IX

Le prince Ormanoff et sa femme arrivèrent à Kultow à la nuit. Durant

tout le voyage, Serge n'avait adressé à la jeune femme que les paroles

absolument indispensables. A sa suite, elle pénétra dans l'immense

demeure d'aspect féodal, dont l'intérieur, éclairé à profusion par

l'électricité, était décoré avec une somptuosité extraordinaire et

toutes les recherches du confort moderne le plus exigeant.

-- Voilà votre appartement, Lise, dit le prince en s'arrêtant au

premier étage. Jusqu'à nouvel ordre, vous n'en sortirez pas et vous y

prendrez vos repas.

Lise eut un frémissement, mais ne protesta pas. Inclinant légèrement la

tête pour prendre congé de son mari, elle entra dans cet appartement

qui allait être sa prison -- pour toujours sans doute.

Jusqu'à nouvel ordre... Cela voulait dire jusqu'à ce qu'elle se soumît

sans réserve aux exigences du prince Ormanoff. Cette sentence

équivalait donc pour elle à la réclusion perpétuelle, jusqu'à la mort.

Elle eut un court instant de désespoir, après lequel son habituel

recours vers Dieu lui rendit le repos... Et les jours commencèrent à

couler, interminables, dans l'atmosphère tiède entretenue par les

calorifères et les doubles fenêtres. Lise n'avait pour s'occuper que

quelques broderies. Les livres et la musique lui faisaient défaut. Elle

manquait d'air et s'étiolait, perdant complètement l'appétit, se

sentant devenir très faible et constatant dans la glace sa pâleur

extrême et le cercle noir qui entourait ses yeux.

-- Peut-être mourrai-je bientôt, songea-t-elle.

Et cette pensée lui fut très douce. C'était le seul moyen d'échapper à

Serge Ormanoff, c'était la délivrance et le bonheur en Dieu, le seul

réel et immuable.

Elle n'avait plus revu son mari. Par Dâcha, elle savait qu'il passait

ses journées à la chasse. Elle avait appris aussi l'arrivée de Mme de

Rühlberg et de ses enfants, ainsi que de Varvara. La baronne était,

paraît-il, d'humeur morose, car elle regrettait amèrement les plaisirs

et le climat de Cannes. Mais elle n'en laissait rien paraître devant

son frère, de qui elle tenait les fort beaux revenus dont elle et ses

fils jouissaient, M. de Rühlberg étant mort après avoir complètement

ruiné femme et enfants.

Mais pas plus Lydie que Varvara n'apparurent chez la prisonnière.

Celle-ci ne voyait que ses femmes de chambre, qui multipliaient pour

elle le dévouement et les petits soins; car, déjà, la délicieuse nature

de la jeune princesse, sa bonté angélique avaient conquis entièrement

ces coeurs, tandis que son courage et sa patience les remplissaient

d'admiration.

-- Une enfant comme elle! disait Dâcha en levant les bras au ciel.

Quand on pense que la princesse Olga, après cinq ans de mariage,

tremblait encore au seul froncement de ses sourcils! Ah! bien! il

aurait pu lui dire d'abandonner tout, de ne plus croire en Dieu, elle

lui aurait obéi, c'est sûr! Mais celle-ci! Voilà une femme au moins, et

non pas une serve toujours courbée sous le regard du maître!

-- N'empêche qu'elle n'y résistera pas longtemps, pauvre belle petite

princesse! murmurait Sonia en hochant tristement la tête.

De fait, le quinzième jour de cette réclusion, Dâcha s'effraya en

constatant l'altération du visage de Lise. Et quand, dans l'après-midi,

elle la vit glisser inanimée entre ses bras, prise de syncope, elle

décida qu'il lui fallait prévenir le prince.

Précisément, ce jour-là, elle savait par Vassili qu'il était rentré en

meilleure disposition que de coutume, à la suite d'une chasse à l'ours

semée de péripéties, et au cours de laquelle il avait failli périr.

C'était le bon moment pour lui faire cette communication, qui

ramènerait sa pensée sur la prisonnière objet de son ressentiment, --

et le ressentiment d'un Ormanoff était tout autre chose que celui du

commun des mortels, surtout lorsque l'orgueil, si effrayant chez les

hommes de cette famille, se trouvait en jeu.

Elle s'arrangea pour le rencontrer ce soir-là, comme il sortait de son

appartement à l'heure du dîner, et, en tremblant un peu, -- car les

vieux serviteurs eux-mêmes n'étaient jamais très à l'aise sous le

regard troublant du prince Serge, -- elle dit que la jeune princesse

était malade.

-- Sérieusement? interrogea-t-il, sans qu'un muscle de son visage

bougeât.

-- Elle s'est évanouie cet après-midi, Altesse. Et elle ne mange plus,

elle a une mine!...

-- C'est bien.

Et, la congédiant du geste, il se dirigea vers l'escalier.

"Pourvu qu'il la fasse soigner! songea Dâcha. S'il avait l'idée de la

laisser s'en aller comme cela!... Non, non, c'est trop affreux, ce que

je pense là!"

Elle se reprocha davantage encore son soupçon en introduisant le

lendemain matin chez sa jeune maîtresse le docteur Vaguédine, le

médecin attaché à Kultow, envoyé par le prince Ormanoff pour donner à

sa femme les soins nécessaires.

C'était un homme d'une cinquantaine d'années, grisonnant, de mine douce

et sympathique. Il interrogea paternellement Lise et lui déclara

qu'elle était seulement anémique, qu'il n'y avait pas lieu de

s'inquiéter...

