Elle a hélé un fiacre, en riant: «Saint-Etienne du Mont!»

... Dans un coin de la place Sainte-Geneviève, la petite église érige,

sous le brouillard, sa façade de pierres noircies. Il tombe une pluie

fine et c'est, autour du monument, une agitation silencieuse d'hommes et

de femmes--de femmes surtout--qui vont et viennent, de fiacres,

d'automobiles dont les grosses roues filent sans bruit sur le sable

mouillé. La neuvaine de sainte Geneviève est la première fête de

l'année, et, depuis une semaine, les Parisiens et les Parisiennes dont

les âmes sont demeurées fidèles au goût de la prière ont repris le

chemin de Saint-Etienne du Mont, viennent écouter là des sermons,

murmurer des cantiques et brûler de petits cierges autour de la

sépulture dorée de la «patronne de Paris». Cela se fait d'une façon très

discrète, et l'on dirait une fête de famille à laquelle le reste du

quartier demeure tout à fait indifférent. L'église est pleine de gens

qui prient, qui méditent ou qui, simplement, «regardent». Je frôle au

passage des chapeaux de «bourgeois» et des casquettes, des fourrures et

des châles usés. Devant plusieurs chapelles, des femmes sont

agenouillées; des ouvriers flânent autour des piliers, considèrent d'un

oeil curieux les longues bannières bleues suspendues de chaque côté du

choeur et, plus loin, un petit étendard blanc, semé de fleurs d'or

passé,--l'étendard de la sainte. L'orgue joue en sourdine en attendant

que le sermon commence, et les «pèlerins» continuent de se suivre,

d'affluer sans bruit vers le coin d'église où flamboie l'or de la

sépulture entr'ouverte. Sous la profusion des petits cierges qu'un

bedeau à long tablier bleu redresse, ou rallume, ou remplace sans cesse

d'un geste affairé, le sarcophage apparaît comme hérissé de baguettes de

feu; et, devant l'ouverture pratiquée à l'une de ses extrémités, un

prêtre se tient debout, reçoit les menus objets que cent mains lui

tendent--une médaille, une petite image, un lambeau d'étoffe pliée--fait

au-dessus de chaque objet le signe de la croix, puis, par l'orifice

béant, lui fait toucher la place où repose la sainte dépouille. Parfois

la femme qui vient de recevoir des mains du prêtre le petit objet

sanctifié s'agenouille: il soulève au-dessus d'elle le pan droit de son

étole et la bénit.

J'ai regagné la rue. Devant l'église s'alignent trente baraques en bois:

la «foire aux chapelets». Et c'est comme un chapelet aussi que forme,

allongé sur la chaussée boueuse, le cordon des menues boutiques, toutes

pareilles, serrées les unes contre les autres, sous l'averse froide. Des

voix douces m'interpellent: «Une image de sainte Geneviève, madame?...

Un joli chapelet?... Des cartes postales?...» Une petite vieille, trop

pauvre pour être locataire d'une baraque, a rassemblé sur un pliant

quelques objets de piété qu'elle protège de son parapluie: «Un chapelet,

madame?» La place est vide; autour des boutiques, il n'y a pas dix

passants. Suis-je à Paris ou à Bruges? Je ne sais plus. Singulière

ville...

Sonia.

_LES FAITS DE LA SEMAINE_

L'Illustration, No. 3229, 14 Janvier 1905 · 第 8 / 31 题