INTRODUCTION.

M. Edélestand du Méril termine la remarquable introduction de son savant

_Dictionnaire du Patois Normand_ par ces mots: «Nous prions toutes les

personnes qui portent quelque intérêt à l'histoire de notre province et

aux origines de la langue française de nous fournir les moyens d'élever

à la mémoire de nos ancêtres un monument qui, moins encore par son sujet

que par la multiplicité des auteurs, appartiendrait à la province

entière: nous ne réclamons pour nous que l'honneur de tenir la plume et

le plaisir de leur adresser nos remercîments.»

Cet appel nous a été communiqué par un homme auquel nous avons voué la

plus grande estime et la plus vive reconnaissance, pour les conseils et

les encouragements qu'il nous a donnés en plus d'une circonstance. Pas

un de ceux qui connaissent M. Auguste Le Prevost ne nous accusera de

flatterie en traçant ces lignes; et, quand nous ajouterons que

l'illustre membre de l'Institut de France et de tant de Sociétés

savantes nous a conseillé de répondre à l'appel de M. du Méril, en ce

qui concerne le pays de Bray, on comprendra notre empressement à nous

mettre à l'oeuvre. Au reste, enfant du pays et ayant passé la plus grande

partie de notre vie au milieu de ses habitants, il nous était plus

facile qu'à beaucoup d'autres de faire connaître le langage, les

croyances et les habitudes de cette contrée. Si notre travail est

défectueux en certains points, il aura au moins le mérite de la vérité;

car nous ne rapporterons pas un seul mot que nous n'ayons entendu

prononcer, pas un seul usage dont nous n'ayons été témoin.

Le mot BRAY est ordinairement considéré comme emprunté à la langue

celtique, et signifie _de la boue_. Mais, tout en reconnaissant que la

nature du terrain de cette contrée se prête merveilleusement à cette

étymologie, M. A. Le Prevost fait venir _Brai_ de _bracus_, mot employé

plusieurs fois dans la chronique de Fontenelle comme synonyme de

_vallée_[1].

[Note 1: _Anciennes divisions territoriales de la Normandie_, page 15.]

On distingue dans cette contrée, qui s'étend depuis Bures jusqu'à

Frocourt et Auteuil, près de Beauvais, le _Bray normand_ et le _Bray

picard_: le premier fait partie de la Seine-Inférieure, le second dépend

de l'Oise. Nous nous occuperons seulement de la division qui se rattache

à la Normandie; et, comme il est pour ainsi dire impossible de fixer des

limites exactes à cette contrée si peu explorée, nous allons tirer une

grande ligne autour du champ dans lequel nous avons glané les mots dont

se compose notre glossaire: ce sera à peu près l'étendue de

l'arrondissement de Neufchâtel. En partant de Neuf-marché, nous

longerons l'Epte jusqu'à Gournay, où nous trouverons la route no 8 qui

nous conduira à Formerie: de là, nous irons à Hadancourt et nous

suivrons la Bresle jusqu'au petit village de l'Epinoy, en passant par

Aumale, le Vieux-Rouen, Senarpont et Blangy. Ensuite, nous redescendrons

par Grandcourt, Londinières, Bures, Saint-Saens, Buchy, Bosc-Edeline[2],

Bruquedalle et Morville. Puis, après avoir côtoyé la forêt de Lions,

nous nous retrouverons à Neuf-marché, notre point de départ.

[Note 2: Quoique cette commune fasse partie de l'arrondissement de

Rouen, elle est désignée, dans un document relatif à la marquise de

Genlis, sous le nom de _Bocqueline-en-Bray_ (_Mémoires de la Société des

Antiquaires de Normandie_, XVIIIe vol., page 210).]

Le langage est aussi ancien que le monde: en créant les premiers membres

de la grande famille humaine, Dieu a dû leur donner une manière de se

communiquer leurs pensées, leurs désirs, leurs volontés. Ce moyen, c'est

le langage. Mais quelle est la langue primitive communiquée à l'homme?

