esprit._--Pauvre Jacques! quel dommage qu'on ait paralysé

l'action des clubs! je t'aurais fait admettre pour t'initier aux grands

principes....

_Jacques._--Pardon! excuse! _Mousieu citoyen_, maîte Pierre m'crie pour

manger la soupe.

_Le citoyen Esprit._--Mais j'aurais un petit service à te demander.

_Jacques._--Jé pas l'temps; cha sera pour une aute fais.

Dictionnaire du patois du pays de Bray · 第 13 / 41 题