L'ÉLU DES RÊVES

En novembre 1887, le jeune poète Alexis Dufrêne habitait, depuis peu de

jours, un garni de la rue de La Harpe, au cinquième étage d'une très

vieille maison devenue logis d'étudiants.

Ce soir-là, pour fêter ses vingt et un ans, il avait réuni, devant un

vaste bol de punch, deux ex-compagnons de classes, à peu près de son

âge: le peintre J. Bréart et le musicien Eusèbe Nédonchel.

Les cigarettes avaient rendu nébuleux l'air de la chambre,

qu'assainissait, toutefois, un bon feu clair. La causerie, assez joyeuse

d'abord, s'était aggravée aux approches de minuit. L'on agitait,

maintenant, d'abstraites questions d'art, d'«esthétique»; Alexis les

écoutait, distraitement, laissant dire, étant persuadé que les artistes

qui prennent le pli des théories ne se destinent qu'à vieillir, évités,

en balbutiant, pour tout bien, des critiques au moins négligeables. (Il

dédaignait, comme chose inutile, _même de le dire_, attendu qu'il faut

de la poussière sur les routes,--bref, qu'au fond, chacun ne fait que ce

qu'il doit faire, et ne trouve que ce qu'il a RÉELLEMENT cherché.)

Des bougies, sur la cheminée, éclairaient la pièce. On entrevoyait,

contre le chevet du lit, une petite porte, sans doute condamnée depuis

longtemps... Presque toutes les chambres d'hôtel ont de ces

communications. Celle-ci venait de s'entre-bâiller toute seule depuis

quelques instants; la targette rouillée s'était détachée d'elle-même,

pendante encore à une vis. On distinguait une faible lueur, au joint des

ais,--et, durant les accalmies de la discussion, de rauques soupirs,

anhélants et pressés,--geints de l'au-delà de cette porte,--parvenaient

aux jeunes causeurs.

--Ah ça!--dit, à la longue, le peintre Bréart, en baissant la

voix,--qu'est-ce qu'il y a là, de l'autre côté?

--Si nous allions voir? murmura Nédonchel.

Tous deux s'étaient levés; mais Alexis, plus prompt, alla se poster

contre le battant, s'y adossa, les bras croisés, et, d'un air de lyrisme

calme, qui en imposa soudain à ses deux amis:

--_Ah! je le pressens et le devine, moi, ce qu'il y a derrière cette

porte!_ s'écria-t-il.--_Certes, ce doit être tel vieux roi de quelque

Etat perdu de l'Orient, un dépossédé que les hasards de l'exil et la

risée des gens du siècle auront conduit en ce taudion. Je songe qu'il

est là, trônant sur un lit de camp, les yeux pleins de mélancolie et de

fureur; auprès de lui gît quelque sacoche remplie de diamants et d'or,

et, pensif, étreignant un sceptre emporté de nuit, il se laisse

indifféremment agoniser. De là ces profonds soupirs!...--Eh bien!

pourquoi troubler sa suprême songerie? Je pense que nous devons

respecter sa solitude auguste et visionnaire. Laissez-moi m'endormir,

fier d'un tel voisin! C'est là de quoi rêver de beaux rêves._

Bréart et Nédonchel avaient écouté, bouche béante, ce discours. Revenus

de leur saisissement, ils se regardèrent, et, rassurés par le placide

sourire d'Alexis:

--Non! s'écria Nédonchel, ma parole, j'ai cru... qu'il parlait

sérieusement!

--J'en suis encore effaré moi-même, ajouta J. Bréart;--mais, à présent,

soyons positifs.--Il faut aller voir! Tiens? Entends-tu?... Quelqu'un de

très malade, à coup sûr! quelque pauvre diable!

--Hommes de peu de foi! répondit Alexis Dufrêne en livrant passage après

un haussement d'épaules: Ah! vous voulez _vérifier_? Vous voulez _voir_?

Vous voulez _de la réalité_?... Eh bien! allez!... Seulement, retenez

cela:--si vous franchissez ce seuil, _vous n'aurez jamais de talent_.

Ce disant, il redescendit vers la cheminée, s'assit en son fauteuil et

se mit à tisonner.

Eusèbe Nédonchel et J. Bréart, après un hochement de tête, ouvrirent la

porte toute grande: elle donnait sur le dernier coin de palier d'un

étroit et misérable escalier dit de service: en face d'eux, trois degrés

aboutissaient à l'huis à demi béant d'un galetas--d'où provenaient la

lueur et les plaintifs soupirs.

Ayant frappé sans réponse, ils entrèrent.

En ce réduit mansardé, d'une fétidité singulière, aux tuiles disjointes

en leurs plâtras, une veilleuse près de grésiller, brillait, pauvre

étoile, sur le rebord d'une sorte d'âtre sans feu ni cendres.

Une chaise dépaillée, une ombre de table, une écuelle, sous un jour de

souffrance, dit à tabatière, creusé dans la toiture;--et dans un

enfoncement, au plus sombre du bouge, un grabat sur lequel un très vieux

homme, en loques de mendiant, à la face hébétée et blanche--en laquelle

transparaissait déjà la Tête de mort,--semblait râler, les yeux

fixes,--étreignant en sa main droite pendante un crochet de chiffonnier.

C'était l'atroce misère, la veille de la fosse commune. Rien à faire.

L'heure de délivrance allait tinter.

Horrifiés à ce spectacle, les deux jeunes gens reculèrent:--ayant tiré

la porte, sans une parole, ils rentrèrent chez Alexis, les yeux agrandis

et se bouchant le nez.

