Le comte Darowsky quitta Kultow le surlendemain. Lydie avait en vain
déployé pour lui toutes ses grâces. Un mariage avec ce parent jeune,
riche et distingué lui souriait beaucoup, d'autant mieux qu'il lui
aurait permis d'échapper à la lourde tutelle de son frère. Mais Michel
n'avait paru rien comprendre. Il avait perdu, quelques années
auparavant, une jeune femme très aimée et ne songeait aucunement à la
remplacer à son foyer, où sa mère élevait les deux petits enfants qui
étaient sa seule consolation.
Lydie n'ignorait aucunement ces détails. Mais elle se persuada -- ou on
lui persuada -- que cette indifférence de son cousin était due surtout
à la présence de Lise. Près de cette incomparable beauté, les plus
jolies femmes ne paraissaient plus rien. De là, une sourde rancune
envers la jeune princesse -- rancune qui se manifestait par de petites
piques, de petites méchancetés sournoises, des froideurs inexpliquées.
Mme de Rühlberg avait, en outre, un autre motif de ressentiment. Elle
s'irritait secrètement de la préférence de sa belle-soeur pour Sacha,
et Hermann, jaloux, l'excitait en dessous. Le précepteur, lui aussi,
avait pris en grippe Sacha, dont la franchise déplaisait à son âme
tortueuse, et le punissait à propos de tout et de rien. Le pauvre
enfant, entre sa mère, son frère et Hans Brunner, était loin d'être
heureux. Il venait conter ses chagrins à Lise, qui le consolait avec de
douces paroles. Elle ne pouvait pas autre chose. Elle-même était
l'objet d'une hostilité latente, qu'elle sentait s'épaississant autour
d'elle et qui augmentait la tristesse dont saignait son coeur. Il
n'était pas jusqu'à l'obséquieuse et sournoise admiration du précepteur
qui ne vînt encore augmenter ses ennuis.
Et le seul être qui eût pu délivrer Lise et Sacha de ces persécutions
sourdes se renfermait dans une indifférence altière, dans une froideur
écrasante, au retour de la chasse à laquelle il consacrait maintenant
toutes ses journées, s'y adonnant avec une sorte de passion furieuse --
à tel point, disaient les gardes qui l'accompagnaient, qu'il risquait à
tout moment sa vie.
Toujours effacée, toujours silencieuse, Varvara Dougloff glissait comme
une ombre dans la princière demeure. Nul ne s'inquiétait de ce qu'elle
faisait, comment elle vivait. Lise seule avait voulu essayer de
s'intéresser à elle. Mais elle s'était heurtée à une porte close.
Varvara gardait jalousement le secret de son âme derrière ses paupières
baissées.
Par Lydie, Lise savait qu'elle était la fille d'une cousine des
Ormanoff, qui avait épousé malgré leur désapprobation un jeune homme de
petite noblesse, lequel l'avait laissée veuve et sans ressources au
bout de six ans de mariage. Elle avait végété avec sa fille jusqu'au
jour où, apprenant la mort du prince Cyrille, grand-père de Serge, elle
était venue solliciter le secours de celui-ci, espérant trouver chez le
très jeune homme qu'il était alors un peu moins de dureté que chez
l'aïeul. Serge ignorait la compassion, mais il était généreux par
nature. La veuve et sa fille avaient obtenu l'autorisation de demeurer
à Kultow, -- mais elles avaient fort bien compris qu'elles n'y seraient
tolérées qu'à la condition de se faire oublier. C'était de là sans
doute que datait l'attitude effacée de Varvara, et son allure d'ombre,
glissante et terne.
La mère était morte il y avait maintenant deux ou trois ans, mais
Varvara avait continué à mener la même existence silencieuse, suivant
Lydie qui elle-même évoluait docilement dans l'orbe du prince Ormanoff,
ayant autour d'elle un reflet du luxe qui régnait dans les résidences
princières, et ne laissant jamais rien paraître des sentiments qui
pouvaient agiter son âme, -- reconnaissance, ou bien aigreur, envie
peut-être.
Lise, si bonne et si délicate, pensait qu'elle devait souffrir de cette
situation de parasite. Plus d'une fois, elle avait songé qu'à la place
de Varvara, jeune et paraissant bien portante, elle aurait préféré
travailler pour sauvegarder sa dignité et son indépendance. Que
pouvait-elle faire, toujours seule chez elle? A quoi occupait-elle ses
longues journées? Lydie, questionnée un jour à ce sujet par sa
belle-soeur, avait levé les épaules en répondant:
-- Je vous avoue que je n'en sais rien! Cette pauvre fille est
tellement insignifiante!