-- Oh! je ne m'inquiète pas! dit-elle avec un pâle et mélancolique

sourire. Je ne crains pas la mort, au contraire!

Le médecin enveloppa d'un regard de compassion navrée la délicieuse

créature qui prononçait ces paroles avec tant de calme et une si

visible sincérité. Elle n'était encore qu'une enfant, et déjà la mort

lui apparaissait le seul bien désirable.

En sortant de chez la jeune femme, le docteur Vaguédine se rendit chez

le prince Ormanoff. Il le trouva dans son cabinet de travail,

parcourant les journaux.

-- Eh bien? interrogea Serge d'un ton bref.

-- La princesse est extrêmement affaiblie par une anémie très sérieuse,

mais encore très susceptible de guérison. Les nerfs aussi ont besoin

d'être soignés. Il lui faudrait, outre une nourriture très fortifiante,

de l'air, beaucoup d'air, des promenades et de la distraction sans

fatigue.

Un autre mot, "de l'affection", était sur les lèvres du médecin. Mais

il ne le prononça pas. Ce mot-là ne pouvait être compris du prince

Ormanoff.

-- C'est tout? demanda Serge, qui l'avait écouté en frappant sur son

bureau de petits coups secs avec le coupe-papier qu'il tenait à la main.

-- J'ai prescrit à la princesse quelques médicaments... Mais je dois

dire qu'un obstacle sérieux me paraît se dresser devant la guérison. La

malade ne la désire pas; elle semble complètement résignée à la mort...

On croirait même qu'elle la souhaite.

Un imperceptible tressaillement courut sur le visage de Serge.

-- C'est bien, j'aviserai, dit-il d'un ton laconique.

Ce même jour, vers deux heures, Dâcha entra toute joyeuse chez sa

maîtresse. Le prince faisait prévenir sa femme qu'elle eût à s'habiller

promptement pour faire avec lui une promenade en traîneau.

Cette nouvelle stupéfia Lise, sans lui causer aucun plaisir. Sans

doute, son tyran imaginait quelque nouveau genre de persécution. Puis,

dans l'état de fatigue où elle se trouvait, elle ne désirait que le

repos.

Pourtant elle se laissa habiller et envelopper de fourrures, puis elle

descendit pour rejoindre le prince, qui l'attendait dans le jardin

d'hiver. Son coeur battait à grands coups précipités, à l'idée de se

retrouver en face de lui, et elle dut faire appel à toute son énergie

pour réprimer l'étourdissement qui la saisissait en pénétrant dans la

serre superbe qui était une des merveilles de Kultow.

Il se leva à son entrée. Et comme l'angoisse obscurcissait ses yeux,

elle ne vit pas l'expression étrange -- mélange de douleur et de colère

-- qui traversait le regard de Serge, ni la pâleur qui couvrait son

visage, ni le geste ébauché pour tendre les bras vers elle...

Elle ne vit, quelques secondes plus tard, qu'un homme très froid, qui

lui présentait son bras, sans la regarder, en disant d'un ton calme et

bref:

-- Appuyez-vous sur moi, Lise, si vous vous sentez un peu faible.

Il la conduisait jusqu'au traîneau, l'y installa en la couvrant de

fourrures et s'assit près d'elle. Puis l'équipage s'éloigna dans les

allées neigeuses du parc, sous les rayons du soleil pâle qui éclairait

le délicat visage émacié par la réclusion, et surtout par la souffrance

morale.

Lise se sentait revivre en aspirant l'air froid et sec. Un peu de rose

venait à ses joues trop blanches. Le prince ne parlait pas, sauf pour

lui demander de temps à autre si elle n'avait pas froid, ou si elle ne

se sentait pas fatiguée. Seulement, lorsque les fourrures glissaient un

peu, il les ramenait avec soin autour d'elle.

Mais au retour, en descendant du traîneau, elle eut un vertige et

serait tombée si les bras de Serge n'avaient été là pour la recevoir.

-- Vite, le médecin! dit-il aux domestiques accourus au son des

clochettes du traîneau.

Mais elle se redressait déjà.

-- Ce n'est rien... un simple étourdissement. Le médecin est tout à

fait inutile, murmura-t-elle.

Les bras qui la retenaient s'écartèrent, mais Serge garda sa main dans

la sienne, et la conduisit jusqu'à son appartement où il la remit aux

soins de Dâcha, en enjoignant à celle-ci de servir immédiatement à la

jeune princesse du thé très chaud.

-- Désormais, vous descendrez pour les repas, ajouta-t-il en

s'adressant à Lise. Mais aujourd'hui, en raison de ce malaise, vous

pourrez demeurer encore chez vous.

Son ton glacé enlevait à ses actes et à ses paroles toute apparence de

sollicitude. La compassion était certainement étrangère à ce changement

de régime. Lise pensa qu'il craignait de voir sa victime lui échapper

trop tôt, et se décidait pour ce motif à la soigner quelque peu.

Le lendemain, elle s'assit à table en face de son mari, dans la salle à

manger aux proportions énormes, et où, sur des dressoirs d'ébène,

s'étalaient d'incomparables pièces d'orfèvrerie. Il y avait là, outre

la baronne, Varvara et les deux petits garçons, le précepteur de

ceux-ci, un jeune Allemand à la barbe roussâtre et aux yeux fuyants, le

docteur Vaguédine et le bibliothécaire de Kultow, un gros petite homme

chauve qui semblait perpétuellement dans les nuages, sauf lorsqu'il

s'agissait de causer livres et littérature. Alors, son regard terne

s'animait, sa langue, qui paraissait généralement embarrassée, se

déliait comme par miracle, et il donnait fort bien la réplique au

lettré très fin qu'était le prince Ormanoff.

