LE MEILLEUR AMOUR

Entre les êtres destinés non pas au bonheur convenu, mais au réel

bonheur, nous devons compter un jeune Breton nommé Guilhem Kerlis. On

peut dire qu'il naquit sous une étoile heureuse, et que peu d'hommes, en

leur amour, furent plus favorisés que lui. Cependant, combien simple fut

son histoire!

Ce fut en 1882, à la brune d'un beau soir de septembre, qu'Yvaine et

Guilhem se rencontrèrent dans la campagne de Rennes, près d'une barrière

de prairie. Yvaine, fort jolie, avait seize ans; c'était la fille unique

d'une métayère presque pauvre; elles habitaient le gros bourg de

Boisfleury, près de la ville.

Ce soir-là, suivie de deux génisses et d'une demi-douzaine de brebis,

tout son troupeau, elle rentrait.

Guilhem, beau gars de dix-huit ans, était le fils d'un garde-chasse du

baron de Quélern: il rentrait aussi, son gibier en gibecière. Tous deux,

s'étant regardés, s'étonnèrent de ne pas s'être vus plus tôt, car le

bourg n'était pas à plus de deux lieues de la chaumière du garde. Autour

d'eux, les champs de luzerne, les avoines fauchées, encore mêlées de

fleurs, et, venues du lointain, les senteurs des bois embaumaient l'air

vespéral. Ils se dirent quelques paroles.

Yvaine offrit à Guilhem des bluets qu'elle avait au corsage. Guilhem lui

fit présent d'une belle perdrix rouge, et l'on se sépara sur un

rendez-vous que la jeune fille accorda sans hésiter, car on avait parlé

mariage--et Guilhem, tout de suite, lui avait plu.

Ils se revirent le lendemain, non loin de Boisfleury, dans un sentier

que l'automne parsemait déjà de feuilles dorées;--ce fut la main dans la

main qu'ils échangèrent de naïves confidences, sans même penser qu'ils

s'aimaient.--Puis, tous les jours, jusqu'à la fin d'octobre, Guilhem la

revit, se passionnant pour elle.

C'était un grave coeur plein de croyances, dont les sentiments étaient à

la fois purs, ardents et stables. Yvaine était joueuse, engageante et

d'un babil d'oiseau; peut-être un peu trop rieuse. Ils se fiancèrent

avec d'innocents baisers, de doux projets de ménage.

Et c'était une longue étreinte silencieuse, lorsqu'ils se quittaient.

Comme Guilhem avait gardé son secret, même pour son père, le vieux garde

attribuait l'air nouvellement soucieux de son fils aux seules approches

du moment de la conscription--ce qui entrait pour une part, aussi, dans

la vérité.--L'ancien sergent lui donnait, à souper, des conseils pour

réussir au régiment.

*

* *

Le primitif Guilhem aimait donc avec ferveur, avec foi--sans remarquer

qu'Yvaine, étant seulement très jolie, mais sans une lueur de beauté, ne

pouvait être qu'incapable de sentiments bien solides.

Amoureuse, peut-être; amante, sa nature s'y refusait. Certes, elle se

fût peu défendue, s'il eût voulu, d'avance, en obtenir des privautés

conjugales plus sérieuses que des baisers et des étreintes; mais, en ce

croyant, une sorte d'effroi de ternir sa fiancée maîtrisait la fièvre

des désirs, l'emportement de la passion, de tels entraînements, trop

oublieux de l'honneur, sentaient le sacrilège, et ceci les réfrénait.

Yvaine, de tempérament plus frivole, regrettait, au fond de ses idées,

qu'il eût si fort cette qualité du respect;--et même son inclination

pour lui s'en attiédit un peu. Elle avait envie de rire, parfois, de ce

trop grave amour--qu'elle comprenait à l'étourdie, et selon d'étroites

sensations; bref, elle eût bien préféré que Guilhem fût «plus amusant»;

mais un mari (se disait-elle), ce doit sans doute être comme cela,

_d'abord_.

Au moment des adieux, quand Guilhem tomba au service militaire, elle

ressentait pour lui plutôt de l'amitié que de l'amour. Cependant, ils

échangèrent la bague; elle l'attendrait. Cinq ans de fidélité!

N'était-ce pas compter sur un rêve que d'y croire, l'ayant bien

regardée? Pourtant l'idée ne vint même pas à Guilhem qu'elle pût manquer

à sa parole.

Le matin de son départ, au moment de s'éloigner vers la ville, il lui

dit, la tenant embrassée: «Va, je reviendrai sous-lieutenant, avec la

croix.--Ah! mon Guilhem, lui répondit-elle (avec un accent si sincère

qu'elle en fut dupe elle-même sur le moment), si tu te faisais tuer à la

guerre, je te jure que je me ferais religieuse!» Il eut un

tressaillement: c'était la promesse inespérée! Dans un élan de tendresse

profonde, il lui ferma les paupières d'un long baiser... C'était scellé!

Ils étaient mari et femme. On s'écrirait toutes les semaines.--La

vérité, c'est qu'Yvaine l'avait entrevu en uniforme d'officier, ce qui

l'avait transportée. Ils se séparèrent, les yeux en pleurs, n'ayant l'un

de l'autre qu'une petite photographie, tirée par un artiste de passage,

au prix d'un franc.