Perron se montre le patron zélé de la langue celtique; Webb plaide

chaudement la cause du chinois; plusieurs auteurs modernes se font les

champions de Goropius-Becanus qui proclame le flamand comme la langue du

paradis terrestre; à côté de ces prétentions, viennent les défenseurs

des langues semitiques; enfin l'hébreu réunit en sa faveur de nombreux

et puissants suffrages. Mais nous n'avons pas le moindre désir de nous

arrêter à cette question qui a tant occupé les savants. Nous laissons

les uns soutenir que le langage peut être une invention graduelle de

l'espèce humaine, les autres prétendre que c'est le résultat nécessaire

et spontané de l'organisation de l'homme. Nous passons à côté de Smith,

qui assure que l'invention du langage a commencé par les substantifs, et

de Herder, qui donne le pas aux interjections. Pour nous, nous voulons

seulement jeter un coup-d'oeil rapide sur les divers langages qui sont

venus tour à tour régner dans le petit coin de terre qui nous occupe, et

aboutir au patois actuel du pays de Bray; patois qui s'efface de jour en

jour, et dont on ne trouverait bientôt plus la moindre trace, si l'on ne

s'empressait de recueillir ce qui en reste: «Il est facile de le

prévoir, dit M. du Méril, bientôt les patois auront complètement

disparu; beaucoup de mots employés par les pères ne sont déjà plus

intelligibles pour les enfants, et l'on doit se hâter de les recueillir

si l'on porte quelque intérêt aux origines de la langue[3].»

[Note 3: _Dictionnaire du Patois normand_, Introduction, page XXXIV.]

Cependant, il ne faudrait pas croire que la différence qui existe entre

le langage du savant le patois du paysan soit uniquement une différence

d'origine; il faut aussi faire la part du progrès et du temps, «La

langue du savant et celle du vulgaire au fond sont identiques, à cette

simple différence près, que la langue parlée par le vulgaire à une

époque déterminée est toujours celle que parlait le savant à une époque

antérieure, et que la première n'a d'autre avantage sur la seconde que

d'être constamment avec elle de quelques siècles en retard; ainsi le

français de nos villages est aujourd'hui, sur beaucoup de points, le

français qui se parlait il y a trois ou quatre cents ans, à la cour même

de nos rois[4].» Nous aurons plus tard occasion de donner la preuve de

ce que dit ici le savant et laborieux autour auquel nous empruntons ces

paroles.

[Note 4: _Essai sur le langage_, par M. A. Charma, page 171.]

Les Gaulois sont les premiers habitants connus de notre contrée: mais,

comme ils ne nous ont point transmis de langue écrite, il est impossible

de rien conjecturer sur leur langage. Leurs doctrines religieuses, leurs

lois, leurs annales passaient d'âge en âge par tradition orale, et nous

ne saurions pénétrer des secrets qui reposent ensevelis avec eux sous le

tertre où dort leur dépouille mortelle, depuis deux mille ans[5].

[Note 5: On peut consulter, sur les habitudes et usages des Celtes ou

Gaulois, notre _Essai sur le canton de Londinières_, pag. 100-113.]

L'an 51 avant J.-C, Jules César devint maître souverain des Gaules,

après une lutte qui avait duré dix ans. Il préleva de lourdes

contributions sur les Gaulois, fonda des écoles et déclara le latin la

seule langue officielle. Mais, comme le fait observer avec beaucoup de

vérité M. l'abbé Corblet, le peuple prouva à César qu'on n'obtient pas

aussi facilement l'adoption d'une langue qu'on improvise une victoire;

«il introduisit dans le latin des constructions de la langue maternelle;

il confondit arbitrairement tous les cas; il altéra les mots par des

constructions bizarres; des terminaisons latines s'allièrent à des

radicaux celtiques, des désinences celtiques s'imposèrent à des radicaux

latins, et l'emploi des auxiliaires vint bouleverser l'harmonie des lois

grammaticales[6].» Aussi Quintilien écrivait-il, vers la fin du premier

siècle de notre ère, qu'il y avait une grande différence entre parler

latin et parler grammaticalement, _aliud esse latinè, aliud grammaticè

loqui_[7]. Au rapport de saint Jérôme, la langue latine subissait encore

de grandes modifications au IVe siècle, _latinitas et regionibus

quotidiè mutabatur et tempore_[8]. Et saint Augustin nous apprend qu'au

Ve siècle, le latin pur perdait du terrain au profit de la langue

vulgaire qu'on regardait comme plus utile dans les relations habituelles

de la vie, _plerumque loquendi consuetudo vulgaris utilior est

significandis rebus, quàm integritas literata_[9].

[Note 6: _Glossaire du Patois picard_, page 65.]

[Note 7: _De Institutione oratoriâ_, lib. I, cap. 6.]

[Note 8: _Epistola ad Galatas_, lib. II, præf.]

[Note 9: _Doctrina christiana_, lib. II.]