Le docteur Vaguédine et Hans Brenner, le précepteur, tous deux fort

instruits, se mêlaient à la conversation, à laquelle aucune des trois

femmes présentes n'aurait osé prendre part. Le prince Serge n'admettait

pas qu'une intelligence féminine, sur laquelle il avait quelque droit,

s'ingérât dans des questions de ce genre.

Cet ostracisme ne gênait pas Mme de Rühlberg, dont la médiocrité

intellectuelle était faite pour réjouir son frère. Varvara, elle,

demeurait fidèle à son habitude de tenir les paupières à demi closes,

de telle sorte qu'on ignorait toujours ce qui se passait en elle. Mais

Lise s'intéressait extrêmement à ces conversations. Sa vive

intelligence, dont la culture avait été fort avancée par les soins du

bon M. Babille, était capable d'apprécier de tels entretiens. Et elle y

prenait un goût d'autant plus vif qu'elle était privée maintenant de

toute nourriture intellectuelle.

Cet intérêt se lisait clairement dans ses grands yeux si expressifs. Un

soir, où la conversation s'était poursuivie au salon, le docteur

Vaguédine lui dit en souriant:

-- Ces graves sujets ne paraissent pas vous ennuyer, princesse?

-- Oh! pas du tout! J'y prends, au contraire, grand plaisir!

répondit-elle sincèrement.

Un regard étincelant et irrité se dirigea vers elle. Le docteur se

mordit les lèvres en se traitant secrètement de maladroit. Qu'avait-il

besoin de faire remarquer cela devant le prince Ormanoff! Pourvu qu'il

n'occasionnât pas de ce chef des ennuis nouveaux à cette pauvre petite

princesse, coupable de prendre intérêt à une conversation intelligente,

au lieu de bâiller discrètement derrière son mouchoir, comme la défunte

princesse Olga, ou de somnoler comme Mme de Rühlberg!

Mais si le prince Serge était mécontent, il ne fit pas du moins

éprouver les effets de cette contrariété à sa femme. Du reste, elle le

voyait fort peu. Il était continuellement en chasse, soit seul, soit

avec des hôtes qui venaient passer pour ce motif quelques jours à

Kultow. Le soir seulement, tous se trouvaient réunis. Lise remplissait

alors son rôle de maîtresse de maison avec une grâce exquise et une

dignité à la fois souriante et grave que les invités du prince Ormanoff

célébraient autant que sa beauté.

C'était maintenant presque toujours Mme de Rühlberg qui accompagnait sa

belle-soeur dans ses promenades en traîneau ou à pied à travers le

parc. Serge en avait exprimé le désir à Lydie, qui s'était inclinée

aussitôt comme devant toutes les volontés de son frère. Celle-ci, du

reste, ne lui paraissait pas désagréable. Lise était une compagne

charmante, et la baronne avait une nature trop molle, trop insouciante,

pour garder longtemps rancune à la jeune femme dont la révolte avait

provoqué le départ de Cannes.

Quand elles s'en allaient à pied, Hermann et Sacha, les deux fils de

Lydie, les accompagnaient, et fort souvent aussi les grands lévriers du

prince, deux bêtes magnifiques qui s'étaient prises d'ardente affection

pour Lise. Le babillage de Sacha distrayait la jeune femme beaucoup

mieux que la conversation frivole et vide de Lydie. Parfois la tante et

le neveu entreprenaient une partie de balle, et, dans ces moments-là,

Lise se sentait encore très enfant, elle se reprenait à la vie.

Sa santé s'améliorait. Les lassitudes et les faiblesses se faisaient

beaucoup plus rares, l'appétit revenait un peu. Mais le beau visage

restait pâle, le cerne diminuait à peine autour des yeux noirs où,

presque constamment, demeurait une sereine mélancolie.

Lise souffrait toujours. Elle soufrait du manque d'occupations, car

elle n'avait à sa disposition que la broderie, qui la fatiguait très

vite, et la musique, dont le docteur Vaguédine lui avait prescrit de ne

pas abuser, plus quelques lectures insignifiantes et frivoles tirées de

la bibliothèque de la défunte princesse et seules permises par Serge.

Elle souffrait de sa situation étrange, du glacial despotisme de son

mari, de l'absence d'affection, de la privation de toutes nouvelles de

ceux qu'elle aimait, -- car si des lettres étaient arrivées de

Péroulac, elle n'en avait jamais eu connaissance.

Elle souffrait surtout du manque de secours religieux. Le prince

n'était plus revenu sur la question qui avait amené l'exil de Lise. Il

trouvait évidemment plus simple, au lieu de continuer la lutte avec une

enfant rebelle, de laisser agir le temps en privant la jeune femme des

pratiques de cette religion pour laquelle elle avait refusé d'embrasser

la sienne. Sans doute espérait-il que la lassitude se ferait sentir, ou

que la tiédeur préparerait les voies à l'indifférence. Alors, elle

serait à sa discrétion, il pétrirait à son gré cette jeune âme

autrefois intransigeante.

Mais Lise savait qu'elle n'était pas seule, que la force divine la

soutiendrait dans cette lutte et lui donnerait le courage de résister

victorieusement à l'implacable domination de Serge Ormanoff.

