ΗΡΑΚΛΕΣ ΑΝΑΠΑΓΟΜΕΝΟΣ
(Bas-relief de la Villa Albani.)
Le dernier de ces lits de repos longs et bas
Dont il est évident que le destin n’est pas
De prêter leurs coussins à la douceur des sommes,
Mais de faire à leurs pieds s’écrouler les grands hommes,
Fut celui qu’illustra Madame Récamier.
La reine de Lydie, Omphale, eut le premier.
L’un fut en acajou, l’autre fut en ivoire,
Car la Fable est toujours plus belle que l’Histoire;
L’un nous est apparu, déjà, dans un portrait;
En un songe, ce soir, l’autre nous apparaît...
* * * * *
C’est un beau songe antique. Un jour doré le baigne.
Le chapiteau fleurit. La colonnade règne.
Un rectangle de ciel comme un vélum se tend.
La Reine est sur son lit. Elle file. On entend
Soupirer ce flûteau d’os de phénicoptère
Dont les esclaves noirs tiraient tant de mystère.
Tout repose. Dans la clepsydre au flanc bombé
L’instant est une perle avant d’être tombé.
Une fontaine allonge une lèvre de tuile.
Des trépieds sont chargés de ces gâteaux à l’huile
Où le miel dessinait d’ingénieux réseaux.
On voit près du grand lit la corbeille à fuseaux,
Comme un esquif auprès d’une nef triomphale.
Et sur les mains d’Omphale, et sur les bras d’Omphale,
Et sur le cou d’Omphale encore, et sur son sein,
Danse en losanges verts le reflet d’un bassin.
Si notre rêverie était plus tôt venue,
Elle eût, dans ce bassin, surpris la Reine nue,
Car des voiles mouillés sont écrasés au bord.
Maintenant, regardons tourner le fuseau d’or.
Mais le fameux rouet d’Omphale? va-t-on dire.
--Les Grecs ne connaissaient que le fuseau. Traduire
_Atractos_ par rouet serait un contresens;
Et bien que je sois plein de respect pour Saint-Saëns
Et que devant Hugo, toujours, je m’agenouille,
C’est au fuseau qu’Omphale a filé la quenouille.
Donc, Omphale, au fuseau, file, et, tout en filant,
Omphale, vers qui vient Hercule d’un pas lent,
Omphale, vers qui vient, de colonne en colonne,
Celui que désormais nul rêve ne talonne
Puisque, accrochant au ciel sa gloire douze fois,
Il fit du Zodiaque un râtelier d’exploits,
Le regarde venir, du fond du péristyle,
Avec une tendresse infiniment hostile.
C’est lui.
* * * * *
Lorsque parfois il s’arrête un moment,
Il a l’air de remplir l’entre-colonnement.
Chacune de ses mains est un Péloponèse.
Il ne ressemble pas à l’Hercule Farnèse,
Attendu qu’un héros n’a jamais le front bas.
Le goût qu’il eut toujours de ne reculer pas
A cambré dans ses reins l’arc de la résistance.
On voit battre son cœur même à cette distance.
Sa forme à toute règle échappe avec dédain,
Comme si Jupiter eût appris de Rodin
L’exagération sublime des volumes,
Ou bien qu’ayant été forgé sur des enclumes,
De peur qu’on n’effaçât les larges coups sur lui,
Avant d’être achevé ce corps se fût enfui.
La Massue arrachée à la forêt prochaine
Semble, entre ces doigts-là, du liège peint en chêne.
Il approche. Il est bien comme l’on veut qu’il soit,
Vêtu de son lion, et tel qu’on le reçoit
Du fond de la légende obscure que menace
De trop nous expliquer Denys d’Halicarnasse.
Émergeant du mystère, il marche plus nombreux.
Peut-être est-ce déjà le Samson des Hébreux.
Les confins de la Fable offrent des crépuscules
Où Varron a compté quarante-deux Hercules.
Lequel celui qui vient peut-il être?--Lequel?
On ne sait pas. Hercule, Héraklès, Harokel,
Le Crétois, l’Indien, il les est tous ensemble.
Il mêle, dans ce corps si copieux qu’il semble
Devoir mouiller le monde en sortant de son bain,
L’Hercule égyptien et l’Hercule thébain.
C’est l’Hercule intégral, la Force Hérakléenne,
Qui se repose, après sa terrible Douzaine,
Trouvant son nom trop grand pour daigner l’augmenter.
C’est le Mythe. Et ce Mythe est si sûr d’exister
Que, même en l’accusant d’être un mythe solaire,
On n’arriverait pas à le mettre en colère.
Il ne travaille plus, parce que ses rivaux
Se chargent de refaire, à présent, ses travaux,
Pendant que lui, plus fort que tous, étant le Mythe,
S’ajoute les rayons de quiconque l’imite.