Bientôt, à ces difficultés vinrent s'ajouter de nouveaux éléments

contraires à l'uniformité de langue: l'introduction des Francs[10] dans

la Gaule, qui tantôt en guerre, tantôt en paix avec les Romains,

finirent par devenir les maîtres, à la fin du Ve siècle. Alors la langue

tudesque apparaît; mais elle s'efface insensiblement, et bientôt se

forme la langue romane. «En reconnaissant que le latin a joué le

principal rôle dans la formation de cette langue, dit M. Ph. Le Bas, il

convient de distinguer la langue latine littéraire de la langue latine

usuelle.... C'est du latin parlé par les masses, que s'est formé le

roman[11].»

[Note 10: _Frek_, _frak_, _frenk_, _franc_, _vrang_, selon les

différents dialectes germaniques, dit Frérel, répond au mot latin

_ferox_, dont il a tous les sens, favorables et défavorables: fier,

intrépide, orgueilleux, cruel.]

[Note 11: _Univers pittoresque_, France, tome X, page 41.]

Au milieu de ce mélange de langues, on comprend aisément que la pureté

du langage ne pouvait dominer: Alcuin nous apprend qu'il existait, au

VIIIe siècle, une langue lettrée qu'on pouvait écrire et une langue

illettrée qui ne pouvait être écrite, _literata quæ scribi potest,

illiterata quæ scribi non potest_[12].

Aussi, à partir de 813, voyons-nous plusieurs conciles prescrire aux

évêques de prêcher en langue vulgaire, afin de pouvoir se faire

comprendre du peuple[13]. Le plus ancien monument de cette langue

vulgaire ou romane d'où s'est formé insensiblement notre français, est

le serment prononcé, en 842, à Strasbourg, par Louis-le-Germanique,

frère de Charles-le-Chauve, commençant par ces mots: _Pro Deu amor et

pro Christian poblo et nostro commun salvament_, etc. «Pour l'amour de

Dieu et pour le peuple chrétien, et pour notre salut commun»[14].

[Note 12: _Opera_, tome II, page 268.]

[Note 13: Le deuxième concile de Reims, canon 15.--Concile de Tours,

canon 17 (_Encyclopédie théologique_, tome XIV, pages 486 et 1035.)]

[Note 14: _Un million de faits_, page 1203.]

«En se décomposant, le latin a produit deux idiomes distincts, dit M. Ph.

Le Bas, deux gracieux dialectes dont les ressources sont grandes: la

langue d'OIL et la langue d'OC. On ramène à trois les principaux

dialectes, de la langue d'OIL, qui sont le _normand_, le _picard_ et le

bourguignon[15]. Les trouvères, poètes languedociens, s'exprimaient dans

la langue d'OIL; et les troubadours, poètes provençaux, se servaient de

la langue d'oc. La dénomination de ces deux langues vient de ce que

l'affirmation oui se prononçait oil au nord de la Loire et oc au midi de

ce fleuve[16]. M. A. Maury nous apprend qu'au XIIe siècle, ces deux

contrées étaient séparées par de vastes châtaigneraies qui formaient

comme une frontière végétale entre les deux langues[17]. Avant l'an

1000, les formes grammaticales de ces deux idiomes offraient peu de

différence: «mais, à partir de cette époque, dit M. l'abbé Corblet, les

nuances deviennent de plus en plus distinctes, jusqu'à ce que, vers le

XIIe siècle, les deux langues firent un divorce complet, en se

partageant la France[18].» Aussi Jean-Luc d'Achery nous dit-il qu'au

XIIe siècle, les moines d'un monastère du Boulonnais souffraient

impatiemment de leur dépendance d'une abbaye du Poitou, à cause de la

différence des langues, _propter linguarum dissonantiam_[19].

[Note 15: _Univers pittoresque_, France, tome VI, page 537.]

[Note 16: _Un million de faits_, page 1203.]

[Note 17: _Histoire des grandes forêts de la Gaule_, page 280.]

[Note 18: _Glossaire du Patois picard_, page 68.]

[Note 19: _Spicilegium_, tome IX, page 430.]

Nos lecteurs ne seront peut-être pas fâchés de lire ici l'oraison

dominicale dans le langage de cette époque reculée: nous l'empruntons à

Charles Batteux, cité par l'abbé Pluche[20].

«Sire pere, qui es ès ciaus, sanctifiez soit li tuens noms,

avigne li tuens regnes, soit faite ta volanté, si comme ele

est faite el ciel, si soit ele faite en terre; nostre pain

de chascun jor nos done hui, et pardone nos meffais, si

comme nos pardonos à ços qui meffait nos ont; sire ne soffre

pas que nos soions tempté par mauvesse temptation, mais sire

delivre nos de mal.»

[Note 20: _Spectacle de la nature_, tome VII, page 230.]