Même en l'absence du prince, la jeune femme sentait toujours peser

lourdement ce despotisme, non seulement sur elle, mais encore sur tous

les êtres qui peuplaient la demeure seigneuriale. Chez les Ormanoff,

c'était une tradition de se faire craindre. Les punitions corporelles

existaient même encore quelque peu à Kultow. L'autorité fermait les

yeux, et les intéressés se gardaient de se plaindre, car, si le prince

Serge aimait parfois les arguments frappants, il était par contre d'une

extrême générosité et répandait sans compter l'or autour de lui, avec

une sorte d'insouciance où semblait entrer beaucoup de mépris.

Pourtant, ce maître exigeant et altier s'était attiré des dévouements

passionnés. Outre Vassili et Stépanek, le cosaque du prince, qui se

partageaient ses faveurs, il y avait à Kultow une créature qui baisait

la trace de ses pas. C'était Madia, la vieille "niania", qui avait

soigné le petit seigneur enfant, et qui vivait maintenant dans un coin

du vieux château, heureuse pour bien des jours lorsque, rencontrant le

prince dans les corridors, elle pouvait lui baiser la main et entendre

sa voix brève lui dire:

-- Bonjour, Madia. Comment vas-tu?

Lise connaissait maintenant cette femme, que Mme de Rühlberg lui avait

présentée un jour. C'était une grande vieille osseuse, au teint jaune

et aux yeux perçants. Elle s'était inclinée sur la main de Lise en

murmurant:

-- Que Dieu vous rende heureuse, ma belle princesse!

Depuis, quand la jeune femme rencontrait Madia, elle était toujours

frappée de l'expression compatissante et douce de son regard, et du

sourire qui entr'ouvrait sa bouche édentée.

X

-- Ma tante, voulez-vous me permettre d'aller avec vous?

C'était Sacha qui adressait cette demande à Lise, en la rencontrant

dans un corridor du château, toute prête pour faire une courte

promenade dans le parc.

Elle répondit affirmativement, et bientôt tante et neveu s'engagèrent

dans une allée.

Sacha bavardait. Il racontait qu'Ivan Borgueff, le sommelier, avait bu

plus que de raison hier soir et qu'il disait toutes sortes de choses

étranges. Lui, Sacha, avait entendu par hasard.

-- Il racontait qu'il savait un secret qui pourrait faire jeter en

prison une parente du prince Ormanoff. Mais celui-ci lui avait ordonné

de se taire, et il obéissait. Pourtant, il savait très bien qui avait

disjoint les marches de la vieille tour, pour que la jolie comtesse fît

une chute terrible. Je suis resté un moment pour tâcher de savoir de

qui il voulait parler. Mais il ne prononçait pas de nom... C'est égal,

si mon oncle apprend cela, je crois qu'Ivan ne sera pas long à

déguerpir!

Tour en causant, ils avaient fait une bonne petite traite. Lise dit

tout à coup:

-- C'est assez! il est temps de retourner. Nous sommes même allés trop

loin, Sacha, car votre oncle nous avait bien défendu de nous éloigner,

à cause des loups qui commencent à se rapprocher.

Ils rebroussèrent chemin. Devant eux, venant en sens inverse,

s'avançait un homme portant la tenue des gardes forestiers du prince

Ormanoff. Lorsqu'il fut à quelques pas de la princesse et de Sacha, il

enleva son bonnet de fourrure.

-- Qu'avez-vous? s'exclama Lise.

Le visage de l'homme était traversé de lignes rouges et gonflées et ses

paupières meurtries semblaient avoir peine à se soulever.

-- Ce n'est rien, Altesse. J'ai effrayé sans le vouloir le cheval du

prince, qui a failli le désarçonner. Alors j'ai reçu quelques coups de

cravache...

-- Oh! pauvre homme! murmura Lise avec un geste d'horreur.

Dans les yeux bleus du garde, il y avait une résignation paisible, mais

un pli amer et douloureux se dessinait au coin de ses lèvres.

-- C'est dur tout de même, pour si peu, murmura-t-il.

-- Cela vous fait beaucoup souffrir? demanda Lise en l'enveloppant de

son doux regard compatissant.

-- Assez, oui, Altesse. Mais je rentre tout de suite, ma femme va me

mettre quelque chose dessus et ce sera vite fini.

-- Est-ce que vous avez des enfants?.... Deux?... Si je le pouvais,

j'irais les voir. J'aime beaucoup les enfants. J'essaierai, un de ces

jours, si vous ne demeurez pas trop loin.

-- Non, ce n'est pas très loin. Merci, Altesse, dit-il d'un ton ému.

Il s'éloigna et Lise se remit en marche. Une indignation douloureuse

gonflait son coeur; Elle aurait voulu pouvoir, tout au moins, réparer

quelque peu les impitoyables procédés de ce maître cruel. Mais elle

n'était pas libre, elle n'avait pas d'argent à sa disposition, et, si

elle voulait se rendre un jour chez ces pauvres gens, il lui faudrait

demander une permission qui serait certainement refusée.

-- Voilà mon oncle! dit tout à coup Sacha.

Lise eut un léger tressaillement. Il lui était affreusement pénible de

le voir, tandis qu'elle était encore sous le coup de cette émotion

indignée qu'elle ne pouvait lui exprimer.

Il s'avançait rapidement. Sans doute venait-il de descendre de cheval,

car il avait encore sa cravache à la main. Du premier coup d'oeil, Lise

et Sacha virent que sa physionomie était à l'orage. Et le petit garçon

murmura craintivement:

-- Surtout, il ne faut rien dire, ma tante! Nous serions battus aussi!

-- Ne vous avais-je pas défendu de vous éloigner ainsi, Lise? fit

froidement Serge en s'arrêtant près de sa femme.

