M. C** les regarda:

--Comment, comment, mes jeunes amis? Mais, il vous environne! il vous

enveloppe, ici, le naturel, de toutes ses joies pures, de tous ses

produits agrestes!... Tenez,--l'excellent lait! les fraîches tartines!

--Ah! dit Chloé, cela, c'est vrai, bel étranger; le lait, on peut le

boire: car il est fait, je crois, avec d'excellente cervelle de mouton.

--Quant aux tartines, murmura Daphnis, pour ce qui est du pain, vous

savez, avec les levures nouvelles, on n'est jamais sûr... mais quant au

beurre, j'avoue qu'il m'a paru d'une margarine intéressante. Si vous

préfériez, toutefois, le fromage, en voici un de confiance, où le suif

et la craie n'entrent que pour un tiers à peine;--il est d'invention

nouvelle.

A ces paroles, M. C** considéra, plus attentivement, ses deux jeunes

amphitryons:

--Et... vous vous appelez Daphnis et Chloé... dit-il.

--Oh! ce sont nos petits noms, seulement... répondit Daphnis. Nos

familles, jadis à l'aise, habitaient à Paris, aux Champs-Élysées,

lorsqu'une subite conversion les réduisit au travail. Donc, récent

avocat, j'allais bailler mon stage, comme tout le monde; Chloé,

studieuse et déjà doctoresse, étudiait pour devenir sage-femme,

lorsqu'un petit héritage nous a permis de nous unir tout de suite, sans

attendre la clientèle,--et d'essayer de reprendre, selon nos goûts

natals, en cette vieille forêt, notre existence du temps de Longus...

mais, c'est difficile, aujourd'hui.--Quoi? vous ne mangez plus, cher

étranger?... Voulez-vous deux oeufs au miroir? Ceux-ci sont à la mode.

Ils proviennent de l'exportation, vous savez? de ces trois millions

d'oeufs artificiels que l'Amérique nous expédie par jour: on les trempe

dans une eau acidulée qui fait la coque: c'est instantané. Croyez-moi,

goûtez-y. Nous prendrons le café après. Il est excellent! c'est de cette

_fausse_-chicorée premier choix dont la vente annuelle, rien qu'à Paris,

s'élève, d'après les totaux officiels, à dix-huit millions de francs. Ne

nous refusez pas. C'est de bon coeur, et sans cérémonie.

M. C** dont la curiosité, malgré lui, s'éveillait à ces accents

juvéniles, détourna diplomatiquement la conversation pour éviter avec le

plus de politesse possible de répondre à l'offre cordiale de ses hôtes.

--Un petit héritage, dites-vous?... reprit-il avec un air d'intérêt

sympathique:--en effet, vous êtes vêtus de deuil, chers enfants!

--Oui: nous portons celui de notre pauvre oncle Polémon! gémit Chloé, en

essuyant une invisible larme.

--Polémon? dit M. C** cherchant dans ses souvenirs;--ah oui! celui qui,

pareil à Silène, était bon buveur de clairet, dans le temps des

légendes?

--Lui-même! soupira Daphnis: aussi ne s'éveillait-il, chaque aurore,

qu'avec la... bouche de bois, le digne suppôt de Bacchus! Il aimait le

vin naturel: or, s'étant fait adresser, en sa chaumine, une feuillette

de ce fameux «Vin de propriétaire», vous savez...

--Oui, bel étranger, appuya Chloé, d'une musicale petite voix de

professeur: une feuillette de cette mixture si bien tartrée, plâtrée et

dûment arseniquée que quatre ou cinq cents modernes en sont décédés!...

de ce vin généreux que l'on boit en France, chez les artisans, en

chantant, d'un coeur léger, la chanson célèbre:

Je songe en remerciant Dieu,

Qu'ils n'en ont pas en Angleterre!

--En sorte que, reprit Daphnis, l'Être suprême l'ayant appelé à lui le

soir même de la mise en bouteilles, notre oncle Polémon s'est rendu à

cet appel au milieu d'atroces coliques, l'infortuné vieillard!--et ceci

en nous léguant quelques drachmes. Mais, pardon:--vous fumez peut-être?

cher étranger?... Voulez-vous un de ces cigares?... Ils sont, vraiment,

passables, et de belle mine. Toujours importation d'Amérique!... c'est

en feuilles de papier trempé dans une décoction de nicotine épurée,

provenue des meilleurs bouts de cigares de la Havane; on en vend de deux

à trois millions par mois, vous savez, rien qu'en France:--ceux-ci sont

de première marque, au dire même de la régie...