Le XVe siècle vint opérer la transformation du français du moyen-âge en

français moderne; mais le langage ne s'épura qu'au siècle suivant et

n'atteignit la perfection que sous le règne de Louis XIV. Le XVIe siècle

semble être le moment d'enfantement du français actuel; nous en trouvons

la preuve dans les satyres de Vauquelin de la Fresnaye qui écrivait dans

la seconde moitié de ce siècle et qui, au milieu des incertitudes et des

fluctuations du langage, éprouvait un véritable embarras sur la manière

d'écrire correctement;

Car, depuis quarante ans, desja quatre ou cinq fois,

La façon a changé de parler en françois.

Cette irrésolution venait de tous les idiomes avec lesquels la nouvelle

langue s'était trouvée en contact; «créée par les rapports et le mélange

des patois, la langue commune participe de tous; elle prend à l'un ses

habitudes de prononciation, à l'autre ses tours de phrase; elle conserve

les idiotismes d'un troisième, et comble, en puisant indistinctement

dans tous, les lacunes qui existaient dans les différents

vocabulaires... Mais, malgré cette fusion à l'usage de la classe élevée

de la société, presque jamais les patois ne disparaissent entièrement;

le peuple auquel ils suffisent les conserve avec obstination, et les

savants sont obligés de les consulter pour connaître les éléments

constitutifs de la langue et remonter à la forme primitive des

mots[21].» En effet, comme en fait la remarque M. G. Brunnet, «les

patois renferment des mots qui remontent jusqu'au grec et qui furent

importés par des colonies hellénistes; ils en contiennent d'antres qui

restent comme des débris de la domination romaine; ils en présentent qui

sont évidemment le produit de la création populaire, mais le fond du

dialecte est tout latin[22].»

[Note 21: _Dictionnaire du Patois normand_. Introduction, page III.]

[Note 22: _Encyclopédie du_ XIXe _siècle_, tome XVIII, page 663.]

Ceci nous ramène à notre patois du pays de Bray, dans lequel nous

retrouvons, malgré les nombreuses corruptions qui en masquent la forme

primitive, un assez grand nombre de mots qui se rattachent aux langues

des différentes nations qui ont parcouru ou habité cette contrée.

C'est ainsi que DIEPPE, ancien nom de la Béthune, est une corruption

de l'islandais _Diup_, profond;--ITOU, du latin _Ità_, aussi;--RAINE,

du celtique _Ran_, grenouille;--FREULER, du breton _Frel_,

fléau;--BISQUER, du saxon _Beiskiar_, rager;--SUPER, de l'anglais _To

sup_;--RIO, de l'espagnol _Rio_;--BRAIES ou BRAGUES, du grec _Brakos_;

etc.

«Pour remonter aux radicaux primitifs et saisir les lois qui ont dominé

les développements de la langue et lui ont donné de l'ensemble et de

l'harmonie, dirons-nous avec M. du Méril, il faut l'étudier à la source,

dans la bouche même du peuple... En effet, les patois, soumis dans

chaque localité à des influences diverses qu'aucune raison générale ne

neutralise, se grossissent au hasard d'importations étrangères et

d'imaginations individuelles; qui ne relèvent que du caprice.... Par

exemple, le moineau est appelé _Pisli_ à Avranches, _Pottin_ à

Coutances, _Friquet_ à Bayeux, _Quilleri_ dans l'Orne, et _Moisson_ dans

le pays de Bray[23].»

[Note 23: _Dictionnaire du Patois normand_. Introduction, pages LVII,

LVIII et LIX.]

Maintenant abordons notre travail principal, et tâchons de donner une

idée générale du patois brayon, avant d'en venir au glossaire des mots

que nous avons recueillis. Deux voies s'ouvrent devant nous: l'une que

suivent les savants, l'autre dans laquelle marchent les simples

travailleurs. Cette dernière voie sera la nôtre. Nous nous bornerons

donc à constater ce qui est, sans rechercher le _cûr_, _quomodò_,

_quandò_; c'est-à-dire que nous abandonnerons aux maîtres de la science

les observations scientifiques et les découvertes étymologiques, pour

nous occuper seulement à recueillir des matériaux sur lesquels ils

puissent exercer leur sagacité. Nous suivrons cette recommandation

pleine de vérité: «La science étymologique, dit M. Auguste Le Prevost,

est une arme à deux tranchants, qui ne doit pas être abandonnée à des

mains novices. On peut encore la comparer à ces flambeaux qui jettent de

la fumée et de l'obscurité sur leur passage, quand ils n'éclairent pas.