-- C'est vrai, Serge, j'ai eu tort. Nous l'avons fait sans y penser, je

vous assure.

-- Et que faisiez-vous arrêtée près de cet homme?

Les lèvres de Lise tremblèrent un peu.

-- Je lui demandais ce qu'il avait au visage... Et il m'a dit... Oh!

Serge!

Ses beaux yeux pleins de reproche et de tristesse se levaient vers lui.

Et ils étaient si limpides qu'on pouvait y lire aussi toute l'horreur

qui remplissait l'âme de Lise pour cet acte cruel.

Un éclair passa dans le regard de Serge.

-- Je vous interdis de vous mêler de cela! dit-il durement. Je châtie

qui il me plaît et comme il me plaît, sans permettre à quiconque de me

blâmer. De plus, je ne souffrirai pas que vous témoigniez à ces gens de

la sympathie ou de la pitié! C'est là encore une preuve de cette

sensiblerie dont vous me semblez largement pourvue.... Va-t'en,

Sacha... Non, attends. C'est toi, paraît-il, qui as cassé hier

l'orchidée jaune, dans le jardin d'hiver?

L'enfant devint pourpre et baissa la tête en murmurant:

-- Oui, mon oncle.

-- Mais c'est surtout ma faute, dit vivement Lise. J'avais manqué

tomber, je me suis retenue à lui, qui a perdu à son tour l'équilibre et

est tombé sur la fleur. Ne vous a-t-on pas raconté cela ainsi, Serge?

-- Certainement. Mais il a toujours été interdit à Hermann et à Sacha

d'entrer dans le jardin d'hiver...

-- Il venait m'apporter mon mouchoir, que j'avais perdu dans le salon.

Je l'ai gardé près de moi un petit moment, sans y penser, vraiment!

Il riposta d'un ton de froide ironie:

-- De tout cela, il résulterait en bonne justice que vous aussi méritez

une punition. Je vous en fais grâce cependant, Sacha l'aura à votre

place... Rentre, Sacha, et préviens Yégor qu'il ait à te donner, ce

soir, vingt coups de verge.

Sacha pâlit; mais, inclinant la tête, il s'éloigna sans protester.

Une exclamation d'effroi indigné avait jailli des lèvres de Lise:

-- Serge, vous ne ferez pas cela!... Ce serait trop injuste!... et trop

cruel!

-- Vous n'avez pas à juger mes actes, dit-il froidement. Je ne vous le

permettrai jamais, Lise.

En un mouvement presque inconscient, elle posa ses mains frémissantes

sur le bras de son mari.

-- Serge, ne faites pas cela! L'enfant est nerveux et délicat!... Et

c'est ma faute, je vous le répète! Punissez-moi à sa place...

Faites-moi châtier si vous le voulez. Je ne crains pas la souffrance...

mais je ne puis supporter voir souffrir autrui!

Une supplication ardente s'échappait de ses yeux pleins de larmes. D'un

geste presque violent, Serge secoua son bras pour en détacher les

petits doigts crispés.

-- Assez, Lise! Votre sensibilité est insupportable, il est bon qu'elle

soit battue en brèche, je m'en aperçois. Rentrez maintenant... et

n'oubliez pas que nous avons une partie de patinage cet après-midi.

Il s'éloigna dans une allée transversale. Aux oreilles de Lise parvint

le sifflement de sa cravache frappant les branches dénudées des

arbustes. Sans doute avait-il bonne envie d'infliger le même traitement

à la jeune femme qui se permettait de le blâmer.

Elle revint machinalement vers le château. Son âme si douce se

soulevait de colère et d'indignation, en même temps que de chagrin.

Pauvre petit Sacha, un peu étourdi peut-être, mais si bon et si franc!

Déjà, sa mère montrait ouvertement sa préférence pour Hermann, si lourd

pourtant, si peu intelligent, mais sournois et flatteur. Il ne

manquerait plus maintenant que son oncle, lui aussi, le prît en grippe!

Serait-ce parce que Lise lui témoignait de l'affection, et imaginait-il

de la faire souffrir en tourmentant cet enfant!

Quel être odieux était donc ce prince Ormanoff?

Quand elle eut retiré ses vêtements de sortie, elle se dirigea vers

l'étage supérieur. Dâcha lui avait appris que Madia était malade, et

elle voulait aller la visiter. Ce devoir de charité la forcerait

d'ailleurs à faire trêve à ses pénibles préoccupations et à l'angoisse

que lui donnait la pensée du châtiment injuste préparé à Sacha.

-- Que vous êtes bonne de venir me voir, ma douce princesse! dit la

vieille niania en lui baisant les mains. Mais vous êtes bien pâle... et

vous semblez triste. On dirait que vous avez pleuré.

La jeune femme ne répondit pas et essaya de sourire. Mais Madia hocha

la tête.

-- Non, vous ne pouvez pas... La princesse Olga souriait toujours,

elle, devant "lui". Mais elle a pleuré quelquefois quand elle était

seule. Pas très souvent, pourtant... Ce fut surtout après la naissance

du petit Volodia. Elle aurait voulu s'occuper de lui comme font les

autres mères. Mais chez les Ormanoff, l'enfant, quand c'est un fils,

est soustrait aussitôt à l'influence maternelle. Elle avait la

permission de le voir seulement une fois par jour. Quand il était

malade, elle ne pouvait pas le soigner. Heureusement, sa nature n'était

pas très sensible. Mais elle souffrait un peu quand même, car elle

aimait bien son petit enfant, -- pas au point, pourtant, de résister à

son mari, car, lui, elle l'aimait plus que tout.