Guilhem fut incorporé dans les chasseurs d'Afrique et dirigé sur la

province d'Alger.

*

* *

Les premières lettres furent pour tous deux une joie charmante, presque

aussi douce que les premiers rendez-vous. L'éloignement avait rendu

Guilhem, pour la jeune fille, une sorte de «chose défendue» dont on la

privait, et qu'elle désirait par cela même.

Puis, il y avait le devoir, maintenant qu'on s'était bien promis l'un à

l'autre.

En six mois, cependant, les pâlissements de l'absence altérèrent un peu

la constance déjà longue d'Yvaine. Elle soupirait et s'ennuyait de cette

monotonie, de cette solitude. Sa parole jurée lui pesait parfois comme

une chaîne. Elle en était revenue à l'amitié. Ses lettres, sa seule

distraction, demeuraient toutefois les mêmes, ayant pris le pli des

phrases tendres. Celles de Guilhem témoignaient qu'il ne vivait de plus

en plus que d'elle--et d'espoir. Mais quatre ans et demi encore!...

Naïve, elle bâillait, parfois, en y songeant. Sur ces entrefaites, le

père de Guilhem, le vieux garde Kerlis, mourut, laissant un pécule des

plus modestes, que Guilhem plaça, par correspondance, pour jusqu'à son

retour.

Cette présence, qui avait gêné la mère et la fille, ayant disparu,

celles-ci respirèrent plus à l'aise. La mère Blein, des plus accortes et

jolie encore, devint de moeurs un peu libres.

Si bien qu'un jour, moins de dix mois après le départ de Guilhem, il

arriva comme si un absurde coup de vent eût passé tout à coup.

Yvaine, en effet, par un soir de fête de village, s'en laissa dire par

un jeune élève de marine, venu en congé, qui la séduisit à l'improviste

et dut, après deux jours, la laisser seule.

Elle comprit alors trop tard qu'elle avait commis, _en riant trop_,

l'irréparable.--Allons, c'était fini! Que faire? S'étourdir? Elle sentit

que la vie allait l'entraîner.

Un mois après, à Rennes, elle avait un amant, qui l'installa, sans luxe

d'ailleurs. Bientôt, devenue fille galante, elle mena l'existence de

gros plaisirs qu'offre la province aux personnes désireuses de

«s'amuser».

Cependant, par une féminine bizarrerie, elle avait gardé, au fond du

coeur, un faible pour le passé lointain qu'elle avait trahi si

follement. Les lettres douces et réchauffantes qu'elle recevait toujours

formaient un tel contraste avec le ton dont les «autres» lui

parlaient!... Ne sachant d'elle que ce qu'elle lui en apprenait, le

soldat continuait, là-bas, de la respecter et de la chérir. Il est des

soupirs qui éclairent: elle l'appréciait davantage, à présent!... De

sorte que, sans bien se rendre compte de ce qu'elle osait, elle lui

répondait avec la candeur d'autrefois, qu'elle retrouvait en lui

écrivant--lui laissant croire, par un jeu triste et pour gagner du

temps, qu'elle était toujours celle qu'il avait connue.

Se savoir aimée de vrai, cela lui faisait du bien. Comment y renoncer?

Pourquoi le rendre si vite malheureux? Ne saurait-il pas toujours assez

tôt? Elle devait s'efforcer de faire durer l'illusion de Guilhem jusqu'à

la fin, s'il était possible. «Il a encore trois années!» se

disait-elle;--et cela l'enhardissait. Et puis, elle ne pouvait s'en

empêcher. C'était son seul et poignant bonheur.--«Tant mieux, s'il vient

me tuer, quand il apprendra mon inconduite!... pensait-elle. Soyons

_heureux_ d'ici là!»--Ce qui ne l'empêchait pas, lancée comme elle

était, de continuer, dans les intervalles, son train de fille qui

s'étourdit et se donne «du bon temps» avec les étudiants et les

officiers.

Tout à coup, plus de lettres. C'était la cinquième année, aux premiers

mois seulement.

Ce silence brusque la remplit d'une angoisse violente. Saurait-il?

A-t-il appris? Elle en fut d'autant plus consternée qu'au moment où ce

silence compta plusieurs semaines, elle se trouvait à l'hospice,

officiellement soignée, pour un mal abominable, gagné au cours de sa vie

joyeuse, et qui la défigurait. Voici ce qui s'était passé:

Une fois incorporé dans son escadron, Guilhem, fort de son grave amour

et sûr de sa fiancée, s'était bientôt fait remarquer comme soldat

solide, studieux, exemplaire. Il lui semblait, chaque jour, qu'il

gagnait Yvaine et leur bonheur futur. De là, sa conduite irréprochable.

Ne vivant que des lettres qu'il recevait de France, et qui lui

remplissaient le coeur, Yvaine était là, pour lui! L'absence la

multipliait, sous le beau ciel oriental, et la mélancolie du désir l'y

faisait apparaître encore plus charmante, plus délicieuse que dans les

champs bretons. La joie, certaine pour lui, de l'avoir pour femme,--il

l'éprouvait ainsi, d'avance, et chaque jour l'en rapprochait.