Elle demande non-seulement la connaissance approfondie et la comparaison

continuelle d'un grand nombre de langues, de dialectes, d'idiotismes,

une faculté d'observation et de rapprochement exquise, mais encore

beaucoup de sobriété, de loyauté, de circonspection dans l'exercice de

cette faculté; sans quoi on arrive par une pente très-rapide à faire

venir _affana d'equus_[24]; on se discrédite soi-même et l'on discrédite

l'une des recherches les plus piquantes et les plus utiles à la

satisfaction de la raison humaine, qui puisse occuper les loisirs d'un

érudit. Nous insistons d'autant plus sur la nécessité d'une grande

réserve à cet égard, que, débarrassé de cette grave responsabilité, le

travail que nous désirons voir entreprendre dans chaque arrondissement

n'offrira plus qu'une tâche facile à chacun de nos collaborateurs[25].»

[Note 24: L'étymologie-monstre à laquelle l'auteur fait ici allusion a

donné lieu au quatrain suivant:

_Affana_ vient _d'equus_ sans doute;

Mais il faut convenir aussi,

Qu'en venant de là jusqu'ici,

Il a bien changé sur la route.]

[Note 25: Ce passage est extrait de la préface d'un ouvrage inédit de M.

A. Le Prevost, qui a bien voulu nous donner communication de son

manuscrit.]

Quoiqu'on ne puisse pas dire, selon la rigueur de l'expression, qu'il

existe un code particulier au patois du pays de Bray, il n'en est pas

moins vrai que ce patois est soumis à certaines règles dont il s'écarte

peu. Pour plus de clarté, nous allons essayer d'indiquer ces règles

touchant les lettres, l'article, le nom, l'adjectif, le pronom et le

verbe.

§ 1er.--DES LETTRES. Le _c_ doux se change assez fréquemment en _ch_:

Ex. Les _capuchins_ étaient comme _cha_. Il en est de même de la double

lettre _ss_; on dit _nourichon_ pour _nourrisson_.

Le _ch_ est souvent remplacé par le _c_ dur, _qu_ ou _k_: Ex. Un _cat_,

un _quien_, un _kauche-pied_, etc.

L'accent circonflexe se remplace en plusieurs circonstances par l'accent

aigu sur la lettre _e_: Ex. _Téte_, _féte_, _béte_, etc.

Le _tr_ se prononce quelquefois _ter_, comme dans _truie_, qu'on

prononce _teruie_, et _teruite_ pour _truite_.

§ II.--DE L'ARTICLE. Selon quelques auteurs, notre article masculin _le_

serait tout simplement la dernière syllabe du mot latin _ille_, et notre

article féminin _la_, la dernière de _illa_. D'autres voient plus

particulièrement dans l'article une combinaison du pronom _ille_ et des

prépositions _de_ et _ad_. Quoi qu'il en soit, dans les commencements de

la langue française, nous trouvons presque toujours pour articles

simples ou composés les mots _el_, _del_, _al_; ces mots forment encore

la base de l'article dans le patois brayon.

Le, _el_, _l'_. La, _el_. Les, _lés_, _l's_.

De, _d'_, _d'l'_. Du, _du_. De la, _del_, _d'l'_. Des, _dés_, _d's'_.

Au, _au_. A la, _al_. Aux, _à_, _à les_.

On trouvera dans le Dictionnaire les différences qui existent entre ces

divers articles.

§ III.--DU NOM. Certain nombre de noms en _eur_ et en oir changent leur

terminaison en _eux_: Ex. Menteur, tricheur, conteur, mouchoir, battoir,

couloir, etc., se prononcent _menteux_, _tricheux_, _conteux_,

_moucheux_, _batteux_, _couleux_.

Quelques noms en _é_ font leur singulier en _ai_: Ex. Curiosité fait

_curiositai_, _été_ fait _étai_, etc.

Les noms propres prennent le pluriel; ainsi on dit: les Duvals, les

Dumonts, etc., en parlant des membres de ces familles.

On donne aussi le genre féminin aux noms de famille, en les faisant

précéder de l'article: ex. la durand_e_, la guerard_e_, la boquet_te_,

la cordièr_e_, la vasseu_se_, la brianchon_ne_, etc. mais, quand le nom

propre est précédé du prénom, il garde sa terminaison primitive: ex.

rose durand, marie guerard, etc.

Dans le patois brayon, les noms n'ont pas toujours le même genre que

leurs correspondants français; en voici de nombreux exemples:

Dictionnaire du patois du pays de Bray · 第 7 / 41 题