Pour le coup, M. C** croyant démêler, en ces derniers mots, une vague

intention d'ironie à l'adresse du Progrès, crut devoir prendre un peu de

son air officiel.

--Merci, dit-il. Mais,--s'il est vrai que quelques abus se soient,

hélas, glissés dans l'Industrie moderne,--en s'adressant bien, l'on

trouve du vrai, toujours! D'ailleurs, à votre âge, qu'importent les

vains plaisirs de la table? Ici, surtout, au milieu de cette nature

vivante, de ces magnifiques et vivaces arbres, par exemple, dont les

ramures séculaires... l'odeur salubre...

--Plaît-il, cher étranger? répondit Daphnis en ouvrant de grands

yeux:--quoi... vous ignorez donc? Mais, ces superbes chênes, ces hauts

mélèzes, qui ont abrité tant de royales amours, ayant subi, durant

certaine nuit d'un récent hiver, cinq ou six degrés de froid de plus que

n'en pouvaient supporter leurs racines,--(ceci au rapport même des

inspecteurs des Eaux et Forêts de l'Etat)--sont morts, en réalité. Vous

pouvez voir l'entaille officielle qui les marque pour être abattus

l'année prochaine. Ils finiront dans des cheminées de ministères. Ces

feuillées sont les dernières et ne proviennent plus que de la vitesse

acquise: ce n'est qu'une brillante agonie. Il suffit à un connaisseur de

jeter un coup d'oeil sur leur écorce pour savoir que la sève ne monte

plus. En sorte que, sous l'apparence vivante de leurs ombrages, nous

nous trouvons, en réalité, entourés d'innombrables spectres végétaux, de

fantômes d'arbres!... Les anciens arbres nous quittent! Place aux

jeunes.

Un nuage passa sur le front, cependant mathématique, de M. C**:--à

travers les hauts branchages, au dehors, une petite ondée froide

cliquetait.

--En effet, je crois, à présent, me souvenir... murmura-t-il;--mais

n'exagérons rien!... et n'examinons rien de trop près, si nous voulons

distinguer quelque chose... Il vous reste cette exubérante nature

estivale...

--Comment! se récria de nouveau Daphnis,--comment, cher étranger, vous

trouvez «naturel» un été où nous passons nos après-midi, ma pauvre Chloé

et moi, à grelotter l'un auprès de l'autre?

--L'été n'est pas des plus chauds, en effet, cette année, reprit M. C**;

eh bien, levez vos regards plus haut, jeunes gens! il vous reste la vue

de ce vaste ciel intact et pur...

--Un ciel intact et pur... où se croisent, toute la journée, des essaims

de ballons pleins de messieurs éclairés... ce n'est plus un ciel...

naturel, cher étranger!

--Mais... la nuit, à la clarté des astres, au chant du rossignol, vous

pouvez oublier...

--C'est que, murmura Daphnis, d'interminables rais électriques, partis

du polygone, traversent l'ombre de leurs immenses balais de brouillard

clair: cela modifie, à chaque instant, la clarté des étoiles et frelate

la belle lueur lunaire sur les bois!... La nuit n'est plus... naturelle.

--Quant aux rossignols, soupira Chloé, les sifflets continuels des

trains de Melun les ont épouvantés; ils ne chantent plus, bel étranger!

--Oh! jeunes gens! s'écria M. C**, vous êtes, aussi, bien...

pointilleux!--Si vous aimez tant le _Naturel_, que ne vous êtes-vous

fixés au bord de la mer?... comme jadis?... Le bruit des hautes

vagues... les jours d'orage...

--La mer, cher étranger? dit Daphnis: c'est que nous n'ignorons pas

qu'un gros câble en aniaise, d'un bout à l'autre, l'immensité bien

surfaite.--Il suffit, vous le savez, d'y verser un ou deux barils

d'huile pour en apaiser les plus hautes vagues à près d'une lieue de

ronde. Quant aux éclairs de ses «orages», du moment où, du centre d'un

cerf-volant, on peut les faire descendre dans une bouteille,--la mer,

aujourd'hui, ne nous paraît plus si... naturelle.