-- Elle le craignait surtout, je pense! murmura amèrement Lise.

Aimer cet implacable tyran, ce coeur de marbre? Qui donc en aurait été

capable?

-- Oh! oui, elle le craignait! Cependant, il était bon pour elle...

Pourquoi me regardez-vous comme cela, Altesse? Il était bon, je vous

assure, et la princesse Olga n'a pas souffert comme vous pourriez le

croire. Sa nature passive s'accommodait très bien de la soumission

passive et du genre d'affection que lui accordait son mari. Elle

n'aurait pas entrepris la moindre chose de son propre chef, elle

cherchait toujours dans ses yeux une approbation. C'était un bon

ménage, Altesse.

Pourquoi donc cette vieille femme lui racontait-elle tout cela?

Qu'avait-elle besoin de savoir que la première femme avait été une

parfaite esclave? Elle, Lise, n'avait aucune velléité de l'imiter! Elle

était toujours prête pour la soumission due à l'époux, mais en

conservant sa dignité de femme et sa liberté de conscience tout entière.

-- Je vais vous dire au revoir, Madia. Il est temps que je m'habille

pour le déjeuner.

-- Oui, allez, ma princesse. Me voilà contente pour la journée, rien

que de vous avoir vue. C'est du ciel que vous avez dans les yeux, ma

belle princesse. Mais ne les faites pas pleurer, ne vous tourmentez

pas... Ecoutez que je vous dise un secret. La vieille niania sait bien

des choses, elle a vu et entendu... Le grand-père de notre prince était

un homme terrible, jaloux comme plusieurs Turcs réunis, dur comme

toutes les glaces de notre pays. Après avoir fait mourir sa femme de

chagrin, il obligea ses filles à des mariages qui leur déplaisaient, et

tourmenta son fils Vladimir parce que celui-ci, qui était bon et plus

affectueux que ne le sont en général les Ormanoff, témoignait à sa

femme une certaine considération. Le prince Vladimir mourut très jeune,

et son père éleva lui-même le petit prince Serge. Il l'éleva selon ses

idées, c'est-à-dire qu'il lui enseigna d'abord la dureté de coeur,

l'orgueil de sa supériorité masculine, le mépris et l'asservissement de

la femme. Sa pauvre mère n'avait la permission de le voir que de temps

à autre, toujours en présence du grand-père, et elle ne pouvait lui

donner aucune caresse. C'est ainsi que son orgueil naturel se

développa, c'est ainsi que s'endurcit son coeur... son coeur qui était

naturellement bon, et tendre même, Altesse!

Lise ne put retenir un geste et une parole de véhémente protestation.

-- Oh! Madia!

Les petits yeux bleu pâle de la vieille femme clignotèrent, un sourire

mystérieux entr'ouvrit ses lèvres.

-- Il n'est pas mort, Altesse; il revivra... Oui, oui, je comprends,

Votre Altesse me prend pour une folle. Mais je sais ce que je dis. Je

le connais, mon beau prince. Il n'y a même que moi qui le connaisse,

ici. Soyez courageuse, ma princesse; ayez patience, et vous verrez.

Les yeux de Madia brillaient, et Lise songea qu'elle devait avoir une

forte fièvre pour divaguer ainsi.

Elle s'éloigna en disant qu'elle reviendrait la voir le lendemain.

Comme elle atteignait la porte, elle entendit la vieille femme qui

murmurait:

-- Vous n'êtes pas la princesse Olga, vous... Oh! non!

Elle se détourna vivement.

-- Pourquoi dites-vous cela? et de la même manière que Mlle Dougloff?

-- Ah! elle vous l'a dit aussi? Oui, elle a dû s'en apercevoir

aussitôt. Le prince ne lui adresse peut-être pas dix mots dans l'année,

et pourtant elle le connaît presque aussi bien que moi. Sous ses

paupières baissées, elle voit tout, elle devine tout. Ma douce petite

princesse, elle sait certainement déjà un secret que vous ignorez

encore, -- un beau secret qui vous donnera le bonheur. Mais, à cause de

cela, prenez garde! Elle haïssait déjà la princesse Olga, que sera-ce

de vous!

-- Pourquoi me haïrait-elle? s'écria Lise d'un ton stupéfait. Je ne lui

ai jamais rien fait, je lui parle même chaque fois que je le peux, car

je trouve fort triste que, parce qu'elle est une parente pauvre, on la

laisse ainsi à l'écart.

-- Et bien l'on fait! dit Madia en étendant la main. A la place du

maître, je l'aurais depuis longtemps envoyée ailleurs. Voyez-vous, moi,

j'ai une idée... Mais je ne peux pas le dire, parce que ce n'est rien

qu'une idée... Pourquoi elle vous hait? Parce qu'elle est une louve, et

vous, une agnelle du bon Dieu. Parce que, surtout... vous êtes la femme

du prince Ormanoff. Défiez-vous d'elle... Et ne le craignez pas trop,

lui. Croyez-en la vieille Madia, Altesse: quand vous aurez quelque

chose à lui demander, faites-le hardiment, et vous obtiendrez tout.

Décidément, Madia avait une forte fièvre, ou bien son cerveau se

dérangeait, -- ce qui n'avait rien d'étonnant, vu son grand âge.

-- Je tâcherai d'en parler au docteur Vaguédine, songea Lise en

regagnant son appartement.