Lise ne la jugeait pas du tout ainsi. Au fond, elle était obligée de
s'avouer que Varvara lui inspirait une sorte d'antipathie instinctive,
tout à fait irraisonnée. Mais par le fait même de ce sentiment qu'elle
se reprochait, elle se croyait tenue à se montrer meilleure à son égard.
Ce fut guidée par ce motif qu'un jour, ayant appris au déjeuner que
Mlle Dougloff était malade, -- il régnait en ce moment à Kultow un vent
de grippe, -- Lise se dirigea vers son appartement situé dans une
partie éloignée du château.
Elle s'arrêta, indécise, devant une porte entr'ouverte. Une voix
sourdement irritée demanda:
-- Est-ce vous enfin, Nadia?
Alors elle poussa la porte et entra en disant:
-- Non, Varvara, c'est moi, Lise.
Dans l'ombre projetée par les lourds rideaux du lit, elle vit se
dresser la tête blonde de Varvara.
-- Vous!... vous! dit une voix étouffée.
Lise s'avança jusqu'au lit. Du premier coup d'oeil, elle vit que
Varvara était en proie à la fièvre, car elle était fort rouge, et ses
yeux, ses étranges yeux jaunes luisaient.
-- Je viens vous voir, Varvara. J'ai su tout à l'heure que vous étiez
malade.
-- Ce n'est rien! interrompit brusquement Varvara. Je regrette que vous
vous soyez dérangée. Vous risquez que je vous communique cette maladie.
Olga avait un tout autre soin de sa santé. Je suppose que si le prince
Ormanoff vous savait ici, vous passeriez un mauvais moment. Mais,
naturellement, vous ne lui avez pas demandé la permission?
-- Cela me regarde! dit sèchement Lise, blessée par ce bizarre accueil
et ce ton ironique.
-- Evidemment! Mais je ne me soucie pas du tout que mon cousin m'accuse
de vous avoir retenue ici. Ainsi donc, tout en vous remerciant
beaucoup, je vous demanderai de vous retirer. J'ai l'air d'être
malhonnête, mais c'est dans votre intérêt, je vous assure, princesse.
Ses paupières étaient retombées sur ses yeux, et elle parlait
maintenant d'un ton très doux, un peu chantant.
Lise l'enveloppa d'un regard perplexe... Et ce regard fit ensuite le
tour de la chambre, très vaste, bien meublée, mais fort en désordre.
Dans une bibliothèque s'alignaient des livres en nombre considérable,
et d'autres étaient posés sur une table auprès de la malade, à côté
d'une carafe et d'un verre vide.
-- Je crois que vous exagérez, Varvara. Vous n'avez rien de très
contagieux... Etes-vous bien soignée, au moins?
-- Bien soignée! Mais je suis abandonnée par cette Nadia, qui perd la
tête depuis qu'elle est fiancée au fils d'Ivan Borgueff! Je suis sûre
que la coquine a coupé les fils électriques, de telle sorte que j'ai
beau sonner, resonner, personne ne bouge. Quand elle se décidera à
apparaître, elle me dira que la sonnette était détraquée. En attendant,
je n'ai plus une goutte d'eau et la soif me dévore. Mais Varvara
Dougloff est si peu de chose! A quoi lui servirait de se plaindre?
-- Mais si, il faut vous plaindre! Je vais en parler à Natacha. En
attendant, je vous enverrai Sonia, qui est une très bonne fille, fort
adroite et serviable.
Varvara eut un petit plissement de lèvres ironique.
-- Natacha et les autres ne tiennent compte que des observations et des
ordres du prince Ormanoff. Tout ce que vous direz sera lettre morte.
Un peu de rougeur monta aux joues de Lise. C'était vrai, elle n'était
rien dans cette demeure, où tout gravitait autour de la volonté du
maître.
Elle quitta Varvara sous une impression désagréable. Décidément, elle
ne lui était pas sympathique! Mais cela n'empêchait pas qu'elle ne lui
vînt charitablement en aide.
Après avoir envoyé Sonia porter du thé à la malade, elle fit appeler la
femme de charge. Elle put se convaincre aussitôt que Varvara avait
deviné juste. Sous la politesse obséquieuse de Natacha, elle se heurta
à la tranquille inertie d'une femme qui sait n'avoir aucun compte à
rendre en dehors de la seule autorité existante. Pas plus qu'à la
défunte princesse, le prince Ormanoff n'avait délégué à sa seconde
femme le moindre pouvoir. Dans la demeure conjugale, Lise semblait une
invitée -- ou bien encore une plante précieuse que l'on soigne parce
que le maître semble y tenir, mais qui n'est considérée par tous qu'au
point de vue de son rôle décoratif.