Tel, ayant le Lion, la Massue, et cet air
Qu’il paraît qu’ont tous ceux qu’engendra Jupiter,
Il avance, faisant, avec sa main distraite,
Le geste machinal d’étrangler une bête,
Et, par le mufle roux, casqué d’un bâillement
Qui semble être celui de son désœuvrement.
* * * * *
Si l’Hercule qui vient est intégral, l’Omphale
Qui regarde venir cet Hercule est totale.
Depuis Pandore, on n’a rien fait de plus complet;
Et Venus, qui, selon Hésiode, se plaît
A collectionner les sourires, se penche
Dans l’azur, au-dessus de cette Omphale blanche,
Et, sitôt qu’un sourire échappe à sa beauté,
Elle prend ce sourire et le met de côté,
Comptant s’en resservir dans la femme future.
Elle est tout l’artifice et toute la nature,
Cette Omphale. Ses cils ont un si long frisson
Qu’ils pourraient n’être pas noircis. Mais ils le sont,
Sa figure n’aurait pas besoin d’être peinte,
Mais elle l’est. Sa grâce ignore toute crainte
Parce que sur son corps les tissus assouplis
Inévitablement s’arrangent en beaux plis.
Elle croise ses deux sandales de manière
A montrer ses fameux orteils qu’une lanière
Sépare avec amour des doigts moins importants.
Elle ferme à demi ses yeux de temps en temps
Pour qu’ils semblent plus grands chaque fois qu’ils se rouvrent.
Ses gestes étourdis savent ce qu’ils découvrent
Et ses discours naïfs ce qu’ils tiennent couvert.
Elle porte le deuil du roi Tmolus, en vert.
Sa bouche est une fleur que ses yeux veulent vendre.
Et, blonde d’autant plus que le fleuve Scamandre
Roulait en ce temps-là des flots oxygénés,
Elle fait remuer les ailes de son nez,
Car il est entendu que leurs nez n’ont des ailes
Que pour nous révéler qu’elles sont sensuelles.
Elle ne peut d’ailleurs faire un seul mouvement
Qui ne soit immortel tout naturellement,
Et ses deux bras, levés pour dégager la boucle
Qui de son diadème accrocha l’escarboucle,
Ont déjà, tant la femme entière est dans sa peau,
Le geste qui remet l’épingle du chapeau.
* * * * *
Or, un arbre a poussé dans cette cour de marbre,
Triste de n’avoir pas tout le destin d’un arbre,
Car il a le soleil, mais il n’a pas le vent.
Et quand Hercule passe, il lui parle, souvent.
C’est un pin. Et le chœur des cigales l’habite.
Ce soir, sans écouter, Hercule passe vite.
Fauve, entre les piliers comme entre des barreaux,
Il marche. Il est tombé dans la fosse aux héros.
Qu’ouvre aux victorieux l’éternel gynécée.
Il marche, et, tout d’un coup, la crinière baissée,
S’apercevant, du coin de ce gros œil d’onyx
Qui garde un reflet vert d’avoir vu l’eau du Styx
Entourer de ses ronds la funèbre grenouille,
Qu’Omphale le regarde en filant sa quenouille,
S’arrête, plus tremblant que n’ont jamais été
Les épis du millet, que l’on sème en été;
Car lui qui d’un lion s’est fait une chlamyde,
Cette femme petite et peinte l’intimide.
Pyrrha faisait déjà trembler Deucalion!
Hercule, sur son dos, a la peau d’un lion,
Mais elle a, sur son lit, la peau d’une panthère:
C’est pourquoi la massue énorme tombe à terre!
Une cigale chante.
Elle chante: «Il paraît
Qu’un Centaure traverse au galop la forêt,
Emportant à son col une vierge penchante!»
Hercule n’entend pas.
Une cigale chante:
«Il paraît que tous les Brigands sont de retour!»
Une cigale chante: «Il paraît qu’un Vautour
Dans le plus grand des cœurs hideusement picore!»
Hercule n’entend pas.
Une cigale encore,
Chante, qu’il n’entend pas, ou qu’il entend trop bien:
«Il paraît qu’il existe un géant libyen
Qui propose aux passants des luttes inégales.»
C’est ainsi, dans le pin, que chantent les cigales,
Car les héros toujours ont de ces voix sur eux.
Mais d’une Lydienne Hercule est amoureux:
Avec l’air ambigu d’un simple qui se vexe
De sentir qu’il commence à devenir complexe,
Il se vient gauchement devant elle planter,
Et, voulant à la fois dans ses bras l’emporter,
Et mettre, comme un fruit, son cœur, pour elle, en quatre,
Et la débarbouiller de son fard, et la battre,
Rouge, il frappe du pied, comme un énorme enfant.
Sûre de son pouvoir et qu’un rien la défend,
Omphale lui sourit derrière un fil de laine.