Il y avait en ce moment à Kultow deux hôtes: un diplomate autrichien,

fanatique de chasse, et un parent éloigné du prince Ormanoff; le comte

Michel Darowsky, capitaine aux gardes à cheval. Pendant le déjeuner,

tous deux observèrent que la jeune princesse, à laquelle ils

témoignaient une courtoisie empressée et une discrète admiration, avait

un teint bien pâle ce matin et un cerne profond autour de ses beaux

yeux, plus tristes que jamais. De même, il leur fut impossible de ne

pas remarquer la mine sombre du prince Serge, et le pli dur qui barrait

son front. La conversation se traînait, malgré les efforts de tous, et

en particulier de Lydie qui secouait quelque peu son apathie en

l'honneur de son cousin Michel. Le prince dédaignait aujourd'hui de s'y

mêler autrement que pour prononcer quelques phrases laconiques, et cela

seul suffisait pour jeter un froid sur tous les convives.

-- Il a dû encore tourmenter cette merveilleuse petite princesse!

murmura le diplomate à l'oreille du comte Darowsky tout en allumant un

cigare, tandis que tous se réunissaient après le déjeuner dans le

jardin d'hiver que des glaces sans tain séparaient du grand salon Louis

XVI.

-- Probablement! Il est odieux! Une si délicieuse créature, et si

jeune, si touchante!... Tenez, regardez-moi cela. Elle nous a pourtant

dit l'autre jour, devant lui, que fumer lui était désagréable!

Serge venait d'allumer une cigarette et la présentait à sa femme. Elle

esquissa un geste de refus. Mais lui, tranquillement, la mit entre les

petites lèvres roses. Et Lise n'osa l'enlever dans la crainte de

quelque scène. Chaque fois que cette fantaisie avait pris à Serge, elle

avait dû céder, se réservant la résistance pour des motifs plus graves.

Mais quelque chose se révoltait toujours au fond d'elle-même

lorsqu'elle devait se plier à ce caprice despotique.

Aujourd'hui, il ne prolongea pas son ennui. A peine lui-même avait-il

tiré quelques bouffées de sa cigarette qu'il se leva, en disant que

l'heure était venue de s'habiller pour le patinage. Aussitôt chacun

s'ébranla. Lise et lui sortirent les derniers du salon et montèrent

ensemble l'escalier.

Au premier étage, Serge se dirigea vers son appartement. Lise demeura

un moment immobile, indécise, le coeur battant. Il lui venait l'idée

folle, mais irrésistible, de lui demander encore la grâce de Sacha.

Folle, oui, après la façon dont il l'avait traitée ce matin, après

l'attitude qu'il avait eue pendant le repas. Mieux vaudrait supplier

ces murs de pierre que cet homme impitoyable.

Et pourtant, pourtant!... Les étranges paroles de Madia bourdonnaient à

ses oreilles...

Elle s'élança tout à coup et rejoignit le prince comme il ouvrait la

porte de son appartement.

-- Serge, pardonnez-moi!... mais je voudrais vous supplier encore pour

Sacha!

Elle ne recula pas devant la lueur irritée du regard, ni devant le

geste de colère...

-- Voulez-vous donc me pousser à bout, Lise? Faut-il, pour vous

contenter, que je fasse doubler la punition?

-- Serge!... Oh! ne soyez pas cruel! Accordez-moi sa grâce, je vous en

prie! Tenez! je vous la demande à genoux!

Elle se laissait glisser à terre, en levant vers lui ses mains jointes

et ses grands yeux implorants et douloureux.

Il se baissa vivement, lui prit les mains et la releva.

-- Assez! assez! Lise! Je vous l'accorde... je vous accorde tout! Mais

allez-vous-en! Vous me rendez fou!

Repoussant doucement la jeune femme, il entra chez lui, en fermant la

porte avec violence.

Elle resta pendant quelques minutes abasourdie, tout autant de sa

victoire que des étranges manières de Serge. Puis elle revint bien vite

chez elle et fit appeler Sacha pour lui donner l'heureuse nouvelle.

-- Oh! ma tante, vous avez osé!... Ce n'est pas ma tante Olga qui

aurait fait cela! Mais jamais je n'aurais cru que mon oncle

céderait!... Merci, ma tante Lise, ma jolie tante!

Tout émue de sa reconnaissance, elle l'embrassa et le renvoya. Puis, le

coeur plus léger, elle se laissa habiller par Dâcha. Celle-ci la

revêtit d'une robe de drap blanc qui découvrait ses petits pieds, et du

vêtement de renard blanc qu'elle portait le jour de son mariage. Une

toque semblable, ornée d'une aigrette, fut posée sur ses cheveux. Et ce

fut en toute vérité que le comte Darowsky put murmurer d'un ton

d'enthousiasme contenu, en l'aidant à monter en traîneau:

-- Vous êtes la reine des neiges, princesse!

Au dernier moment, Vassili était venu prévenir que le prince Ormanoff

ne pouvait accompagner ses hôtes aujourd'hui. Ce brusque changement

d'idées étonna quelque peu, étant donné que c'était lui-même qui avait

parlé aujourd'hui de patinage et avait pressé pour qu'on s'habillât.

-- Capricieux comme une jolie femme, notre hôte! dit Michel Darowsky à

l'Autrichien, assis dans le même traîneau que lui.

-- Oui, il l'est même pour deux, car je suis bien certain que la

princesse Ormanoff n'a pas ce défaut-là.

-- Elle! Oh! c'est une sainte! on le voit dans ses yeux... Une sainte

et une martyre, peut-être!

-- Mon cher comte, un conseil: ne laissez pas trop paraître votre

chevaleresque admiration. Le prince Ormanoff est ombrageux comme un

Oriental.