Olga avait pu ne pas souffrir de cette situation, mais il n'en était
pas de même de Lise, dont la nature délicate et fière ressentait
profondément toutes ces blessures.
Quand Natacha se fut retirée, après avoir dit du bout des lèvres
qu'elle allait parler à Nadia, Lise s'habilla et descendit pour faire
avec Sacha une promenade en traîneau. Il était maintenant son habituel
compagnon. Depuis l'incident du patinage, Lydie s'abstenait souvent de
sortir avec sa belle-soeur. Serge, s'absentant quotidiennement, n'en
savait rien, et elle était bien certaine que Lise, dont elle devait,
bon gré mal gré, reconnaître la discrète bonté, ne lui en parlerait
jamais.
Ce jour-là, la tante et le neveu firent prolonger un peu la promenade.
Au retour, en descendant du traîneau, ils virent dès l'entrée une
animation inaccoutumée... Et Mme de Rühlberg, surgissant tout à coup,
leva les bras au ciel.
-- Serge l'a échappé belle! A peine étiez-vous partie qu'on l'a ramené
à peu près inanimé, le bras et l'épaule gauche labourés par les griffes
d'un ours. Le docteur Vaguédine assure qu'il n'y a rien d'atteint
gravement. Il a refusé de se mettre au lit -- un Ormanoff n'arrive à
cette extrémité qu'en face de la mort, et encore pas toujours. Il s'est
installé dans son cabinet de travail, en défendant que personne vienne
le voir... Il paraît qu'il s'en est fallu de rien que l'ours ne
l'étouffât. Heureusement il a réussi à lui enfoncer dans le coeur son
couteau de chasse.
Une émotion sincère s'emparait de Lise. A défaut d'une affection
qu'elle ne pouvait éprouver pour son mari, son âme était trop
profondément chrétienne et trop délicatement bonne pour ne pas compatir
même à la souffrance de l'homme qui la tenait sous son impitoyable
despotisme.
Après avoir demandé à sa belle-soeur quelques détails, elle remonta
chez elle. Tandis qu'elle se déshabillait, elle songea avec mélancolie
à son étrange situation. D'elle-même, elle ne pouvait se rendre près de
son mari blessé et lui offrir ses soins. Il l'obligeait à l'inutilité,
réduisant son rôle d'épouse à celui d'un objet de luxe que son caprice
du moment ignorait, ou tyrannisait.
Tristement pensive, elle s'attardait dans sa chambre, le front appuyé à
la vitre d'une des fenêtres derrière laquelle, entre les doubles
châssis, s'épanouissaient des fleurs rares. Mais Dâcha entra tout à
coup et l'informa que le prince Ormanoff la faisait demander.
Elle tressaillit légèrement. Etait-il donc plus malade?
Elle se dirigea d'un pas rapide vers son appartement. Dans la grande
galerie garnie d'inappréciables oeuvres d'art et de souvenirs de
famille qui le précédait, Stépanek, le cosaque, se tenait en
permanence. Il ouvrit silencieusement le battant d'une porte et Lise
entra dans une pièce encore inconnue d'elle -- une pièce très vaste,
tendue d'un admirable cuir de Cordoue, éclairée par des baies garnies
de vitraux anciens. Les raffinements du luxe moderne se mêlaient ici à
un faste tout oriental, sur lequel de superbes peaux d'ours noirs et
blancs venaient jeter une note sauvage. Dans l'atmosphère chaude
flottait une étrange senteur faite du parfum préféré du maître de
céans, des émanations du cuir de Russie, de l'odeur des fines
cigarettes turques, des exhalaisons enivrantes s'échappant des gerbes
de fleurs répandues partout.
Serge était assis près de son bureau, et appuyait son front sur sa
main. A ses pieds étaient couchés Ali et Fricka, ses lévriers, qui se
levèrent, s'élancèrent vers la jeune femme et se mirent à bondit autour
d'elle, quêtant des caresses.
Elle les écarta doucement et s'avança vers son mari qui n'avait pas
bougé, mais tournait vers elle son regard.
-- Vous n'étiez pas curieuse de venir voir ce que maître Bruin avait
fait de moi, Lise? dit-il d'un ton froid, légèrement sarcastique.
-- Votre soeur m'avait dit que vous ne vouliez voir personne,
balbutia-t-elle en rougissant sous cette parole qui semblait un
reproche.
-- Alors vous vous êtes crue englobée avec les autres dans cette
interdiction? Oubliez-vous que vous êtes ma femme et qu'à ce titre vous
me devez vos soins?
-- Mais je ne demande pas mieux! dit-elle spontanément. Je suis toute
prête, Serge...