--Un peu dédoré, ton monarque! murmura bientôt J. Bréart.

--Légèrement défraîchi, ton prince! appuya Nédonchel.

Ils lui retracèrent ce qu'ils avaient vu.

Les ayant écoutés en silence, Alexis secoua, de l'ongle de son petit

doigt, la cendre de sa cigarette.

--Oui, dit-il avec un soupir: voilà; c'est bien ce que je disais, vous

n'aurez jamais de talent.

--Ah! mais, tu es absurde, à la fin! s'écria Bréart. Comment! à deux pas

d'un mort, autant dire, tu fais le prophète en chambre? Il s'agit bien

de talent!

--Et quel rapport? grommela Nédonchel.

--Séparons-nous, il est tard! dit Alexis. Je me charge de prévenir en

bas demain matin.

On but un dernier verre; puis, après une banale poignée de main, les

deux juvéniles artistes descendirent en se chuchotant maints quolibets

d'un ordre funèbre, à l'adresse du poète et de son roi détrôné.

Alexis écouta le heurt du portail. S'étant approché de la fenêtre, il

entendit monter de la rue jusqu'à lui les rires, un peu assombris

toutefois, de J. Bréart et de Nédonchel. Quand leurs pas et leurs voix

se furent perdus aux lointains, il revint s'enfermer d'un tour de clef.

--Les trouble-fête! les niais! murmura le poète. De quelle utilité, pour

ce moribond, ces deux farceurs ont-ils été?... D'aucune. C'était bien la

peine de se moquer de mon rêve, pour aller s'effrayer d'une ombre, et

revenir, du Réel, en se bouchant le nez!... Voilà ce que c'est que de

n'avoir aucun talent!...--Au dédain de cet Imaginaire, qui, seul, est

réel _pour tout artiste sachant commander à la vie de s'y conformer_,

ils ont préféré s'en remettre à leurs sens en se figurant qu'on peut

_voir ce qu'il y a_!--Enfin, puisqu'ils m'ont créé un «devoir»,--allons.

Ce disant, il remplit un verre de punch, en manière de cordial, pour

l'offrir, s'il en était temps encore, à son mystérieux voisin. Puis,

rouvrant la petite porte, il entra dans le taudion.

Sans hésiter, il s'approcha du malheureux, et, se penchant, avec un

accent d'intérêt et de bonté:

--Eh bien! _sire_, dit-il,--voyons, voyons!... Cela ne va donc pas?

A cette parole, le vieux Pauvre tressaillit comme d'un frisson

mortel;--mais, à la stupeur d'Alexis, il trouva la force de se soulever,

de s'accouder, de regarder son visiteur en silence, avec une froide

solennité. Le poète lui tendit le verre, qu'il repoussa de son doigt.

--Ah! c'est vous, jeune homme! articula d'une voix très basse le

vieillard à demi expirant et entrecoupant ses paroles:--je vous ai

entendu. Là... je reconnais... votre voix. Vous avez parlé--d'un roi,

d'un homme d'exil... Moi aussi... je suis un songeur... J'ai passé ma

vie en rêves!... Vous m'avez fait du bien, tout à l'heure... Vous m'avez

fourni le dernier! Les rêves!... C'est si beau... Mais... en errant par

les rues, toutes les nuits, dans une capitale... on trouve parfois... de

quoi presque les réaliser!... L'habitude seule fait qu'on dédaigne...

cela!--Pourtant... si l'on est sobre, attentif, bon placeur de

trouvailles... on devient... riche--avec les années!... Regardez!

Et, d'un pénible effort, du bout de son crochet tranchant, qui sembla

rayonner comme un sceptre entre ses phalanges décharnées, il fendit la

toile de son grabat.

Des billets, en liasses pressées, des pierreries, des rouleaux d'or

apparurent.

A leur vue, il eut, au fond des yeux, comme la brusque flamme d'une

lampe qui va s'éteindre.

--Ah! que de fois... au petit matin... rentrant ici... que de fois--en

touchant, en palpant ce trésor sur cette lamentable paillasse, j'ai vécu

des minutes merveilleuses!... Pouvant incorporer mes rêves, je les

possédais comme réels...

La mort oppressait l'effrayant pauvre: il parut se hâter.

--Puisque vous en êtes digne, je vous fais mon héritier. Seulement, ne

voyez plus vos deux amis; ils s'appellent du temps perdu.--Maintenant...

au revoir!... Il y a là près d'un demi million... Quand vous m'aurez

fermé les yeux, prenez cela, mon fils!... et continuez mes

rêves!...--Moi,--je... m'éveille.

Un tressaut le secoua; son corps se raidit; il retomba rigide.

*

* *

Aujourd'hui le poète Alexis Dufrêne, ayant su quintupler en quelques

mois son héritage en opérations financières des plus solides, habite

dans l'Inde, en plein Népaul, un château-palais, sis au centre d'une

propriété des _Mille et une Nuits_. Oublieux, même de ses deux amis, il

y mène une existence de radjah.

J. Bréart et Eusèbe Nédonchel sont toujours à Paris. Tous deux, en

nobles «esthéticiens», s'attardent, chaque soir, au fond de ces tavernes

hantées de nos jeunes écrivains futurs, auxquels ils s'efforcent, à

coups de théories, de démontrer «_qu'il faut toujours voir les

choses_... TELLES QU'ELLES SONT.»

Nouveaux contes cruels et propos d'au delà · 第 25 / 50 题