-- Je ne l'ignore pas. Mais, en vérité, personne ne pourrait s'offenser

de l'admiration respectueuse qu'inspire la princesse Lise!

-- On ne sait jamais, avec un homme de cette trempe! Il suffirait

qu'une lubie lui traversât l'esprit.

Le lieu choisi était un lac de grande étendue, enchâssé dans des forêts

de sapins couvertes de neige. Sur le bord se dressait un chalet du plus

pur style norvégien, où des domestiques tenaient à la disposition des

hôtes du prince Ormanoff des grogs chauds, du thé et des pâtisseries.

Quand Lise eut chaussé ses patins, le comte Michel lui offrit sa main

et tous deux s'élancèrent sur la glace. La jeune princesse, si souple

et si légère, patinait à ravir. Pour un instant, elle oubliait sa

tristesse et se laissait aller au plaisir de glisser sur cette glace

superbe, dans ce décor immaculé qu'éclairaient de pâles rayons de

soleil.

Une forme masculine se dressa tout à coup près d'elle.

-- A mon tour de vous servir de cavalier, Lise, dit la voix du prince

Ormanoff.

Elle eut un sursaut de surprise et serait tombée si le comte ne l'avait

retenue.

-- Serge!... Je croyais que vous ne deviez pas venir!

-- On ne sait jamais, avec moi... Michel, allez donc délivrer cette

pauvre Lydie qui n'ose lâcher le piètre patineur qu'est le comte

Berkerheim. Ce sera oeuvre de charité.

Le comte Darowsky eut un léger froncement de sourcils. Le ton

sardonique de son cousin laissait supposer une intention blessante. Il

retint pourtant le mot un peu vif qui lui venait aux lèvres, et,

s'inclinant devant Lise, il se dirigea vers l'endroit où évoluaient Mme

de Rühlberg et le diplomate autrichien.

Serge prit la main de sa femme, et tous deux s'élancèrent sur la glace.

Lise put constater aussitôt qu'il était un incomparable patineur.

Entraînée par lui, elle accomplissait de véritables prouesses... Et il

l'emmenait loin, très loin, jusqu'à l'extrémité du lac, comme s'il eût

souhaité soustraire à tous les yeux la délicieuse reine des neiges.

Elle se sentait très lasse, mais n'osait lui demander de s'arrêter.

Pourtant sa vue se brouillait, et tout à coup, un vertige la saisit.

-- Serge!... je tombe!

L'élan était donné, il fallut toute l'adresse du prince pour s'arrêter

presque aussitôt. D'un mouvement instinctif, Lise, défaillante,

s'appuyait contre sa poitrine, se retenait à son cou... Et, pour la

première fois de sa vie, elle était en proie à une hallucination: elle

sentait des baisers sur son visage, elle entendait une voix anxieuse

qui murmurait: "Lise!... ma Lise!" Pendant quelques secondes elle

ressentit une impression de repos, de tranquille et confiant bien-être.

Puis, tout se noya dans l'ombre, elle perdit complètement connaissance.

Quand elle revint à elle, elle se trouvait dans le chalet, étendue sur

un divan. Vers elle se penchait Mme de Rühlberg, un flacon de sels à la

main... Et un peu plus loin le prince Serge se tenait debout, les bras

croisés, avec son visage rigide des plus mauvais jours.

-- Là, c'est fini, dit Lydie d'un ton de soulagement. Un verre de thé

bien chaud, maintenant, et vous serez tout à fait remise.

-- Vous allez la ramener à Kultow, Lydie. Mais tant que vous ne serez

pas parvenue à dompter ces ridicules faiblesses, Lise, vous vous

abstiendrez de patinage.

Et, tournant les talons, le prince Ormanoff sortit du chalet.

-- Il est très mécontent! chuchota Mme de Rühlberg. Songez donc, il a

été obligé de vous ramener dans ses bras depuis l'extrémité du lac! Si

fort qu'il soit, et si peu que vous pesiez, c'était difficile quand

même. Puis, pour un homme vigoureux et plein de vie comme lui, il est

irritant d'avoir une femme qui se pâme pour un rien et qui gêne toutes

les parties.

C'était la première fois que Lydie prononçait de semblables paroles.

Elle, si apathique en général, était aujourd'hui visiblement furieuse

d'avoir à quitter le patinage.

Le pâle visage de Lise se couvrit de rougeur.

-- Je ne veux gêner personne! dit-elle vivement. Je retournerai seule à

Kultow, et désormais, je vous laisserai faire vos parties en paix!

Allez, allez, Lydie. Quand je me sentirai un peu moins faible, Thadée

m'aidera à gagner le traîneau.

-- Et Serge me fera une scène terrible. Merci bien! J'aime encore mieux

me priver du plaisir que je me promettais pour une bonne heure encore.

Mais je me demande pourquoi, au lieu de vous renvoyer tout de suite,

Serge ne vous laisse pas tranquillement ici. On dirait qu'il a hâte de

se débarrasser de vous!

Lise ne répliqua rien et abaissa ses paupières sur ses yeux fatigués.

Elle se sentait en ce moment si lasse et si faible qu'il lui semblait

voir la mort toute proche. Quelle délivrance! Et personne ne la

pleurerait, sauf peut-être Sacha, ses femmes de chambre et la vieille

Madia. Le prince Ormanoff serait le premier à se réjouir de cette

solution, puisqu'il devait juger impossible maintenant de pétrir à son

gré cette jeune rebelle, et qu'il ne pouvait supporter une femme malade

-- même lorsqu'elle ne l'était devenue que par sa faute.

Esclave... ou reine? · 第 19 / 28 题