--En tout cas, dit M. C**, les montagnes restent, pour les âmes élevées,

un séjour où le calme...

--Les montagnes? répondit Daphnis, lesquelles? Les Alpes, par exemple?

Le mont Cenis?... Avec son chemin de fer qui le traverse, de part en

part, comme un rat,--et qui, de sa vapeur, enfume, comme un fétide

encensoir ambulant, les plateaux jadis verdoyants et habitables?... Les

trains express parcourent, du haut en bas, les montagnes, avec des roues

à crans d'arrêt. Ce n'est plus... naturel, ces montagnes-là!

Il y eut un moment de silence.

--Alors, reprit bientôt M. C**, résolu à voir jusqu'où tiendraient les

paradoxes de ces deux élégiaques amants de la Nature, alors, jeune

homme, que comptez-vous faire?

--Mais... y renoncer! s'écria Daphnis: suivre le mouvement! Et, pour

vivre, faire,--par exemple... de... la politique, si vous voulez. Cela

rapporte beaucoup.

A ce propos, M. C** tressaillit et, réprimant un éclat de rire, les

regarda tous deux.

--Ah! dit-il; vraiment?... Et, si je ne suis pas indiscret, que

voudriez-vous être, en politique, monsieur Daphnis?

--Oh! dit tranquillement Chloé, toujours d'une exquise voix doctorale et

terre à terre, puisque Daphnis représente, en soi, le parti des ruraux

mécontents, bel étranger, je lui ai conseillé de se porter, à tout

hasard, en candidat exotique, dans la circonscription la plus «arriérée»

de ce pays. Cela se trouve. Or, que faut-il, de nos jours, aux yeux de

la majorité des électeurs, pour mériter la médaille législative? Savoir

se garder, tout d'abord, d'écrire--ou d'avoir écrit--le moindre beau

livre; savoir se priver d'être doué, en aucun art, d'un immense talent;

affecter de mépriser comme frivole tout ce qui touche aux productions de

pure Intelligence: c'est-à-dire n'en parler jamais qu'avec un sourire

protecteur, distrait et placide; savoir, habilement, donner de soi

l'impression d'une saine médiocrité; pouvoir tuer le temps, chaque jour,

entre trois cents collègues, soit à voter de commande,--soit à se

prouver, les uns aux autres, que l'on n'est, au fond, que de moroses

hâbleurs, dénués, sauf rares exceptions, de tout désintéressement;--et,

le soir, en mâchonnant un cure-dents, regarder la foule, d'un oeil

atone, en murmurant: «Bah! Tout s'arrange! tout s'arrange!» Voilà,

n'est-il pas vrai, les préalables conditions requises pour être jugé

possible.--Une fois élu, l'on éprouve neuf mille francs d'appointements

(et le reste), car on ne se paye pas de mots, à la Chambre!--l'on

s'appelle l'«Etat»... et l'on décerne, entre temps, un ou deux brillants

bureaux de tabac à sa chère petite Chloé!... Tout cela n'est pas inepte,

je trouve: c'est un _métier_ facile. Pourquoi n'essaierais-tu pas,

Daphnis?

--Eh! dit Daphnis, je ne dis pas non. C'est une question de frais

d'affiches et de démarches dont l'on pourrait, à la rigueur, surmonter

l'écoeurement.--Après tout, s'il ne s'agissait que d'avoir une «opinion»

pour enlever la chose,--tenez, cher étranger, mettons-les toutes en

votre chapeau rond--et tirez au hasard!--Vous devez avoir la main

heureuse, je sens cela; vous amenez la meilleure d'entre elles, je

parie,--celle qui sera, comme on dit, l'épingle du jeu.--D'ailleurs,

m'est avis que si, plus tard, une autre me devenait plus plaisante, me

souriait davantage,--peuh! au taux où elles sont, en cette époque, pour

ce qu'elles pèsent et produisent, je ne me donnerais même pas la peine

d'en changer.--Les «opinions», en ce siècle, ne sont plus... naturelles,

voyez-vous.

M. C**, en homme affable, en esprit éclairé, condescendit à sourire de

ces innocents paradoxes qu'excusait, à ses yeux, l'âge de ces précoces

originaux.

--Au fait, monsieur Daphnis, dit-il, vous pourriez représenter le parti

du Cynisme-loyal, et, à ce titre, réunir bien des suffrages.