-- Merci, l'intention me suffit... Ah! si, tenez, puisque vous êtes là,
donnez-moi donc de la quinine. Je sens que la fièvre augmente. Vous en
trouverez là, sur ce meuble. Le docteur a tout préparé.
-- Souffrez-vous beaucoup? demanda timidement Lise tout en se dirigeant
vers le meuble désigné.
-- Beaucoup, oui. Mais j'ai la force nécessaire pour supporter cela.
Les Ormanoff n'ont jamais craint la douleur physique.
Tandis qu'il avalait le médicament préparé par elle, Lise constata que
son visage était profondément altéré et que des frémissements de
souffrance y passaient. Mais le regard conservait toujours toute son
énergie hautaine.
-- Maintenant, asseyez-vous là, dit-il en désignant un siège près de
lui. Et racontez-moi pourquoi Lydie ne vous accompagnait pas
aujourd'hui.
La jeune femme rougit un peu.
-- Elle n'était pas disposée... Vous savez qu'elle est souvent
fatiguée...
-- Pas plus que vous, certainement. Et les promenades font partie du
régime qui lui est prescrit. Ces abstentions se renouvellent-elles
souvent?
-- Quelquefois... murmura Lise avec embarras. Mais je vous assure que
je trouve tout naturel...
-- Vous, peut-être, mais moi, non. Il faudra que cela change... Mais
peut-être préférez-vous la compagnie de Sacha à celle de sa mère? Je ne
fais aucune difficulté pour reconnaître que ma soeur n'est pas fort
intéressante.
Et sa bouche eut un pli de dédain.
-- Je ne dis pas cela... Mais j'aime beaucoup Sacha, qui est affectueux
et gai.
-- Eh bien! prenez-le pour compagnon. Lydie pourra paresser tout à
loisir, quand elle aura bien digéré les reproches que je lui prépare.
-- Ne lui dites rien à cause de moi, je vous en prie! murmura Lise d'un
ton suppliant.
-- A cause de vous?... Mais non, ma chère, il s'agit ici simplement
d'un désir exprimé par moi, et considéré comme non avenu par ma soeur.
C'est moi qui me trouve l'offensé.
Lise rougit. A quoi songeait-elle donc, en effet? Qu'importait à Serge
que sa femme fût traitée plus ou moins aimablement, qu'elle souffrît
même de mauvais procédés? La seule faute impardonnable, pour lui, était
l'insoumission à ses volontés.
Il fermait les yeux et demeurait silencieux. La fièvre empourprait un
peu ses joues. Près de lui, Lise restait immobile, regardant le décor
magnifique au milieu duquel elle se trouvait. La chaleur et les parfums
de cette pièce l'oppressaient singulièrement -- mais moins encore,
peut-être, que la présence de celui qui n'avait jamais su que la faire
souffrir.
-- Lise!
Elle leva la tête et vit les yeux de Serge fixés sur elle.
-- Qu'auriez-vous éprouvé, si Bruin m'avait étouffé complètement?
Elle devint pourpre et détourna son regard. Que lui répondre?
Loyalement, elle ne pouvait lui dire que ceci: "J'aurais éprouvé une
émotion profonde, telle que je la ressentirais pour n'importe qui en
semblable occasion. Mais je ne vous aurai pas pleuré autrement que
comme chrétienne."
-- Regardez-moi, Lise!
En un de ces gestes à la fois impérieux et doux qui lui étaient
particuliers, il portait sa main brûlante de fièvre sur la nuque de
Lise et obligeait la jeune femme à tourner la tête vers lui.
-- Laissez-moi lire votre réponse dans vos yeux, car vos lèvres se
refuseraient à me la faire connaître... Oui, Bruin a failli vous donner
la liberté, Lise...
-- Serge! murmura-t-elle en rougissant plus fort.
Une lueur sarcastique passa dans le regard du prince.
-- Oh! il s'en est fallu de bien peu, je vous assure! Si ma main avait
été moins ferme, la lame déviait... et vous étiez veuve. Après tout,
cela aurait mieux valu... pour moi.
Il laissa aller la tête de Lise en murmurant d'un ton impatienté:
-- Laissez-moi maintenant... Allez, allez, Lise.
Elle se leva et se dirigea vers la porte. Comme elle l'ouvrait, il lui
sembla entendre prononcer son nom. Elle se détourna un peu. Mais Serge
était immobile, et ses yeux étaient à demi clos sous les cils blonds.
Elle sortit alors et regagna son appartement. Ce soir-là, elle eut une
affreuse migraine, due sans doute à l'atmosphère saturée de parfums qui
régnait chez Serge. Et dans ses rares moments de sommeil traversés de
rêves pénibles, il lui sembla entendre de nouveau la voix suppliante et
impérieuse qui murmurait:
-- Lise!... Lise!