JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE

L'année s'est ouverte sur une hécatombe dont quelques personnes, amies

des bêtes, se montrent justement affectées. A propos d'une mystérieuse

affaire où il semble que la politique tienne tout de même un peu plus de

place qu'il ne faudrait, MM. les experts ont éprouvé le besoin de

chercher dans l'extermination d'un grand nombre de chiens l'explication

de la mort d'un homme; et la Société protectrice des animaux se fâche;

elle estime que tant de meurtres étaient inutiles à la démonstration

qu'on veut faire. Elle n'eût point protesté, sans doute, s'il ne se fût

agi que de cobayes ou de lapins. Le cobaye et le lapin ne sont point

considérés comme animaux «amis de l'homme», et ce n'est qu'à cette

catégorie de bêles que la Société protectrice accorde, comme on sait, sa

protection. Je ne comprends pas le motif d'une si étrange inégalité de

traitement, et je me demande si c'est être vraiment juste et charitable

que de ne l'être qu'avec ses amis.

Ceci me rappelle un petit tableau qui me frappa, la première fois que je

revins à Paris, il y a deux ans. Un cheval était arrêté, faubourg

Montmartre, au seuil de la dure montée de la rue des Martyrs. L'homme

qui le gardait portait un brassard où s'inscrivaient des initiales dont

je demandai la signification à l'ami qui m'accompagnait. Mon ami

m'expliqua que cet homme était un agent de la Société protectrice des

animaux et que sa mission consistait à prêter renfort, de temps à autre,

aux attelages trop chargés et à alléger pour les pauvres chevaux la

fatigue de cette montée. Je regardai le cheval. En attendant le moment

de secourir ses frères, il rêvait au bord du trottoir, le nez tourné

vers une blanche tête de veau qui semblait sommeiller, avec deux petits

bouquets d'herbes dans les narines, à l'étalage d'une boucherie. Tout

autour s'alignaient, blancs et roses, des morceaux de bêtes décapitées,

écorchées, dépecées. Et ce cheval songeait peut-être: «Etranges façons

de nous aimer! On nous tue, on nous découpe, on nous mange; mais on ne

veut pas que nous nous fatiguions; le coup de couteau, oui... le coup de

fouet, non... Pourquoi?»

La bonté de l'homme est, en effet, pleine de lacunes qui échappent au

raisonnement des bêtes.

... Soirée _at home_. Quelques amis d'il y a deux ans sont venus me

rejoindre dans le coin d'hôtel où j'aime à me reposer, la journée finie,

du tapage de la rue. C'est mon cousin Franz Bénaly, dont la tendresse

inquiéta naguère ma sauvagerie et qui consent à ne plus me faire la

cour; c'est Bonnafousse (extrême-gauche du Conseil municipal), plus

farouchement verbeux que jamais; c'est le député Delbon, dont je goûte

la belle tenue et les sages raisonnements. On parle des récentes

distributions de rubans rouges; on cite des noms que je ne connais pas;

et Bonnafousse est plein de verve. Il s'écrie:

--Une croix m'a beaucoup amusé: c'est celle de Pauvert de la Chapelle.

Vous ne connaissez pas, madame, M. Pauvert de la Chapelle?

--Du tout.

--C'est un vieillard qui habite une petite ville d'Italie--Sienne, je

crois--et qui vit là en ermite. Il collectionne des médailles anciennes

d'un grand prix et il se montre si difficile, si raffiné dans ses choix

qu'en un demi-siècle il n'en a trouvé que cent soixante-sept qui fussent

dignes de figurer dans sa collection.

--Et c'est pour récompenser sa patience qu'on le décore?

--Non pas; c'est pour récompenser sa générosité, car il a fait don de

ces médailles à l'Etat. Son intention était de les lui léguer. Mais il a

eu peur de ne pas mourir assez vite, et c'est de ce scrupule que le

gouvernement le remercie en lui donnant le ruban rouge. Je trouve cela

très comique. On semble vouloir dédommager ce collectionneur vénérable

du sacrifice qu'il s'imposa en renonçant de son vivant à la jouissance

du joli trésor qu'il avait formé. Mais pensez-vous que ce soit là un

sacrifice et ne vous semble-t-il pas, au contraire, que la privation à

laquelle consentit ce spirituel vieillard est d'avance compensée par le

spectacle de la joie qu'il nous procure et par un certain orgueil de

faire de l'Etat--lui vivant--son obligé? Un mort ne jouit pas du plaisir

de faire plaisir, et c'est probablement ce que s'est dit M. Pauvert, de

la Chapelle. Il a pensé au sourire de gratitude dont un ministre

honorerait son exécuteur testamentaire, le jour où lui seraient

notifiées par celui-ci ses volontés dernières: et il a été jaloux, il a

voulu pour lui ce sourire-là, tout de suite... Il l'a eu. Et on lui

donne la croix par-dessus le marché. C'est un malin.

Le député Delbon répondit:

--Bonnafousse, vous êtes sévère et je ne partage pas votre avis. Je

trouve même que la croix de M. Pauvert de la Chapelle fut mieux que la

reconnaissance d'une action généreuse: elle est la récompense d'un geste

de courage. En voulez-vous la preuve? Observez autour de vous les gens

âgés que le hasard a faits riches. Il n'y en a pas beaucoup qui osent

faire un testament,--s'attarder à l'idée de leur propre fin, parler de

choses qui se passeront _après eux_ et dont leur mort est la condition

nécessaire... Il n'y a pas beaucoup d'hommes qui osent cela; et il y en

a moins encore qui, devançant l'heure où ils auront disparu du monde,

aient le courage de se donner à eux-mêmes, en se séparant des choses qui

composaient le décor familier, la parure, ou la raison d'être de leur

vie, la _vision_ de cette fin-là. Un vieillard qui n'a vécu que pour

collectionner des médailles, et qui les donne, a certainement la

sensation,--en se regardant le lendemain matin dans sa glace--de faire

la barbe à quelqu'un qui n'est plus vivant tout à fait. Et la preuve

qu'il faut un peu de courage pour faire cela, Bonnafousse, et froidement

se traiter soi-même en personne défunte, c'est que, de tous les

millionnaires que nous connaissons, vous et moi, il n'y en a pas un qui

s'y soit encore décidé...

Des lumières, des fleurs, une cohue de fourrures et de chapeaux

fleuris... c'est le premier Salon de 1905, inauguré ces jours-ci:

l'«Exposition des Femmes artistes», où Natenska m'a traînée, malgré le

mauvais temps. Rien que des visages de femmes, dans le plus affolant des

vacarmes; elles parlent toutes à la fois, et cela fait comme un brouhaha

d'usine en marche. Impossible d'arriver jusqu'aux tableaux; j'ai la

migraine; Natenska me dit: «Je parie que tu voudrais bien t'en

aller?--Je t'en supplie...--A ton aise; et je vais te faire prendre un

bain de repos... Il y a de tout, à Paris».

L'Illustration, No. 3229, 14 Janvier 1905 · 第 7 / 31 题