Lorsqu'il passa maréchal des logis avec la médaille militaire, son fier

contentement se doubla de l'écrire à sa digne et chère petite femme!...

Ah! comme, en son être, les mots foi, patrie, honneur, foyer,

conservaient toutes leurs vibrations virginales,--grâce à ce pur

sentiment qu'il avait emporté du pays!... Au point d'inaltérable

confiance où il était parvenu, Guilhem, en lisant les phrases où parfois

un mot trouble eût dû l'étonner, faisait la demande et la réponse--et

justifiait tout.

Étant supposé qu'il eût soudainement appris de quelqu'un la réalité et

qu'à force de preuves l'évidence eût fait chanceler sa foi, quel noir

dégoût, quel poison, quelle horreur de vivre! Quel effondrement! Certes,

celui qui lui eût fourni ces preuves, sous prétexte «d'être dans le

vrai», n'eût-il pas été, dans son zèle aussi niais que maudissable, bien

moins un ami qu'un meurtrier? Les braves lettres de son honnête et

sainte petite Yvaine, n'était-ce pas pour lui le réel bonheur au milieu

de cette séparation forcée, mais saturée d'espérance, qui était, au

fond, la plus grande chance de sa vie? N'était-ce pas même le seul

bonheur possible, entre eux, que cette ombre?

En admettant que son numéro l'eût exempté du service et qu'il eût

épousé, là-bas, son Yvaine, quelle différence! Après les ivresses

brèves, lorsqu'il se serait aperçu de la futile, oisive, inconsistante,

coquette et dangereuse nature de sa femme, que de pleurs secrets il eût

versés, lui qui ne pouvait concevoir que sacré le foyer conjugal!...

Quel ennui bientôt! quelle vieillesse redoutable! quelle solitude à

deux, si toutefois une légèreté de sa femme n'eût pas amené quelque

tragique dénouement!

Eh bien! au lieu de ce résultat _positif_ du bonheur soi-disant réalisé,

sa bonne étoile d'homme prédestiné à n'être que _réellement_ heureux

l'avait comblé de ces quatre ans et demi de félicité sans nuage, faite

d'espoir bien fondé, d'absence illusoire, de réconfortants souvenirs

chaque jour revécus! Et cela grâce à la duplicité mêlée d'effroi, grâce,

enfin, à la duplicité pardonnable de celle qu'il ne pouvait

soupçonner!... _Pardonnable?_ avons-nous dit. Certes, comment, en effet,

juger «coupables» ou «innocentes» ces sortes de natures?

Autant prétendre les alouettes criminelles parce qu'elles ne peuvent

résister au miroir!

Et si l'on objecte que ce bonheur n'était que le fruit d'un mensonge,

nous répondrons: cela prouve que, pour ceux qui en sont dignes, un Dieu

fait toujours naître le bien du mal. D'ailleurs, dans ce bas monde, quel

est le bonheur qui, au fond, ne tient pas à quelque mensonge?

Une nuit, aux premiers mois de cette cinquième année, Guilhem fut

réveillé par le clairon. C'était une révolte d'Arabes. Il sauta en

selle; on chargea.

L'escarmouche fut chaude; mais, moins d'une heure après, le mouvement

séditieux était réprimé.

Comme l'on revenait au campement, sous la clarté des étoiles, deux ou

trois coups de feu lointains, attardés, retentirent; des balles

sifflèrent--et, soudain, se glissant du milieu des alfas, entre les

chevaux, une ombre passa. Sans doute quelque fuyard tenant à venger un

mort.

En effleurant le maréchal des logis, et comme celui-ci levait son sabre,

l'Arabe étendit son flissah. De bas en haut, l'arme traversa la poitrine

de Guilhem, qui s'inclina, mourant, sur l'encolure de son cheval,

pendant que l'indigène disparaissait sous une étendue de dattiers, au

long de la route.

On l'étendit sur une civière; mais il fit signe de s'arrêter; il

n'arriverait pas vivant. C'était fini.

La pleine lune, au grand ciel africain, éclairait le groupe militaire.

Le voyant, d'instants en instants, s'éteindre, tous ceux qui

l'entouraient, l'estimaient et l'aimaient, sentaient leurs yeux se

mouiller et le contemplaient, tête nue.

Il tira de sa poitrine la petite photographie de la fiancée vénérée,

qu'il ne devait plus revoir, _mais qui lui avait juré, s'il était tué à

la guerre, de se consacrer à Dieu_.

Puis, comme le réel bonheur ne peut se trouver, ici-bas, _qu'en

soi-même_, et que, par miracle, sa foi l'avait protégé contre tout

scandale extérieur, emportant ses nobles et pures croyances préservées,

il fit le signe de la croix. Alors, le visage rayonnant d'une joie

extatique, tranquille, nuptiale, et touchant de ses lèvres l'image de sa

chère et sainte femme, il expira doucement, d'un air d'élu.

Nouveaux contes cruels et propos d'au delà · 第 28 / 50 题