--Sans compter, reprit Chloé, que--si je dois en croire, bel étranger,

le bout du journal qui enveloppait le fromage, ce matin,--plusieurs

localités chercheraient à faire équilibre (en inventant _quelqu'un_

jusqu'à présent d'introuvable) à la gênante influence de certain

«général» devenu l'engouement public, le député à la mode, et dont la

politique...

--Un _général_, dites-vous, Chloé?... interrompit Daphnis avec

étonnement:--un général... qui fait de la politique... et qui est

député... Ce n'est donc pas un général... naturel?

--Non! dit M. C**, plus grave malgré lui, cette fois.--Mais, concluons,

mes jeunes amis. Votre franchise d'adolescents un peu bizarres, mais

aimables, a gagné ma sympathie, et je dois, à mon tour, me faire

connaître. Je suis l'actuel chef de l'Etat français, dont vous me

semblez de trop ironiques citoyens;--et je prends bonne note, monsieur

Daphnis, de votre prochaine candidature.

Entr'ouvrant son frac, M. C** laissa voir, entre son gilet et sa belle

chemise blanche, empesée et rectangulaire, cette aune de large ruban de

moire rouge qui va si bien à ses portraits et qui ne laisse aucun doute

sur les augustes fonctions de qui le porte: cela remplace la couronne,

sans choquer.

--Tiens! le roi! s'écrièrent, à la fois, Daphnis et Chloé, se levant,

pleins de stupeur et de vague respect.

--Jeunes gens, il n'y a plus de roi! dit, avec froideur, M. C**;

cependant, j'ai les pouvoirs d'un roi... quoique...

--J'entends! murmura Daphnis avec une sorte de condoléance: vous n'êtes

pas, non plus, un roi... naturel?

--J'ai, du moins, l'honneur de présider une république naturelle!

répondit (plus sec) M. C**, en se levant.

Daphnis toussa légèrement, à ces mots, mais sans interrompre, par

déférence, n'étant pas encore «député».

--Comme tel, ajouta M. C**, je vous octroie,--en retour de votre

hospitalité gracieuse, et par exception,--licence pleine et entière

d'occuper,--sans être inquiétés par nos gardes, et ceci durant les

vacances de l'exercice 1888,--ce val désert, sis en l'une des

principales forêts de l'Etat.--Puissé-je, l'heure venue, vous devenir

plus utile, jeunes attardés d'une légende, qu'hélas! le Progrès, je le

vois, surannise!...

--Que béni soit le jour... commença Daphnis.

Et le «roi» salua les deux «bergers» et se retira, d'un pas égal, entre

les grands arbres défunts, vers le vieux palais lointain,--laissant le

pseudo-couple de Longus quelque peu saisi de l'aventure.

Rentré en la royale demeure, où, provisoirement, M. C** occupe, je

crois, les appartements de saint Louis (les moins inhabitables,

d'ailleurs, de cette bâtisse ancienne qui n'a plus de raison d'être que

comme rendez-vous de chasse ou villégiature pittoresque), l'honorable

président du régime actuel, en fumant un _vrai_ cigare dans l'oratoire

du vainqueur d'Al-Mansourah, de Taillebourg et de Saintes, ne pouvait

s'empêcher de reconnaître, en soi-même, qu'au fond l'amour des choses

_trop_ naturelles n'est plus qu'une sorte de rêve des moins réalisables,

bon à défrayer, tout au plus, le verbiage des gens en retard,--et que

DAPHNIS et CHLOÉ, pour mener, aujourd'hui, leur train du passé, leur

simple existence champêtre, pour se nourrir, enfin, de _vrai_ lait, de

_vrai_ pain, de _vrai_ beurre, de _vrai_ fromage, de _vrai_ vin, dans de

_vrais_ bois, sous un _vrai_ ciel, en une _vraie_ chaumière, et liés

d'un amour sans arrière-pensée, auraient dû commencer par mettre leur

dite chaumière sur un pied d'environ vingt-cinq mille livres de

rente,--attendu que le premier des bienfaits dont nous soyons,

positivement, redevables à la Science, est d'avoir placé les choses

simples essentielles et «naturelles» de la vie, HORS DE LA PORTÉE DES

PAUVRES.

Nouveaux contes cruels et propos d'au delà · 第 21 / 50 题